La table à ouvrage...
La table à ouvrage…
Avant-propos :
Toute ressemblance avec des personnages existants ou ayants existés n'est absolument pas fortuite. Mais romancée pour des besoins d'écritures.
Je remercie chaleureusement Alexandre Le Forestier pour la confiance qu'il m'a accordé quant à la mise en situation de son personnage et de Panodyssey dans l'écriture de cette nouvelle.
Une journée de juillet, une chaleur harassante suivie d’un soir d’orage.
Pour se ressourcer, Pascal fouille dans la table à ouvrage.
Celle de sa mère, qui était culottière.
Pas couturière. Culottière. Une profession naguère reconnue aujourd’hui disparue.
En réalité, cela importe peu, car il y a bien longtemps qu’il n’y a plus ni fil, ni aiguille, ni dé, ni tissu dans ce meuble.
Et puis, sa mère, le temps l’a emportée. Mais le meuble, lui, il l’a gardé.
Non par nostalgie, au début sans envie. Mais c’est un meuble de famille, et personne n’en voulait de toute façon. Sauf quelques antiquaires qui certainement flairaient une belle affaire à réaliser.
Au fil du temps, il lui a trouvé une nouvelle fonction, sa cassette à secrets.
À la différence près de celle d’Harpagon, nul besoin de l’enterrer dans le jardin.
Plutôt comme une vieille malle oubliée dans un grenier.
À chaque ouverture, une même aventure, il redécouvre de vieux bouquins et des textes anciens, quelques-uns écrits sur des parchemins. Chinés çà et là chez un brocanteur, ou achetés à un collectionneur.
Pourtant, aussi étonnant qu’il y paraisse, ce n’est pas avec eux que renaît son allégresse.
Mais avec ceux-là, moins anciens, les siens…
Certes pas écrits sur parchemin, mais tout de même au stylo plume sur du papier de tous formats parfois déjà jaunis. À ses seuls yeux, ils ont une tout autre valeur. Celle d’être nés de sa main guidée par son cœur.
Mais, pour la première fois ce soir, frayeur !
L’air vient à manquer, bien plus que durant ces derniers jours caniculaires.
Son cœur s’affole, à la recherche d’un second souffle.
Dans la table à ouvrage ouverte, tout est bien là.
Mais quelques-uns de ses textes personnels grand format sont abîmés.
Il les sort un par un aussi délicatement que possible.
Comme on prend soin d’un polytraumatisé sur son lit d’hôpital.
Dans un silence lourd de questionnement, il examine l’un d’eux sous… toutes les coutures.
Le papier est griffé et mordillé sur les côtés. Il ressemble à un vieux tissu de canapé usé par les affres du temps et surtout victime des griffes d’un gros chat indélicat passé par là.
Ça lui paraît impossible qu’un félin soit passé par là, et qu’il ait fait de ses textes sa proie ou son terrain de jeu préféré !
Et pourtant…
La nuit de Pascal fut aussi blanche que longue et mauvaise. Ses pensées tournaient en boucle autour de ce mystère.
Pascal aimait trouver une explication rationnelle ou pas aux choses qu’il ne comprenait pas immédiatement. Sûrement était-ce un reste de déformation professionnelle ?
Ancien dessinateur industriel à l’esprit très cartésien, il avait commencé par tracer des lignes droites mécaniques. Aujourd’hui, il en traçait d’autres, plus élégantes, qui donnaient vie à ses écrits.
Mais là, rien ne venait esquisser la moindre explication.
Le petit matin venu, Pascal hésite à sortir faire sa balade quotidienne ponctuée de son double expresso au bar du coin, l’Anthropique, dont il apprécie le propriétaire, Claude.
Un chic type un peu déroutant à ses heures, mais toujours aimable et de bonne humeur. De plus il possède une grande culture générale qui fascine parfois Pascal.
Malgré sa tête qui ressemble à celle des lendemains de fêtes excessives entre bons vivants, Pascal se décide à sortir s’aérer.
