Première partie
Là où je disparais
Там, где я исчезаю
ROBIN HOUILLON
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© 2026 Robin HOUILLON
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Le présent ouvrage est une œuvre de fiction.
Les personnages, leurs histoires, les événements, les situations et les dialogues décrits dans ce roman sont issus de l’imagination de l’auteur.
Toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé, ainsi qu’avec des événements réels, ne saurait être que fortuite et involontaire.
Certains noms, prénoms, lieux ou éléments du récit peuvent également correspondre, par coïncidence, à ceux de personnes ou de situations réelles. Une telle correspondance ne traduit aucune volonté de représenter, désigner, imiter ou mettre en cause une personne réelle.
Si le nom ou le prénom d’un personnage coïncide avec celui d’une personne existante ou ayant existé, cette similitude est purement accidentelle et dépourvue de toute intention malveillante.
Les opinions, comportements et paroles attribués aux personnages appartiennent exclusivement à l’univers fictionnel de l’œuvre et ne doivent pas être considérés comme concernant des personnes réelles.
Cette histoire est une fiction. Madina et les personnages qui l’entourent n’existent que dans les pages de ce roman.
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3919 — Violences Femmes Info
Numéro national d’écoute, d’information et d’orientation.
En cas de danger immédiat, contactez les services d’urgence :
17 — Police / Gendarmerie
112 — Numéro européen d’urgence
114 — Urgences accessibles notamment par SMS
PROLOGUE
Moscou, Russie
4 h 51
Madina ne pleurait plus.
Elle était assise devant la coiffeuse de sa chambre, vêtue d'une longue robe de chambre noire bordée de satin. Dans le miroir, une femme de trente-huit ans la regardait avec une dignité presque insolente.
Ses cheveux bruns étaient encore parfaitement coiffés.
Son rouge à lèvres avait légèrement disparu sur le côté gauche de sa bouche.
Sous son œil, une marque commençait à apparaître.
Madina la contempla.
Elle ne la toucha pas.
Sur la coiffeuse reposait un paquet bleu.
Elle l'ouvrit.
Vogue.
Elle en sortit une cigarette et la glissa dans le petit anneau d'argent qu'elle portait à l'index droit. Un bijou ancien, délicat, prolongé d'un support qui maintenait la cigarette à quelques centimètres de ses doigts.
Andreï détestait cet anneau.
Il disait qu'il la faisait ressembler à une actrice décadente.
C'était précisément pour cette raison qu'elle continuait à le porter.
Madina approcha la flamme.
Le tabac crépita.
Elle inspira.
Puis expira lentement.
La fumée passa devant son reflet.
Dans la chambre, derrière elle, Andreï dormait.
Trois heures auparavant, il l'avait frappée.
Il avait ensuite cassé un verre.
Puis il avait pleuré.
Puis il lui avait demandé pardon.
Puis il s'était endormi.
Toujours dans cet ordre.
Madina regarda son mari dans le miroir.
Il avait cinquante et un ans.
Des cheveux grisonnants.
Une montre qui valait davantage que l'appartement dans lequel Madina avait grandi.
Et cette extraordinaire capacité à devenir un homme charmant dès qu'un autre être humain entrait dans une pièce.
Personne n'aurait cru Madina.
Ou peut-être que si.
Elle n'en savait rien.
Andreï avait fait en sorte qu'il ne reste plus personne à qui raconter quoi que ce soit.
Il n'avait jamais dit :
Tu n'as plus le droit de voir ta famille.
Cela aurait été trop simple.
Il avait procédé lentement.
Sa sœur était jalouse.
Sa mère se mêlait trop de leur mariage.
Son père ne respectait pas Andreï.
Ses amies profitaient de son argent.
Untel était hypocrite.
Unetelle avait une mauvaise influence.
Chaque visite devenait une dispute.
Chaque appel téléphonique provoquait une remarque.
Chaque repas familial se terminait par trois jours de silence.
Alors Madina avait commencé à refuser des invitations.
Puis à ne plus répondre.
Puis à ne plus appeler.
Les années avaient fait le reste.
Aujourd'hui, Madina ne savait même plus où habitait sa sœur.
Elle n'avait pas d'enfant.
Pas d'emploi.
Pas de compte bancaire personnel.
Pas une seule personne qu'elle puisse appeler à cinq heures du matin en disant :
Je peux venir chez toi ?
Et pourtant, aux yeux de tous, Madina Orlova était riche.
Terriblement riche.
Elle habitait un appartement immense à Moscou.
Elle voyageait en première classe.
Elle portait des manteaux italiens.
Elle connaissait les palaces de Paris, de Vienne et de Saint-Pétersbourg.
Mais rien ne lui appartenait véritablement.
Même la carte qu'elle utilisait pour acheter ses cigarettes portait le nom d'Andreï.
Madina tira une nouvelle fois sur sa Vogue.
Elle regarda la neige tomber derrière les fenêtres.
Puis une pensée apparut.
