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Quand Maupassant parle en cinghalais : l’histoire de Pransa Keti Katha
Non-fiction
Culture
calendar Published Sep 18, 2026
calendar Updated Sep 18, 2026
time 13 min
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Quand Maupassant parle en cinghalais : l’histoire de Pransa Keti Katha


Il y a des projets que l’on termine et que l’on range. Et puis il y en a d’autres qui restent avec nous, parce qu’ils sont faits non seulement de livres et de textes, mais aussi de rencontres, de discussions, d’hésitations et de souvenirs partagés. Pransa Keti Katha appartient pour moi à cette deuxième catégorie.

Lorsque nous avons commencé à traduire plusieurs nouvelles de Guy de Maupassant en cinghalais au Sri Lanka, je ne pensais pas seulement à la publication d’un livre. Ce projet était étroitement lié à mon enseignement du français et à mes recherches doctorales en littérature comparée. Je voulais surtout permettre à mes étudiantes d’entrer autrement dans la littérature : non plus seulement lire un texte, mais devoir l’écouter attentivement, l’interroger et finalement prendre la responsabilité de le faire vivre dans une autre langue.

Le chemin a été long. Pendant près de deux ans, nous avons traduit, corrigé et relu les traductions. Certaines phrases ont été reprises plusieurs fois. Il fallait parfois choisir entre la fidélité à une expression française et une formulation qui puisse vivre naturellement en cinghalais. Derrière un mot apparemment simple pouvaient se cacher une différence d’époque, de classe sociale, de morale ou de culture.

Pourquoi ces nouvelles ?

Nous ne voulions pas simplement réunir les nouvelles les plus célèbres de Maupassant. Nous avons choisi des textes qui nous permettaient de découvrir plusieurs facettes de son écriture et, surtout, des personnages placés devant des situations humaines complexes.

Le recueil comprend notamment La Nuit de Noël, Une famille, Étrennes, Histoire vraie, Première neige, Au bord du lit, Les Bijoux, Madame Baptiste et La Mère aux monstres. À travers ces textes reviennent le mariage, l’amour, la maternité, la sexualité, l’argent, la violence, la réputation et les rapports de pouvoir entre les hommes et les femmes.

Dans Première neige, une jeune femme se trouve enfermée dans un mariage et dans une existence qu’elle ne supporte plus.

Au bord du lit nous montre une épouse qui retourne contre son mari, au moins momentanément, la logique du pouvoir conjugal.

Dans Les Bijoux, un mari découvre après la mort de sa femme qu’il ne connaissait peut-être pas aussi bien qu’il le croyait celle avec qui il partageait sa vie.

Histoire vraie nous conduit vers un autre univers, celui d’une jeune femme pauvre dont la vulnérabilité est aussi une vulnérabilité sociale.

Madame Baptiste pose une question beaucoup plus douloureuse : pourquoi une victime doit-elle continuer à porter la honte de la violence qu’elle a subie ?

La Mère aux monstres est sans doute l’un des textes les plus dérangeants de notre sélection. La maternité y devient source de profit et nous oblige à nous demander où se situe réellement la monstruosité. La Nuit de Noël, de son côté, commence presque comme une aventure légère avant que le corps féminin désiré ne devienne soudain un corps maternel.


Ces nouvelles ne donnent pas de réponses simples. C’est précisément ce qui nous intéressait. Les femmes de Maupassant peuvent être vulnérables et puissantes, victimes et stratèges, contraintes et résistantes à la fois. Cette ambiguïté a également nourri notre discussion littéraire.

Maupassant n’est pas un inconnu au Sri Lanka

Il serait cependant inexact de présenter Pransa Keti Katha comme l’arrivée de Maupassant auprès du public sri-lankais. Il existe déjà une véritable histoire de la traduction de Maupassant en cinghalais.