D’ordinaire, il prend plaisir à parcourir les grandes allées du parc, ombragées par de majestueux marronniers. À échanger quelques mots avec les habitués des lieux. Plus particulièrement avec les papis et les mamies qui ont toujours un souvenir, une anecdote à raconter.
Mais ce matin, il n’a pas la tête à ça. Il marche machinalement en scrutant autour de lui, comme s’il espérait trouver ici une réponse.
Trouver un chat ayant encore dans ses griffes quelques débris de papier.
Brusquement, il s’arrête, un gros matou tigré traverse l’allée à quelques mètres devant lui et s’arrête pour se lécher une patte.
Le sang de Pascal ne fait qu’un tour.
Et si c’était lui ?
Pas le temps d’arriver à sa hauteur que déjà le félin bondit vers les bosquets.
Se sentant bête de cette saugrenue supposition, dépité, il quitte le parc.
Il s’oblige malgré tout à aller prendre son double expresso à l’Anthropique.
Devant le bar, il regarde par la vitrine. Il n’y a pas encore beaucoup de clients.
Il pousse la porte vitrée.
Claude, torchon sur l’épaule, debout derrière le comptoir, le salue chaleureusement comme chaque matin :
— Bonjour Monsieur Pascal, notre poète du quartier !
— Comment va ce matin ?
Pascal, le sourire forcé, lui répond :
— Bonjour Claude, ça va, ça va…
Le patron le remarque aussitôt.
— Ouh là ! on dirait bien qu’il a fait nuit tard !
— Aller, un bon double bien serré pour remettre tout ça et ça repart !
Pascal ne bronche pas et, contrairement à son habitude, il ne reste pas au comptoir. Il va s’asseoir dans un coin de la salle.
Comme si sa mésaventure était inscrite sur son front et qu’il voulait la cacher.
Claude le rejoint et pose le café avec un croissant.
— Je ne t’ai pas demandé de croissant ! s’exclame Pascal.
— T’inquiètes, je pense que ça te fera du bien et c’est offert par la maison.
Lui répond le patron d’une voix calme et presque paternaliste.
— Si seulement, il n’y avait que ça… continue Pascal en levant les yeux au plafond.
Claude repart au comptoir, revient avec un café et s’assoit face à Pascal.
— Tu permets que je t’accompagne ? demande-t-il.
— Oui, si tu veux.
Répond Pascal, comme si la proposition l’apaisait.
Claude tourne religieusement son café. Puis demande à Pascal :
— Qu’est-ce qui ne va pas, mon bon Pascal, ce matin ?
Pascal hésite à tout lui raconter de peur de passer pour un hurluberlu.
Pourtant, au fond de lui, il n’attend que ça. Trouver quelqu’un qui l’écoute sans se moquer. Quelqu’un qui pourrait l’aider. Alors, il commence :
— Hier soir, j’ai ressorti d’un vieux meuble, des textes personnels que j’ai écrits il y a un moment et je les ai retrouvé tout abîmé.
Claude ne voit pas de quoi se mettre dans cet état. Se lissant la moustache qu’il n’a pas, façon Hercule Poirot, il questionne :
— D’un vieux meuble dis-tu ? Je vois, je vois…
Et continue :
— Abîmés, mais abîmés, comment ?
Pascal n’ose pas parler de chat curieux et dit un peu sèchement :
— Bah abîmés… abîmés… quoi !
Claude comprend ne pas devoir trop insister, mais risque tout de même :
— Peut-être y a-t-il des termites. Ce n’est pas rare dans les vieux meubles.
Pascal sait que s’il veut de l’aide, il doit en dire plus.
— Je suis sûr de ne pas avoir de termites. Tu ne vas pas me croire ou me prendre pour un fou… Mais si tu veux savoir, le papier est griffé comme si un affreux chat avait fouillé et joué avec mes textes dans le meuble.
Mais c’est complètement impossible, je sais…
Il marque une pause, et murmure :
— Ah si seulement… ma mère…
Claude intervient :
— Si seulement ta mère quoi ?