Très simplement.
Pars.
Elle inspira encore.
— Où ?
Personne ne répondit.
Madina eut presque envie de rire.
Elle venait de poser la question à une cigarette.
Elle écrasa le mégot dans le cendrier.
Puis se leva.
Elle ne fit pas de valise.
Pas vraiment.
Une grande valise aurait signifié qu'elle préparait un voyage.
Madina ne préparait rien.
Elle ouvrit simplement un sac de cuir et y plaça quelques vêtements.
Deux chemisiers.
Des sous-vêtements.
Un pantalon.
Un pull.
Une seconde paire de chaussures.
Une trousse de toilette.
Son parfum.
Puis elle s'arrêta.
Elle regarda son dressing.
Des dizaines de robes.
Des manteaux.
Des chaussures parfaitement alignées.
Pendant quelques secondes, elle imagina partir avec presque rien.
Devenir une autre femme.
Une femme qui dormirait dans des auberges, porterait le même pull pendant trois jours et mangerait dans des gares.
Cette idée lui déplut immédiatement.
Madina aimait le beau.
Elle aimait les hôtels silencieux.
Le linge blanc.
Les parfums.
Les restaurants où les serveurs parlaient doucement.
Elle aimait ses vêtements.
Elle aimait son rouge à lèvres.
Elle aimait fumer dans de beaux endroits.
Pourquoi faudrait-il devenir pauvre pour devenir libre ?
Elle prit une robe supplémentaire.
Puis referma le sac.
Elle ne savait pas encore si elle conserverait cette vie.
Peut-être que dans six mois, elle vivrait toujours dans des hôtels luxueux.
Peut-être qu'elle habiterait dans une maison minuscule au milieu de nulle part.
Peut-être qu'elle détesterait le luxe.
Peut-être qu'elle découvrirait qu'elle l'aimait réellement.
Pour la première fois, elle aurait le droit de choisir.
Mais choisir exigeait une chose.
De l'argent.
Madina regarda vers le couloir.
Puis elle pensa au bureau d'Andreï.
Le coffre était derrière une peinture.
Elle l'avait toujours trouvé d'un mauvais goût spectaculaire.
Andreï adorait cette peinture.
Cela résumait assez bien leur mariage.
Madina connaissait le code.
Elle ouvrit le coffre.
Des documents.
Deux montres.
Des enveloppes.
Et de l'argent liquide.
Beaucoup d'argent liquide.
Des roubles principalement.
Andreï conservait toujours des espèces.
Madina resta devant le coffre.
Son cœur accéléra.
Partir était une chose.
Prendre son argent en était une autre.
Elle pensa à refermer.
Puis elle regarda sa main.
Une marque violette entourait encore son poignet.
Madina ouvrit son sac.
Elle prit plusieurs liasses.
Puis d'autres.
Elle s'arrêta.
Compta approximativement.
L'équivalent d'environ soixante mille euros.
Madina fixa l'argent.
Soixante mille.
Pour Andreï, une dépense.
Pour elle, du temps.
Des semaines.
Des mois.
Peut-être une année entière pendant laquelle elle n'aurait besoin de demander la permission à personne.
Elle plaça les billets au fond du sac.
— Je te les vole, murmura-t-elle.
Elle réfléchit.
Puis ajouta :
— Oui.
Curieusement, elle ne ressentit aucune culpabilité.
Elle referma le coffre.
5 h 37.
Madina était prête.
Un sac de voyage.
Son sac à main.
Son passeport.
L'argent.
Ses cigarettes.
Elle enfila son long manteau noir.
Puis remit du rouge à lèvres devant le miroir de l'entrée.
Ce geste était absurde.
Elle le savait.
Elle venait de quitter son mari et elle corrigeait son rouge à lèvres.
Mais Madina refusait que la dernière image d'elle-même dans cet appartement soit celle d'une femme détruite.
Elle regarda son reflet.
Le bleu était toujours là.
La lèvre aussi.
Mais quelque chose avait changé dans ses yeux.
Madina prit les clés posées dans une coupelle.
Celles de la berline d'Andreï.
Il lui avait toujours interdit de la conduire seule.
Elle sourit.
— Celle-là aussi.
Le garage souterrain était silencieux.
Les talons de Madina frappaient régulièrement le béton.
Au fond se trouvait la voiture.
Une grande berline allemande noire.
Impeccable.
Massive.
Discrète uniquement de la manière dont peuvent l'être les choses extrêmement coûteuses.
Madina déverrouilla les portes.
Elle plaça son sac dans le coffre.
Puis s'assit au volant.
L'odeur du cuir lui rappela immédiatement Andreï.
Elle resta immobile.
Les clés dans la main.
C'était maintenant.
Elle pouvait encore remonter.
Remettre l'argent.
Se déshabiller.
Se coucher.
Demain, Andreï lui offrirait probablement quelque chose.
Une bague.
Un déjeuner.
Peut-être un voyage.