Des écrivains et traducteurs sri-lankais reconnus, parmi lesquels Ediriweera Sarachchandra, E. A. Suraweera, K. J. Karunathilaka et Chandana Mendis, ont contribué à faire connaître ses nouvelles aux lecteurs cinghalais. Maupassant n’est donc certainement pas une nouveauté au Sri Lanka.

En préparant Pransa Keti Katha, j’ai voulu également retrouver les traces de cette histoire. Le livre contient ainsi une bibliographie aussi complète que possible des traductions cinghalaises des nouvelles de Maupassant que j’ai pu identifier. Elle rassemble environ quatre-vingts nouvelles déjà traduites en cinghalais.

Cette bibliographie compte beaucoup pour moi. Elle permet de reconnaître le travail de ceux qui ont traduit Maupassant avant nous et de montrer que notre projet s’inscrit dans une histoire plus longue de circulation de la littérature française au Sri Lanka.

Notre démarche était donc plutôt de poursuivre cette histoire en donnant une place à des nouvelles parfois moins connues du public sri-lankais. Nous n’avons pas cherché à remplacer les traductions qui existaient déjà, mais à ouvrir quelques portes supplémentaires dans l’univers de Maupassant.

Traduire, c’était apprendre à lire autrement

Au cours du travail, mes étudiantes et moi avons découvert quelque chose de très simple : on ne lit plus un texte de la même manière lorsqu’on doit le traduire.

Soudain, chaque mot devient une décision.

Comment traduire une expression du XIXᵉ siècle sans la rendre artificiellement moderne ? Comment conserver quelque chose de l’ironie de Maupassant ? Comment traduire des références à la sexualité, au mariage, à la classe sociale ou à la condition féminine dans une autre langue sans transformer des personnages français du XIXᵉ siècle en personnages sri-lankais contemporains ?

Ces difficultés ont d’ailleurs occupé une place importante lors de notre rencontre littéraire : comment conserver le contexte français tout en produisant un cinghalais naturel ? Comment faire voyager non seulement les mots, mais aussi les attitudes, les valeurs sociales et les références culturelles ?

Certaines de nos discussions ont commencé autour d’un seul mot et nous ont finalement conduits beaucoup plus loin.

C’est peut-être là que la traduction devient réellement une forme de lecture : elle nous oblige à nous arrêter là où, comme simples lecteurs, nous aurions peut-être continué notre chemin.

Voir mes étudiants devenir traducteurs

C’est la partie de cette aventure que je garderai probablement le plus longtemps en mémoire.

Comme enseignante, l’une de mes plus grandes satisfactions est de voir mes étudiants gagner en confiance et devenir progressivement autonomes. Je ne souhaite pas qu’elles restent toujours à distance, attendant que leur professeur leur donne la « bonne » interprétation. J’aime travailler avec eux, discuter avec eux et les voir arriver au moment où ils peuvent défendre eux-mêmes un choix, une lecture ou une traduction.

La soirée organisée à l’Alliance Française de Colombo a rendu ce passage particulièrement visible.

Nous avons entendu les nouvelles dans les deux langues. Je lisais des passages du texte original français et mes étudiants faisaient entendre leurs traductions en cinghalais. La Nuit de Noël, Une famille, Histoire vraie, Les Bijoux, Au bord du lit, Étrennes, Madame Baptiste, La Mère aux monstres et Première neige ont ainsi circulé entre deux langues devant le public.

À cet instant, ils n’étaient plus simplement des étudiantes présentant un travail universitaire. Elles étaient devenus les traductrices de ces textes.

Pour une enseignante, c’était un très beau moment.

Une conversation avec Savin Edirisinghe

Nous ne voulions pas que la publication du livre soit simplement une cérémonie de lancement. Après tout ce temps passé avec ces nouvelles, il aurait été dommage de poser le livre sur une table, de prononcer quelques discours et d’en rester là.

Nous voulions parler des textes.

La présence de l’écrivain sri-lankais Savin Edirisinghe a permis de donner une autre dimension à cette conversation. Avec lui et avec les étudiants, nous avons pu nous demander ce qui arrive à Maupassant lorsque ses nouvelles quittent la France du XIXᵉ siècle, passent par la langue cinghalaise et rencontrent des lecteurs sri-lankais d’aujourd’hui.

