

La muse endormie
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La muse endormie
Jeudi matin, alors que le chaos battait son plein dans ma tête, je sortais de chez moi sans réel but, sans destination, ni trajet défini. J’avais besoin de me sentir entouré par des inconnus, dont je ne connaîtrais ni la vie, ni les problèmes, et qui ne remarqueraient pas ma présence. Un lieu où je pourrais entendre raisonner un peu de joie à travers les rires, les paroles, les rencontres de ces individus. Me glisser au milieu de la foule est une « activité », comme je l’appelle, que je réalise à chaque fois que je ne peux plus réfléchir à tel point que ma tête semble vouloir exploser sous la puissance de mes pensées envahissantes. Certaines personnes préfèrent écouter de la musique ou méditer afin que leurs pensées ne prennent pas le dessus sur leurs vies. Personnellement, je m’enferme dans des endroits où je peux me fondre clandestinement parmi des étrangers, juste pour écouter la mélodie que joue cette agitation autour de moi, m’enveloppant comme les bras d’une personne rassurante. J’ai déjà essayé les centres commerciaux un samedi après-midi mais la consommation n’est pas une bonne ressource pour moi, car je n’utilise jamais ce que j’achète de manière compulsive dans ces moments. Je me suis promené dans les rues animées de Paris à toutes heures, je suis entré dans des bars et boites de nuits afin que la musique trop forte pour mes oreilles et les cris des gens entrainés par des sons démodés, puissent effacer l’espace de quelques instants mes pensées négatives qui m’aspirent vers le fond. Un fond sombre, amer dont je ne connais ni la cause, ni le remède.
Ce jour-là, alors que je sentais la froideur de cette habituelle sensation inconfortable monter jusqu’à ma poitrine, commençant à m’empêcher de respirer, je me suis souvenu d’un reportage que j’avais regardé lors d’une nuit d’insomnie, qui présentait la réalité des grands musées. Ce qui m’avait frappé était le nombre impressionnant de personnes déambulant dans l’intégralité de ces musées. Les peintures de toutes époques se retrouvaient envahies par ce mélange de monde et de bruit, qui devait être amplifié avec la hauteur des grands plafonds de ces nobles salles d’art. Cet endroit que j’imaginais si calme et silencieux se révélait être ce qu’il me fallait pour combler mon vide interne. Je me dis sans trop réfléchir qu’un peu de changement et de nouveauté ne pourrait pas me faire de mal. Alors je me préparais, j’enfilais un pull épais, une écharpe, mon manteau et mes gants avant de partir affronter le Paris en plein mois de janvier. Sur le chemin, le choix m’était évident, le musée du Louvre accueillait le plus de visiteurs en France chaque année, je m’y rendis presque automatiquement. Je n’étais pas particulièrement un grand amateur d’art, je m’intéressais peu à la peinture et encore moins à la sculpture. Je ne comprenais pas l’art, ou peut-être bien que je ne cherchais pas à le comprendre.
Au début de ma visite je me laissais porter par le mouvement de foule, comme je l’aimais tant et cela m’apaisait ; cette nouvelle expérience de lieu se trouvait déjà concluante. Tous les visiteurs venaient en groupe ou presque, quelques personnes seules étaient présentes ; des habitués, des professionnels, et pour les autres, certainement des passionnés. Puis un moment plusieurs salles se divisaient et l’attroupement général se sépara. Je me dirigeais dans la première salle venue, dans l’espoir de retrouver plus loin d’autres individus dont le regroupement serait assez grand pour me sentir de nouveau entouré. Sur le chemin de ma quête principale, j’en profitais pour regarder les œuvres. Dans un premier temps sans y prêter réellement attention, en un simple coup d’œil comme pour montrer un désintérêt en la matière. Par la suite, je passais plus de temps à observer une peinture, puis sa voisine. Et enfin, je venais à rester plusieurs instants à observer une œuvre en détails, pour finalement arriver à trouver de la beauté dans l’harmonie des éléments. Au fur et à mesure que j’avançais, je ne remarquais même plus que je m’éloignais spontanément mais inconsciemment de la foule, celle qui me rassurait habituellement tant. Je commençais seulement maintenant à enlever tout mon habillage d’hiver. Je tenais à présent mes gants et mon manteau dans les mains. Comme ci la chaleur des lieux venait réchauffer mon âme perdue dans cet endroit qui m’était pourtant inconnu, afin de m’offrir du réconfort. Je longeais les murs comme hypnotisé par la succession des peintures qui se présentaient à mes yeux.
Je poursuivais ma visite dans une nouvelle salle, dont la séparation avec la précédente de quelques millièmes de secondes me ramenait à la réalité. Je fus marqué par la présence de ce que je chassais depuis le début de cette promenade artistique : la foule. Tous, sans exception grouillaient dans une seule partie de la pièce, rendant l’espace comme envahit par une armée de fourmis, se ruant toutes sur un seul morceau de sucre. Je pouvais seulement apercevoir des téléphones qui étaient dissimulés derrière cette horde de soldats humains, pour prendre une photo qu’ils ne regarderont surement jamais.
Commençant à fatiguer de marcher dans toutes les galeries de la fourmilière, je me mettais en quête de trouver un siège afin de me reposer. Après m’être assis, je relevais la tête et découvrais une œuvre dont la beauté me submergea. Le monde autour de moi s’effaça en une fraction de seconde et j’atterris dans un espace hors du temps, où les sons et le brouhaha de la salle se décuplèrent jusqu’à former un silence profondément calme et apaisant. Je me retrouvais maintenant seul face à cette peinture, le public autour de nous avait disparu laissant place à cette rencontre. Ce portrait d’une femme, assise de trois quart, vêtue d’une robe satinée rouge, dont une dentelle tombait délicatement sur son visage, me fixait intensément. Mon regard est resté figé, comme captivé devant l’intensité de ce rouge d’une puissance extrême. Son regard qui transparaissait à travers les fines ouvertures de son voile de dentelle laissait paraître avec délicatesse les détails de son visage gracieux. Cette femme me fixait comme si elle cherchait à me transmettre un message ; à me redonner espoir en ce que j’avais perdu. Son regard si profond transperça mon âme en passant par mon cœur avant de se disperser dans toutes les parties de mon corps. Je n’avais jamais ressenti cela auparavant, c’était une sensation nouvelle, puissante et à la fois d’une extrême douceur, et surtout que je ne saurai expliquer. Je sentais vivre un moment et une connexion unique avec cette œuvre, un moment que personne d’autre que moi ne pouvait partager avec elle. Nous étions comme deux âmes perdues qui étaient vouées à se rencontrer. Elle, dont personne ne portait attention dans cette salle et moi qui la regardait avec passion.
Je sortis du musée et me sentis léger comme prêt à m’envoler, plus vivant que jamais. J’avais enfin trouvé un remède à mon mal interne. Après cette rencontre je ne cherchais plus la foule, le bruit assourdissant qui faisait taire mes pensées ; mais je les acceptaient sans me laisser submerger. De temps en temps, quand je sens que je me laisse dépasser je retourne au musée, particulièrement pour voir cette œuvre, elle m’apaise. Me perdre dans les nombreuses galeries de la fourmilière est devenue mon exercice ressource, comme une thérapie pour retrouver mon chemin intérieur. Je peux dire qu’en quelque sorte cette œuvre m’a sauvé, elle m’a permis de voir la vie différemment et de prendre un nouveau départ, comme une « Renaissance ». Ce jour-là j’ai compris que la sérénité des musées n’a pas lieu seulement dans la pièce, mais également dans la paix intérieur de chacun.
#BoDNouvelle