Pascal le regarde :
— Non rien. De toute façon, ma mère était culottière, pas magicienne…
Il s’arrête à nouveau, puis continue :
— Mais quand même, sûrement aurait-elle su comment les remettre en état comme elle le faisait si bien avec les fonds de pantalons usés.
Et puis peut-être mieux les protéger aussi.
Pascal avale la dernière gorgée de son café en observant la réaction du patron.
À défaut de le comprendre, au moins, il ne semble pas le prendre pour un fou, c’est déjà ça.
Claude, qui continue de friser sa moustache imaginaire, regarde par-dessus l’épaule de Pascal, le sourcil en accent circonflexe, et répète :
— Je vois, je vois…
Après quelques secondes longues comme une éternité pour Pascal, le patron continue enfin :
— Bon, honnêtement, je ne suis pas non plus ni couturier ni magicien. Mais si je comprends…
Il n’a pas le temps de finir, Pascal, très agacé, l’interrompt :
— Amuse-toi bien ! Ridiculise-moi ! Je m’en doutais de toute façon.
Claude reprend avec humour, histoire de calmer le jeu :
— Oh là, doucement la bête, on calme les chevaux pour commencer mon cher.
Puis il se lève.
— Veux-tu un autre café ?
Pascal, quelque peu décontenancé, accepte. Le temps nécessaire pour préparer et amener ce café, Claude revient.
— Tiens.
— Merci.
— Bon, Pascal, tu ne m’as pas laissé finir. Comment te dire ?
Il marque une pause, comme on se donne du courage avant de franchir un col.
— Je t’ai écouté et j’avoue que je n’y connais pas grand-chose en matière d’écriture, de restauration et de protection de textes.
Mais parfois, Alex, un gars sympa, passe au bar. Je crois qu’il écrit lui aussi et qu’il a même monté un truc autour de l’écriture.
Claude se gratte la tête.
— Attends, le nom, c’est genre Pano quelque chose…
Panodos… Non, Pano… Pano… ? En fait, je ne sais pas trop.
Pascal le regarde sans trop savoir quoi répondre.
— Oui, d’accord et alors, qu’est-ce que tu veux que je fasse de ça ?
— Je ne sais pas, mais je peux lui en parler quand il repassera. On ne sait jamais.
Pascal, pas vraiment convaincu, se lève pour quitter le bar.
— Merci quand même Claude. Tu as raison, on ne se sait jamais.
Début de soirée, Pascal, posé dans le canapé, regarde la table à ouvrage sans oser la rouvrir.
La conversation avec Claude lui revient. Il attrape sa tablette, l’allume et réfléchit.
— Comment a-t-il dit que s’appelait ce truc autour de l’écriture ? Panis, Pano… ?
Il tape quatre lettres dans la barre de recherche, qui lui propose : Panodyssey site officiel
— Voyons voir, c’est peut-être ça. Il clique sur le lien et lit : Réseau social éthique dédié à la littérature
— Mais qu’est-ce que c’est ce truc ? Encore un réseau social ? Comme s’il n’y en avait déjà pas assez sur le net !
Plus par curiosité que par conviction, il clique de nouveau et lit : Bienvenue sur Panodyssey et Bla… Bla… Bla…
En bas de l’écran, un bouton propose : Rejoindre Panodyssey.
— Bon, au point où j’en suis, voyons voir. Sur la page suivante s’affiche en gros caractères : Créer un compte.
— Ah ça me saoule tout ça ! Encore un truc où on va me demander la taille de ma teub ou quoi ?
Allez Basta, c’est bon comme ça !
Pascal referme rageusement sa tablette et se plonge dans une série Netflix qu’il ne regarde pas vraiment avant d’aller se coucher encore tendu.
La nuit ne fut guère plus reposante que la précédente. Cependant, Pascal se lève plus facilement. Une sorte d’impatience semble le booster pour s’activer, et retourner voir s’il y a du nouveau pour lui à l’Anthropique.