Nous avons parlé du mariage et du pouvoir, de la maternité, du corps féminin, de l’argent, de la sexualité, de la violence, de la honte et de la réputation. Nous nous sommes demandé si Maupassant juge réellement ses personnages féminins ou s’il nous montre plutôt une société qui les juge.

Avec Savin, la conversation s’est ensuite déplacée vers la littérature sri-lankaise. Maupassant part souvent de choses très ordinaires — une famille, un mariage, de l’argent, une relation amoureuse, une réputation , pour révéler ce qui se cache derrière elles. Nous nous sommes donc demandé quelles tensions comparables peuvent être rencontrées dans la vie quotidienne et dans la littérature sri-lankaises contemporaines.

Il ne s’agissait pas de dire que la France de Maupassant et le Sri Lanka d’aujourd’hui sont identiques. Ils ne le sont évidemment pas. Mais il était fascinant de constater que certaines questions peuvent traverser les langues, les cultures et les siècles.

Un projet pour partager, non pour vendre

Pransa Keti Katha a été conçu comme un projet non lucratif et non commercial. Son objectif premier a toujours été la transmission : transmettre des textes, transmettre le plaisir de lire et de traduire, et créer un espace de rencontre autour de la littérature.

Les exemplaires sont notamment disponibles à l’Alliance Française de Colombo et à la bibliothèque de l’Université de Sri Jayewardenepura afin que les étudiants, les lecteurs et les chercheurs puissent continuer à découvrir ces textes.

La publication a bénéficié du soutien de l’Ambassade de France à Sri Lanka et aux Maldives, et la rencontre littéraire a été organisée à l’Alliance Française de Colombo. S. E. Rémi Lambert, Ambassadeur de France à Sri Lanka et aux Maldives, a ouvert la soirée.

Ce soutien a permis à un projet né entre la recherche, l’enseignement et la traduction de trouver finalement son chemin vers un public.

Garder une trace

J’écris aussi cet article pour une raison beaucoup plus personnelle : je voudrais me souvenir.

Avec les années, nous retenons les grandes étapes : un livre a été publié, une rencontre a eu lieu, une photographie reste quelque part. Mais les petits détails qui donnaient vie au projet commencent à disparaître.

Je voudrais me souvenir des étudiants autour de la table. Des hésitations devant une phrase. Des mots que nous avons changés. Des corrections faites et refaites. Des moments où nous n’étions pas d’accord. Des passages entendus d’abord en français, puis en cinghalais. Des questions posées à Savin. Du public qui écoutait et réagissait. Et surtout de la joie de voir quelque chose qui avait commencé dans le cadre de l’enseignement devenir un livre que d’autres pouvaient désormais ouvrir et lire.

Pransa Keti Katha restera donc pour moi bien davantage qu’un recueil de traductions.

Il garde la mémoire d’un travail collectif entre une enseignante et ses étudiants. Il s’inscrit aussi dans une histoire plus ancienne, celle des écrivains et traducteurs sri-lankais qui ont fait voyager Maupassant en cinghalais bien avant nous. Et il représente, à sa manière, une nouvelle petite étape dans cette histoire.

Ce soir-là, en écoutant les mêmes passages résonner successivement en français et en cinghalais, j’ai pensé à tout le chemin parcouru par ces textes.

De la France du XIXᵉ siècle au Sri Lanka. Du français au cinghalais. De la recherche à la salle de classe. De la salle de classe au livre. Et du livre à une conversation avec de nouveaux lecteurs.

Peut-être est-ce finalement cela que j’aimerais retenir de Pransa Keti Katha : la littérature ne reste pas immobile. Elle voyage, elle change de voix, elle rencontre d’autres lecteurs et elle recommence ailleurs une nouvelle vie.

par Charitha Liyanage

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