Et pendant quelques semaines, il serait merveilleux.
Puis quelque chose arriverait.
Toujours quelque chose.
Madina introduisit la clé.
Le moteur démarra.
Elle posa ses mains sur le volant.
— Au revoir, Andreï.
La barrière du garage se leva.
La berline sortit dans la neige.
Moscou dormait encore.
Madina traversa la ville presque seule.
Elle ne savait pas où aller.
Saint-Pétersbourg ?
Trop évident.
La maison de sa mère ?
Elle ignorait si sa mère voudrait seulement la voir.
Un hôtel ?
Andreï les connaissait tous.
Elle pensa soudain à l'Europe.
À l'Allemagne.
Elle était allée à Berlin autrefois.
Elle se souvenait d'un café près de son hôtel, de la pluie sur les grandes avenues, d'une femme qui lisait seule devant une tasse de thé.
Cette femme lui avait semblé terriblement seule.
À présent, Madina aurait donné n'importe quoi pour être elle.
Berlin.
Pourquoi pas ?
Puis la réalité lui revint.
Les frontières.
Les papiers.
Son passeport russe.
Les conditions d'entrée.
L'argent qu'elle transportait.
Elle ne pouvait pas simplement traverser l'Europe parce qu'elle avait décidé, à cinq heures du matin, de changer de vie.
Madina soupira.
— Très bien.
Elle prit une autre direction.
Avant l'Allemagne, il lui fallait réfléchir.
Et surtout disparaître.
Pas à Berlin.
Pas à Paris.
Pas dans une capitale où Andreï penserait immédiatement à la chercher.
Quelque part en Russie.
Un endroit insignifiant.
Un village.
Quelques jours seulement.
Le temps de comprendre ce qu'elle venait de faire.
À sept heures quarante, elle quitta les grands axes.
La neige devenait plus épaisse.
Les immeubles disparurent.
Puis les zones commerciales.
Puis presque tout.
Madina conduisit pendant des heures.
À dix heures passées, elle aperçut un panneau indiquant un village dont elle n'avait jamais entendu parler.
Elle ralentit.
Quelques maisons.
Une petite église.
Une épicerie.
Une route couverte de neige.
Des cheminées fumaient derrière des arbres nus.
Madina arrêta la berline sur le bas-côté.
Elle contempla le village.
Voilà.
Personne ne la chercherait ici.
Elle descendit.
Le froid lui mordit immédiatement le visage.
Madina remonta le col de son manteau.
Elle sortit une Vogue bleue.
La plaça dans son anneau.
L'alluma.
Elle fuma devant la voiture volée de son mari, avec dans son coffre un sac contenant assez d'argent pour disparaître longtemps.
Elle aurait dû être terrifiée.
Elle l'était.
Mais sous la peur existait autre chose.
Quelque chose de minuscule.
Presque oublié.
Madina regarda la fumée quitter ses lèvres et se dissoudre dans l'air glacé.
La liberté.
Elle ne savait pas encore ce qu'elle ferait de l'argent.
Elle ne savait pas si elle irait en Allemagne.
Elle ne savait pas si elle reprendrait contact avec sa famille.
Elle ne savait même pas si elle resterait cette femme élégante qui ne supportait pas les hôtels médiocres et achetait son parfum à Paris.
Peut-être.
Après tout, cette femme-là était peut-être réellement elle.
Tout n'appartenait pas nécessairement à Andreï.
Madina regarda son anneau d'argent.
Celui-là, par exemple, était à elle.
Elle sourit.
Puis reprit une bouffée.
À Moscou, Andreï allait bientôt ouvrir les yeux.
Il trouverait un lit vide.
Puis un dressing entrouvert.
Puis le coffre.
Puis le garage.
Sa femme.
Son argent.
Sa voiture.
Disparus.
Madina écrasa sa cigarette dans la neige.
Elle remonta dans la berline.
Devant elle se trouvait un village dont elle ignorait jusqu'au nom quelques minutes auparavant.
Après cela viendrait peut-être l'Allemagne.
Puis autre chose.
Elle n'avait aucun plan.
Aucune destination définitive.
Seulement une certitude.
Pour la première fois depuis douze ans, Madina n'avait demandé à personne la permission de partir.
Elle passa la première
Et entra dans le village.
*
Madina resta deux mois dans le village.
Au début, elle avait prévu trois nuits.
La première pour dormir.
La deuxième pour réfléchir.
La troisième pour décider où aller.
Elle passa soixante-deux jours la-bas.
L'hôtel s'appelait Volna.
Ce nom, qui signifiait la vague, était assez ambitieux pour un bâtiment de neuf chambres situé à plusieurs centaines de kilomètres de la mer.
Il se trouvait derrière l'église, au bout d'une rue où la neige semblait ne jamais fondre.
Deux étages.
Une façade jaune pâle.
Un restaurant au rez-de-chaussée.
Un escalier en bois qui grinçait.
