Dans les yeux de Papi
Dans les yeux de Papi.
— Tu pourrais m’expliquer… ou au moins essayer… Je suis là, tu sais.
— Pardonne-moi… je… je suis confuse…
— Louise… ?
— … Louise ?
— …
Ce jour-là, j’ai vu.
Je ne crois pas avoir tout compris, mais assez pour que mon cœur se serre.
Assez pour comprendre ce que racontait le regard de papi que Louise taisait.
Ce jour-là, j’ai vu l’indicible en pleine lumière.
Et j’ai décidé de ne plus jamais détourner les yeux.
J’ai su que j’allais devoir hurler pour deux.
Ce jour-là, j’ai sauvé les miettes terrifiées de ma petite sœur.
Et j’ai brisé notre mère, de douleur.
Louise est née dans la moiteur d’un juillet pâteux, un de ces étés où l’air colle jusqu’aux pensées. Son arrivée combla mes parents d’un bonheur immédiat, immense. Ce petit cœur battant rassembla autour de lui notre famille béate, gazouillante de mots doux, de gestes appliqués, de sourires grandioses. Ses anniversaires étaient des fêtes tonitruantes : on chantait fort et outrageusement faux, on dansait bras-dessus bras-dessous, des cotillons emmêlés dans les tignasses. Les photos montraient des grimaces brillamment orchestrées, des gâteaux trop denses noyés sous des bougies, des grands-parents écrasés par la chaleur, des oncles affalés sur des chaises longues, refaisant leur monde entre deux éclats de rire.
Et puis ma sœur, Louise. Le regard vide, les lèvres à peine closes, comme si quelque chose d’elle s’échappait lentement. Elle flottait à contre-courant de l’effervescence, les pieds à peine posés dans le tumulte. « Tu es encore dans la lune, Louise ! Viens t’amuser ! », lançaient nos parents, mi-amusés, mi-inquiets. Mais personne ne la regardait vraiment. On la disait rêveuse, maladroite, artiste même ! C’est tout.
Moi, je le sentais. Je ne savais pas quoi, mais je le sentais — ce silence qui ne s’entend que si on le fixe assez ardemment, qui frôle et s’imprime comme un témoin taiseux sur le papier glacé. Sur les clichés, elle était nette, bien coiffée. Mais dans la vie, Louise se dissolvait.
Qui aurait pu ne serait-ce qu’oser imaginer ?
Moi,
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Comments (4)
Gabriel Dax 2 months ago
Le silence est la pire des douleurs, des blessures. C’est un cancer dont les métastases tuent, non pas soudainement, mais à petit feu, en grignotant, en rongeant, en dévorant.
Cependant, le silence est un mal qui s’empare des victimes et non des bourreaux.
Alors, tant pis, tant mieux. Et que les rôles s’inversent. Et si les révélations ne sont pas le sable dans les rouages de l’existence convenue des familles aux placards trop remplis, alors que le déni les englue à jamais.
Perdre une famille entière n’est rien à côté du sourire de l’enfant sauvé.
À ma fille, aussi.
Mathilde Rosati 2 months ago
Un merci infini.
Line Marsan 2 months ago
Bravo pour ce beau texte. Un sujet qui me tient particulièrement à cœur et traité avec sensibilité.
Mathilde Rosati 2 months ago
Merci infiniment pour ces mots en retour, c’est vraiment un plaisir immense d’écrire et de pouvoir être lue et de lire les commentaires. Merci.
C.lair.e 2 months ago
Puissant. Bravo !
Mathilde Rosati 2 months ago
Merci !🙏 Je suis toute nouvelle et me lance avec joie dans l’aventure ! Merci pour vos mots.