Pourtant, comme s’il craignait de savoir, il ne sacrifie pas son temps de balade au parc, avant le café.
À hauteur des habitués des bancs, il ne s’arrête pas, mais ralentit pour les saluer avec un certain plaisir retrouvé.
— Bonjour mesdames, comment allez-vous ce matin ?
— Et votre chat, madame Germain ?
Et les dames souriantes de l’attention :
— Tant qu’on est là, c’est que ça va.
Pascal sourit poliment :
— Vous avez bien raison, profitez bien. Allez belle journée à vous.
Puis il sort du parc et accélère le pas jusqu’au bar et entre directement.
Claude est là torchon sur l’épaule, debout derrière le comptoir comme chaque matin.
— Tiens ! Monsieur Pascal. Comment va depuis hier ?
Pascal n’a pas le temps de répondre que le patron enchaîne :
— J’ai quelque chose pour toi. Mais avant ça, un double comme d’habitude ?
Entre curiosité et étonnement, Pascal bégaye :
— Oui, bien sûr.
Ce matin il s’installe au bar.
Claude pose le double espresso devant lui avec le sourire impatient d’un gamin qui s’apprête à dévoiler un secret.
— J’ai pensé à ton problème ce matin. Figure-toi qu’à l’ouverture, Alex, le type dont je te parlais hier est passé. Et…
Pascal, impatient, le coupe :
— Et tu y as parlé de moi ? Il peut m’aider ou pas ?
Claude jette son torchon sur le comptoir.
— Mais laisse-moi donc parler non d’un pétard mouillé !
Il était pressé : une réunion au ministère de la Culture l’attendait, je crois.
Quand c’est comme ça, il me demande de lui mettre de côté un croque salade pour le déjeuner qu’il prend ici.
Pascal le regarde, dépité.
— Et qu’est-ce que je viens faire dans le croque salade moi !?
Claude ne peut s’empêcher un large sourire victorieux :
— Attends ! Fichtre bleu ! J’ai eu le temps de lui demander si je pourrais lui présenter quelqu’un qui écrit.
Il marque une légère pause et poursuit :
— Il m’a répondu oui, mais pas là. On en reparle au déjeuner si tu veux.
Puis il est vite parti.
Le patron observe Pascal, qui le regarde à son tour le sourcil en accent circonflexe, et finit par demander :
— Bon OK, merci. Mais comment faire pour le coup ?
Claude souffle content de la question.
— Si tu es dispo, repasse ici entre 13 h 30 et 14 h et on voit ça. Ça te va comme ça ?
Pascal se lève. Un sentiment mitigé l’envahit.
— D’accord, oui, je serai là.
Puis il quitte le bar. Il va faire quelques courses, puis rentre chez lui.
Les heures qui suivent lui paraissent encore plus longues que les messes des dimanches matins de son enfance. Et pourtant…
Il allume sa tablette, puis l’éteint aussitôt.
Il fait les cent pas entre le canapé et la porte de son appartement.
Sur la table à ouvrage, il voit son carnet rouge.
Celui dans lequel il a l’habitude de noter en pèle-mêle ses inspirations pour de futurs textes, dont beaucoup n’ont encore jamais vu le jour.
Il l’attrape et se pose dans le fauteuil près de la fenêtre. Il ouvre le carnet sur une page blanche sans s’arrêter sur les mots déjà notés, et commence à écrire un titre : « Le chat qui lisait… »
Il l’observe un moment, puis referme le carnet et le laisse sur l’accoudoir du fauteuil.
Dans la cuisine, il avale sans appétit une pomme, un yaourt et un espresso. Il regarde l’heure. 13 h 45.
Pascal sent son pouls s’accélérer. Devant la glace de l’entrée, il ajuste le col de son polo et passe la main dans ses cheveux pour se recoiffer : « Ce n’est pas tous les jours que je rencontre un patron… » Puis il sort et rejoint le bar.
Avant d’entrer dans le bar, il jette un œil à l’intérieur. Quelques habitués sont là.