Madina avait considéré l'établissement avec une certaine inquiétude lorsqu'elle était arrivée.
— Vous avez une suite ?
La propriétaire avait levé les yeux vers elle.
Puis vers la berline noire stationnée devant l'entrée.
Puis de nouveau vers Madina.
— Une suite ?
— Oui.
— Nous avons une chambre avec baignoire.
Madina avait attendu.
— C'est tout ?
— C'est notre meilleure chambre.
Madina avait fermé les yeux une seconde.
— Très bien.
Ce fut ainsi que Madina Orlova, habituée aux palaces de Moscou et aux hôtels européens où quelqu'un montait ses bagages avant même qu'elle ait prononcé son nom, emménagea dans la chambre 8 de l'hôtel Volna.
Le papier peint était beige.
Le matelas trop dur.
Les rideaux marron.
Et la télévision avait probablement connu l'Union soviétique.
Madina détesta immédiatement l'endroit.
Puis elle décida d'y rester.
Parce qu'Andreï, précisément, ne l'aurait jamais imaginé ici.
Au bout d'une semaine, le village connaissait déjà la femme de la chambre 8.
Personne ne savait vraiment qui elle était.
Seulement son prénom.
Madina.
Elle descendait prendre son petit-déjeuner tous les matins à neuf heures précises.
Toujours maquillée.
Toujours parfumée.
Toujours élégante.
Elle pouvait porter le même manteau trois jours de suite, mais elle trouvait chaque matin une nouvelle façon de nouer son foulard.
Elle commandait du café noir.
Deux œufs.
Du pain.
Jamais de sucre.
Puis elle sortait fumer devant l'hôtel.
Sa cigarette était toujours maintenue par ce curieux anneau argenté fixé à son index.
Les habitants avaient cessé de la regarder au bout de quelques jours.
Enfin, presque.
Les hommes continuaient.
Madina faisait semblant de ne pas le remarquer.
Elle avait appris très jeune qu'une femme pouvait obtenir beaucoup de choses en laissant un homme croire qu'elle ignorait son regard.
Andreï lui avait appris beaucoup de choses.
Certaines malgré lui.
La berline resta derrière l'hôtel.
Madina ne la vendit pas.
Elle ne vendit pas davantage ses bijoux.
Elle n'abandonna pas ses vêtements.
Elle n'essaya pas de devenir pauvre.
Cette idée commençait même à l'agacer.
Pourquoi la liberté devait-elle nécessairement ressembler à une punition ?
Elle avait connu la pauvreté.
La vraie.
Pas celle dont parlent les riches lorsqu'un restaurant est trop cher.
Madina savait ce qu'était ouvrir un réfrigérateur vide.
Elle savait ce qu'était dormir avec deux pulls parce que le chauffage ne fonctionnait plus.
Elle savait ce qu'était entendre sa mère compter des pièces derrière une porte.
Elle savait ce qu'était la honte de porter à l'école un manteau qu'une autre fille avait porté trois hivers avant elle.
Non.
Madina ne romantiserait jamais la pauvreté.
Elle venait de là.
Elle avait passé une partie de sa vie à la fuir.
Elle était née en Ukraine.
Pas très loin de la région de Tchernobyl.
Dans les années qui suivirent la catastrophe, le nom de Tchernobyl était partout et nulle part.
Les adultes en parlaient à voix basse.
Certains avaient peur de l'eau.
D'autres des champignons.
D'autres encore de la terre elle-même.
Madina, enfant, ne comprenait pas.
Pour elle, le danger n'était pas invisible.
Le danger était beaucoup plus simple.
C'était le froid.
La faim.
Les factures.
La fatigue de sa mère.
Son père était parti lorsqu'elle était petite.
Madina conserva de lui trois souvenirs.
Une veste marron.
L'odeur du tabac.
Et une dispute.
Sa mère, elle, travaillait.
Toujours.
Nettoyage.
Cuisine.
Petits emplois.
Tout ce qu'elle trouvait.
Madina avait grandi dans un appartement où l'on réparait les choses au lieu de les remplacer.
Les chaussures.
Les manteaux.
Les appareils ménagers.
Même les meubles.
À quinze ans, elle s'était promis une chose.
Elle serait riche.
Pas célèbre.
Pas aimée.
Riche.
Elle voulait entrer dans un magasin sans calculer.
Commander sans regarder les prix.
Dormir dans une pièce chaude.
Posséder plusieurs manteaux.
Et surtout, ne jamais entendre quelqu'un dire :
— Nous verrons le mois prochain.
Puis Andreï était arrivé.
Madina avait vingt-trois ans.
Andreï en avait trente-six.
Il était venu en Ukraine pour négocier l'acquisition d'une entreprise.
Madina travaillait alors dans un restaurant fréquenté par les hommes d'affaires étrangers.
Elle parlait russe et ukrainien.
Un peu anglais.
Elle avait appris seule.
Andreï était venu déjeuner avec trois hommes.