Il cherche rapidement un visage inconnu.
Style, un type en costard stéréotypé bleu nuit et cravate comme tous ceux qui passent à la télé.
Il aperçoit quelqu’un assis à une table en train de lire sur son portable, il ne voit pas son visage.
— Ça ne doit pas être lui quand même ? pense-t-il.
Il se décide à entrer au moment où Claude apporte un café à cette table, et ramène au bar une assiette vide et des couverts.
Il voit Pascal et lui lance en souriant :
— Re… Monsieur Pascal ! Alex est là, viens avec moi que je te présente.
Pascal évite de se poser trop de questions. Il suit Claude, presque caché derrière lui.
— Alex, je vous présente Pascal, notre poète du quartier.
Il lève les yeux en même temps qu’il se lève pour saluer Pascal avec un large sourire.
— Bonjour, Claude m’a parlé de vous cher poète. Asseyez-vous. Voulez-vous un café ?
Cher poète… Pascal est surpris de cet accueil plutôt chaleureux. Aux antipodes de ce qu’il imaginait.
— Euh… non merci. Ça va aller.
Il sent son estomac noué comme une vieille amarre de navire qui n’a pas vu la mer depuis bien longtemps. L’homme reprend :
— Excusez-moi un instant, juste le temps de répondre à l’équipe technique et je suis à vous.
Pascal regarde autour de lui dans la salle et vers le comptoir pour ne pas dévisager son vis-à-vis.
Quelques minutes suffisent.
— Bien, voilà. Claude m’a expliqué que vous écriviez et que certains de vos textes avaient été abîmés dans un meuble ancien ?
— Oui, enfin… commence Pascal.
— En fait, je ne m’explique pas comment cela est possible. Toutes ces griffures sur le papier, un peu comme…
Alex l’interrompt avec un très large sourire.
— Ah oui, encore une de ces histoires de chat curieux ? C’est bien ça ?
Pascal le regarde sans trop savoir si c’est du lard ou du cochon, ou s’il sait que c’est possible.
— Oui on peut dire comme ça. Mais peut-être que je vais vous paraître un peu fou ...?
Alex perçoit que Pascal ne se sent pas à l’aise.
— Rassurez-vous, j’adore les gens qui voient les choses sous un angle qui échappe souvent au commun des mortels.
Pascal esquisse un léger sourire, sans avoir besoin de parler davantage, Alex reprend :
— Vous écrivez uniquement sur papier ou bien également sous forme numérique ?
— À vrai dire, j’ai essayé de partager mes écrits sur une page Facebook, un peu comme beaucoup. Mais rapidement, ma page a été piratée et mes premiers textes ont été volés sans que je puisse en revendiquer la propriété. Aussi, j’ai abandonné les réseaux et tout le toutim. Depuis, je ne les partage plus.
Alex le regarde de façon compatissante cette fois.
— Je vous comprends et je vais vous dire. Je pense qu’il n’y a rien de plus dommageable pour un auteur que d’écrire et de ne pas partager son œuvre. De ne pas faire voyager ses textes, ses poèmes, etc.… Avec le monde.
Mais bien sûr, il est tout aussi important que l’auteur puisse être reconnu et protéger son travail.
— Savez-vous qu’il existe des réseaux sur lesquels tout est fait pour que l’auteur s’exprime en toute tranquillité d’esprit ?
— Connaissez-vous Panodyssey ?
Pascal secoue doucement la tête dans un demi-mensonge.
— Oui, bien sûr. Enfin, honnêtement… comme ça sans plus et… depuis hier seulement.
Alex sourit
— Je m’en doutais un peu. Voyez-vous, Panodyssey n’est pas qu’un réseau social comme les autres. C’est un lieu pensé pour celles et ceux qui créent, lisent, échangent autour de la culture sous toutes ses formes. La littérature, la musique, la photographie, l’humour, l’illustration, que sais-je encore… L’idée c’est que les créations soient respectées autant que leurs propres créateurs qui les partagent.