Madina se souvenait encore de son costume.
De sa montre.
De ses chaussures.
Surtout de ses chaussures.
Elles étaient impeccables malgré la pluie.
Il avait commandé du poisson.
Puis du vin.
Madina avait apporté la bouteille.
Andreï l'avait regardée.
Pas comme les autres hommes.
Pas immédiatement.
Il lui avait demandé :
— Comment vous appelez-vous ?
— Madina.
— Vous n'êtes pas d'ici.
Elle avait souri.
— Si.
— Non.
— Pourquoi ?
Andreï avait posé sa serviette.
— Vous n'avez pas l'air d'être faite pour cet endroit.
Cette phrase avait changé sa vie.
Madina avait longtemps cru qu'il avait été le premier homme à voir quelque chose en elle.
Aujourd'hui, assise dans la chambre 8 d'un hôtel perdu en Russie, elle comprenait peut-être enfin ce qu'il avait réellement vu.
Une jeune femme seule.
Pauvre.
Ambitieuse.
Éblouie.
Et facile à isoler.
Andreï avait commencé doucement.
Des fleurs.
Des restaurants.
Un manteau.
Le premier beau manteau de toute la vie de Madina.
Elle se souvenait encore de la sensation du tissu sous ses doigts.
Elle avait pleuré dans la cabine d'essayage.
Andreï l'avait prise dans ses bras.
— Tu ne manqueras plus jamais de rien.
Elle l'avait cru.
Et techniquement, il avait tenu parole.
Madina n'avait plus jamais manqué de rien.
Sauf d'elle-même.
Le trente-septième jour au Volna, Madina comprit qu'elle ne voulait plus seulement fuir Andreï.
Elle voulait lui reprendre quelque chose.
Pas son argent.
Elle en avait déjà pris.
Pas sa voiture.
Elle l'avait également.
Quelque chose de beaucoup plus important.
Le contrôle.
Pendant douze ans, Andreï avait décidé.
Où ils habitaient.
Avec qui ils dînaient.
Quand ils voyageaient.
Quelle carte bancaire Madina utilisait.
Qui elle fréquentait.
Quand elle devait sourire.
Quand elle devait se taire.
Même ses excuses étaient organisées par lui.
Cette fois, Madina allait décider.
Elle s'assit devant le petit bureau de la chambre.
Alluma une Vogue.
Ouvrit un cahier acheté à l'épicerie.
Et écrivit :
ANDREÏ ORLOV
Elle contempla son nom.
Puis, en dessous :
Ce qu'il aime.
L'argent.
Sa réputation.
Être respecté.
Être obéi.
Madina fuma.
Puis écrivit :
Ce qu'il craint.
Elle s'arrêta.
Cette partie était plus intéressante.
Madina connaissait Andreï mieux que personne.
Elle connaissait ses colères.
Ses habitudes.
Ses mensonges.
Les gens qu'il méprisait.
Les gens devant lesquels il souriait.
Elle connaissait surtout cette chose qu'il avait toujours essayé de cacher.
Andreï avait besoin que le monde le considère comme un homme respectable.
Madina regarda la fumée monter vers le plafond.
Un sourire apparut lentement sur ses lèvres.
Elle n'allait pas le tuer.
Elle n'allait pas envoyer quelqu'un lui casser les jambes.
Elle n'allait pas incendier sa maison.
Ce genre de vengeance était grossier.
Et Madina détestait ce qui était grossier.
Elle voulait quelque chose de plus simple.
Que la vérité existe quelque part en dehors de leur appartement.
Elle voulait qu'Andreï comprenne qu'il ne contrôlait plus son silence.
Alors Madina commença à écrire.
Les dates dont elle se souvenait.
Les voyages.
Les disputes.
Les blessures.
Les médecins qu'elle avait vus.
Les cadeaux reçus après certaines nuits.
Les messages.
Les photographies qu'elle avait conservées.
Les noms des personnes qui avaient peut-être remarqué quelque chose.
Elle écrivit pendant trois heures.
Lorsque sa main commença à lui faire mal, elle s'arrêta.
Six pages.
Douze années sur six pages.
Madina les relut.
Puis murmura :
— Mon Dieu.
Elle n'avait jamais vu son mariage résumé ainsi.
Une violence après une autre.
Une excuse après une autre.
Un cadeau après une autre.
Puis recommencer.
Elle posa son stylo.
Sa cigarette s'était consumée presque entièrement dans son anneau.
Elle l'écrasa.
Pour la première fois, sa vengeance prenait une forme.
Pas encore un plan complet.
Seulement une idée.
Andreï l'avait rendue dépendante de lui parce qu'elle n'avait personne.
Alors Madina allait reconstruire exactement ce qu'il lui avait retiré.
Des contacts.
Une identité propre.
Des preuves.
Une famille, peut-être.
Et ensuite seulement, elle déciderait ce qu'elle ferait de lui.
Le cinquante-neuvième jour, Madina téléphona à sa mère.
Elle avait acheté un téléphone quelques jours auparavant.
Le numéro, elle le connaissait encore par cœur.
Elle resta assise vingt minutes avant de composer.
Puis elle appuya.
Une sonnerie.
Deux.
Trois.
Madina voulut raccrocher.
— Allô ?
Elle cessa de respirer.
La voix avait vieilli.
Mais c'était elle.
— Maman ?
Silence.
Puis :
— Qui est-ce ?
Madina ferma les yeux.
Cette question lui fit plus mal que toutes les gifles d'Andreï.
— C'est moi.
Un nouveau silence.
— Madina ?
Elle porta une main à sa bouche.
Son rouge à lèvres marqua légèrement son doigt.
— Oui.
Au bout du téléphone, sa mère commença à pleurer.
Madina aussi.
Sans élégance cette fois.
Sans retenue.
Elle pleura comme la petite fille ukrainienne qu'elle avait passée vingt ans à essayer d'oublier.
Trois jours plus tard, Madina quitta la chambre 8.
Elle descendit l'escalier avec ses bagages.
La propriétaire du Volna la regarda.
— Vous rentrez chez vous ?
Madina enfila ses gants.
Elle réfléchit à la question.
Moscou n'était plus chez elle.
L'Ukraine ne l'était peut-être plus non plus.
L'Allemagne ne l'avait jamais été.
Alors où était chez elle ?
Madina sourit.
— Non.
— Vous allez où ?
Madina sortit une Vogue de son paquet.
Elle la plaça dans son anneau.
— En Allemagne.
— Vous avez de la famille là-bas ?
— Non.
— Des amis ?
— Non.
— Du travail ?
Madina secoua la tête.
La propriétaire la dévisagea, stupéfaite.
— Alors qu'est-ce que vous allez faire en Allemagne ?
Madina alluma sa cigarette.
Elle inspira doucement.
Puis regarda sa berline noire.
Deux mois auparavant, cette voiture appartenait à Andreï.
Deux mois auparavant, l'argent appartenait à Andreï.
Deux mois auparavant, jusqu'à son existence semblait appartenir à Andreï.
Elle souffla la fumée.
— Je vais improviser.
La propriétaire eut un petit rire.
Madina prit ses bagages.
Elle était toujours riche.
Toujours élégante.
Toujours exigeante.
Toujours cette femme qui préférait un palace à une auberge et un bon champagne à une bouteille médiocre.
Mais quelque chose avait profondément changé.
Andreï lui avait offert le luxe.
Madina avait longtemps confondu ce luxe avec la liberté.
À présent, elle connaissait la différence.
Elle monta dans la voiture.
Sur le siège passager reposaient son passeport, son cahier et l'anneau d'argent qu'elle venait momentanément de retirer.
Sur la première page du cahier était écrit le nom de son mari.
Sur la dernière, une seule phrase :
Tu m'as appris à devenir la femme que tu voulais.
Maintenant, tu vas rencontrer celle que je suis.
Madina démarra.
Cette fois, elle savait où elle allait.
Vers l'ouest.
Et quelque part, très loin derrière elle, Andreï Orlov ignorait encore une chose essentielle.
Sa femme ne le fuyait plus.
Elle préparait son retour.
*
Au soixante-troisième jour de sa disparition, Madina vit son propre visage à la télévision, et l’entendit à la radio.
Elle fumait dans la berline d’Andreï.
Une Vogue bleue reposait dans l’anneau d’argent fixé à son index. La fenêtre était entrouverte malgré le froid et la fumée s’échappait par intermittence dans l’air glacé.
Madina conduisait depuis près d’une heure.
Elle avait quitté Volna au lever du jour.
Son visa était prêt.
Ses documents également.
Elle avait commencé à préparer cette étape plusieurs semaines auparavant, lorsqu’elle avait compris que l’Allemagne ne serait plus seulement une idée griffonnée dans un cahier.
Elle voulait quitter la Russie.
Mais cette fois, contrairement à la nuit de sa fuite, elle voulait savoir exactement où elle allait.
La radio parlait doucement.
Madina ne l’écoutait pas.
Puis elle entendit son nom.
— …Madina Orlova…
Sa main se crispa sur le volant.
Elle augmenta le volume.
Le journaliste parlait de la disparition de l’épouse de l’homme d’affaires Andreï Orlov.
Madina ralentit.
Puis vint la voix d’Andreï.
Elle ne l’avait pas entendue depuis deux mois.
Son corps réagit avant son esprit.
Son ventre se contracta.
Ses épaules se raidirent.
Cette voix.
Douce.
Posée.
Presque tendre.
La voix qu’Andreï réservait aux autres.
— Je souhaite simplement que ma femme rentre à la maison. Si quelqu’un la retient, s’il vous plaît… laissez-la partir.
Madina éclata de rire.
Un rire bref.
Incrédule.
Elle prit sa cigarette entre deux doigts.
— Quel acteur.
Andreï poursuivait.
Il évoquait un possible enlèvement.
Une disparition incompréhensible.
Une épouse vulnérable.
Un mari dévasté.
Madina tira sur sa Vogue.
— Vulnérable…
Elle souffla la fumée vers le pare-brise.
Quelques secondes plus tard, le journaliste précisa toutefois que les enquêteurs ne privilégiaient plus cette hypothèse.
Des images de vidéosurveillance avaient montré Madina quittant volontairement leur appartement.
Seule.
Elle avait marché jusqu’au garage.
Ouvert elle-même la voiture.
Pris le volant.
Aucune personne ne l’accompagnait.
Aucune contrainte n’était visible.
Elle avait ensuite été repérée sur différents axes routiers.
La police avait rapidement compris.
Madina Orlova n’avait pas été enlevée.
Madina Orlova était partie.
Puis le journaliste prononça les mots qui effacèrent le sourire de son visage.
Vol présumé.
Une importante somme d’argent liquide avait disparu du domicile.
La berline appartenait également à Andreï.
L’affaire avait changé de nature.
Madina n’était plus seulement une femme disparue.
Elle était désormais recherchée dans le cadre d’une enquête.
Madina éteignit la radio.
Le silence remplit la voiture.
Elle continua à conduire.
Une minute.
Deux.
Puis elle éclata de rire.
Cette fois, beaucoup plus franchement.
— Évidemment.
Elle avait vécu douze ans avec un homme qui contrôlait son argent.
Il l’avait isolée.
Humiliée.
Frappée.
Et maintenant qu’elle était partie avec une fraction de sa fortune, c’était elle que l’on présentait comme la voleuse.
Madina regarda la route.
— Très bien, Andreï.
Elle porta la cigarette à ses lèvres.
— Jouons.
La vérité était que Madina avait commencé à préparer sa vengeance bien avant de quitter Volna.
Pas une vengeance comme celles des films.
Elle ne voulait pas tuer Andreï.
Elle ne voulait pas le faire battre.
Elle ne voulait pas envoyer un homme armé dans son appartement.
Elle voulait quelque chose de beaucoup plus difficile.
Elle voulait qu’Andreï vive assez longtemps pour voir disparaître tout ce qu’il avait construit.
Sa réputation.
Ses sociétés.
Ses relations.
Son pouvoir.
Et, si ce qu’elle soupçonnait pouvait être établi par des preuves et par la justice, sa liberté.
Madina avait partagé sa vie pendant douze ans.
Les hommes comme Andreï commettaient une erreur avec leurs épouses.
Ils parlaient devant elles.
Parce qu’ils finissaient par ne plus les considérer comme des témoins.
Madina avait assisté à des centaines de dîners.
Elle avait entendu des noms.
Des montants.
Des disputes entre associés.
Des conversations interrompues lorsqu’un étranger entrait dans la pièce, mais jamais lorsqu’elle-même y entrait.
Andreï disait :
— Ce ne sont pas tes affaires.
Madina obéissait.
Du moins le croyait-il.
Elle se souvenait.
Elle se souvenait de tout.
Des voyages soudains.
Des hommes qui arrivaient tard.
Des sociétés dont le nom changeait.
Des enveloppes.
Des colères d’Andreï lorsqu’un contrat échouait.
Des personnes qu’il qualifiait d’« indispensables ».
Madina ne savait pas encore ce qui était illégal.
Elle ne voulait pas inventer de crimes simplement parce qu’elle le haïssait.
Elle voulait des faits.
Des documents.
Des preuves.
Des choses suffisamment solides pour survivre à Andreï, à ses avocats et à son argent.
C’était cela, son plan.
Ne rien inventer.
Tout retrouver.
Tout prouver.
Puis remettre ce qui devait l’être à ceux qui pourraient légalement s’en servir.
Si l’empire d’Andreï était propre, il survivrait.
Madina sourit à cette pensée.
Elle connaissait son mari.
Elle s’arrêta sur une aire quelques kilomètres plus loin.
Coupa le moteur.
Le silence revint.
Madina resta assise derrière le volant.
Elle ouvrit son sac et en sortit son cahier noir.
Sur une page, elle avait écrit :
ANDREÏ ORLOV
Puis quatre mots :
ARGENT, SOCIÉTÉS, VIOLENCES, RÉPUTATION
Elle ajouta :
JUSTICE
Madina contempla le mot.
C’était différent de vengeance.
La vengeance appartenait à Andreï.
Les gifles.
Les menaces.
La peur.
Madina voulait autre chose.
Elle voulait le regarder un jour depuis l’autre côté d’une salle d’audience.
Elle voulait qu’il soit entouré de ses avocats.
Elle voulait qu’il porte l’un de ses costumes à dix mille euros.
Elle voulait qu’il ait encore sa montre.
Ses chaussures impeccables.
Son parfum.
Et elle voulait qu’aucune de ces choses ne puisse plus le protéger.
Madina referma le cahier.
Puis son téléphone vibra.
Un message de sa mère.
Tu es en sécurité ?
Madina fixa l’écran.
Il lui fallut quelques secondes pour répondre.
Oui.
Elle hésita.
Puis ajouta :
Je vais en Allemagne.
La réponse arriva presque immédiatement.
Pourquoi ?
Madina regarda devant elle.
Pourquoi ?
Pour fuir ?
Non.
Elle avait déjà fui.
Pour recommencer ?
Peut-être.
Pour disparaître ?
Plus maintenant.
Elle écrivit :
Parce que je dois devenir quelqu’un qu’Andreï ne connaît pas.
Elle envoya.
Avant de repartir, Madina abaissa le miroir du pare-soleil.
Elle observa son visage.
Rouge à lèvres sombre.
Cheveux impeccables.
Boucles d’oreilles.
Manteau noir.
Deux mois dans un village russe n’avaient pas réussi à faire d’elle une femme simple.
Cela la fit sourire.
Elle avait essayé une fois de sortir sans maquillage.
Elle avait tenu vingt minutes.
Certaines choses n’étaient donc pas à Andreï.
Le luxe non plus, peut-être.
Madina aimait le beau avant lui.
Simplement, elle n’avait jamais eu les moyens de se l’offrir.
Elle repensa à l’Ukraine.
À leur appartement froid.
À sa mère qui comptait les pièces.
À la jeune Madina qui regardait les femmes riches dans les magazines.
Andreï n’avait pas créé cette femme.
Il lui avait seulement donné les moyens de devenir celle qu’elle rêvait d’être.
Puis il avait exigé qu’elle lui appartienne en échange.
Madina prit une nouvelle Vogue.
La fixa dans son anneau.
Craqua son briquet.
Elle inspira.
— Mauvais marché, Andreï.
Elle redémarra.
À Moscou, pendant ce temps, Andreï Orlov regardait lui aussi la télévision.
Il était assis dans son bureau.
Devant lui se trouvaient deux avocats.
Un responsable de sa sécurité.
Et une photographie de Madina.
Il avait cessé de parler d’enlèvement.
La police n’avait pas cru longtemps à cette version.
Les caméras étaient trop claires.
Madina était sortie seule.
Elle avait emporté ses affaires.
Elle avait pris les clés.
Elle avait conduit.
Tout indiquait un départ volontaire.
Cela rendait Andreï fou.
Pas seulement parce qu’elle était partie.
Parce que le monde savait désormais qu’elle avait choisi de partir.
Son téléphone sonna.
— Oui ?
Il écouta.
Son visage changea.
— Où ?
Nouvelle réponse.
Andreï se leva.
— Vous êtes certain ?
Il regarda les hommes assis devant lui.
Puis raccrocha.
— Elle est toujours en Russie.
L’un des avocats demanda :
— Vous savez où ?
Andreï ne répondit pas immédiatement.
Il regarda la photographie.
Madina souriait dessus.
Une photographie prise à Vienne.
Une robe noire.
Une Vogue entre les doigts.
Cet anneau ridicule qu’elle adorait.
Andreï avait toujours pensé connaître sa femme.
Ses goûts.
Ses peurs.
Ses faiblesses.
Ce qu’il ignorait encore, c’était qu’au même moment, sur une route loin de Moscou, Madina Orlova roulait vers l’ouest en dressant mentalement la liste des personnes susceptibles de parler contre lui.
Elle ne cherchait plus à devenir introuvable.
Elle voulait devenir impossible à faire taire.
Madina reprit l’autoroute.
La fumée de sa cigarette tournoyait dans l’habitacle avant de disparaître par la fenêtre entrouverte.
Son passeport était dans son sac.
Ses papiers également.
Son argent lui permettrait de vivre confortablement quelque temps encore.
Mais l’argent n’était plus son principal avantage.
Son principal avantage était beaucoup plus dangereux.
Douze années.
Douze années à côté d’Andreï.
Douze années pendant lesquelles il avait cru qu’elle ne comprenait rien.
Madina sourit.
Elle passa une vitesse.
Devant elle, la route continuait vers l’ouest.
L’Allemagne n’était plus très loin dans son esprit.
Elle n’avait aucune intention de devenir pauvre.
Aucune intention d’abandonner ses robes.
Ses bijoux.
Ses hôtels.
Ses cigarettes.
Madina avait déjà connu la misère.
Elle n’avait rien à y apprendre.
Elle voulait désormais découvrir quelque chose qu’aucun homme ne lui avait jamais offert.
Le pouvoir de décider.
Elle jeta un regard au cahier posé sur le siège passager.
Andreï voulait récupérer son argent.
Sa voiture.
Et probablement sa femme.
Il récupérerait peut-être les deux premiers.
Madina, jamais.
Quant à son empire…
Elle prit une longue bouffée.
Puis sourit.
Elle allait commencer par découvrir de quoi il était réellement construit.
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