Pascal écoute religieusement.
Alex poursuit avec énergie et un enthousiasme débordant à la façon d’un commentateur sportif.
— Surtout dans un monde où le numérique évolue de plus en plus vite et dans tous les sens. D’autant plus avec l’émergence des intelligences artificielles, tout un tas de questions essentielles doivent être posées, et bien posées. La transparence des outils utilisés pour créer, la traçabilité, la propriété intellectuelle, la juste rémunération de l’auteur, de…
Il s’interrompt.
Pascal a cette expression caractéristique de celui qui écoute poliment comme on écoute un exposé en… javanais… sans parler la langue.
Alex éclate de rire.
— Excusez-moi… je ne peux m’empêcher de parler comme dans une conférence.
Pascal sourit à son tour.
— J’avoue qu’à partir de « traçabilité » j’étais déjà reparti à la pêche au bouquet sur mes belles plages normandes…
Les deux hommes rient à cœurs joints.
— Savez-vous, Pascal, que je suis moi-même normand et fier de l’être !
Claude, au bout du comptoir, ne peut s’empêcher de lancer :
— Je vous avais prévenu Alex ! Notre poète est plus plume que clavier !
Alex lève le pouce en direction de Claude.
— Et c’est très bien ainsi.
Puis il reprend plus doucement.
— Oublions toute la technique. J’aimerais juste savoir :
— Pourquoi écrivez-vous ?
La question surprend Pascal. Il réfléchit un instant, puis répond :
— Je n’en sais rien… Enfin si… sûrement parce que certaines choses demandent à sortir de moi. Alors je les mets en mots et parfois même en musique. C’est devenu une sorte d’addiction quelque part.
Alex le regarde avec bienveillance.
— Et après ?
— Après… je les relis. Je corrige, parfois je les réécris. Puis je les range dans ma table à ouvrage.
Alex sourit.
D’un sourire différent, pas moqueur. Un sourire chaleureux et compréhensif.
— Pascal… j’ai l’impression que vos textes ressemblent à des bouteilles à la mer qui n’ont jamais trouvé l’eau…
Pascal reste silencieux et pensif.
Alex poursuit calmement.
— Certes, ils sont protégés et personne ne les volera.
Puis il sourit. Un sourire plus malicieux.
— Enfin… en théorie. Sauf peut-être par un chat un peu trop curieux ou bien friand de littérature !
Les deux hommes échangent un sourire complice qu’Alex accompagne d’un petit clin d’œil.
— Mais surtout… vos textes restent désespérément seuls.
Ces derniers mots résonnent longtemps dans la tête de Pascal, à la façon d’un « DO » bien grave et rond de bol tibétain.
« Restent désespérément seuls… »
Alex voit bien que Pascal n’est plus vraiment là.
Après un instant il reprend :
— Si vous voulez Pascal, je suis intimement convaincu qu’un texte n’est pas seulement fait pour être écrit. Du moins, pas seulement… Il est aussi fait pour rencontrer le monde, un lecteur, une lectrice. Quelqu’un qui sourira, réfléchira, sera ému.
Qui ne sera peut-être pas d’accord, aussi… mais qui, pendant ce moment de lecture, fera vivre ou vibrer vos mots autrement.
Puis il désigne le trottoir à travers la vitrine du bar.
— Regardez les gens qui passent. Tous vont bien quelque part ?
— Vos textes, eux, restent enfermés dans cette table, tout aussi précieuse soit-elle. Ils sont à l’abri, certes… Mais ils ne voyagent jamais.
Pascal tourne la tête. Regarde dehors et baisse les yeux.
Il revoit ses feuilles soigneusement rangées, son carnet rouge et les années qui passent sans que rien ne se passe pour eux et pour lui.
Alex poursuit avec un ton presque philosophique.
— La plus belle destinée d’un texte n’est pas qu’il soit caché pour être protégé en espérant survivre au temps. C’est qu’il soit protégé, mais qu’il vive dans le regard des autres.
Un long silence suit cette phrase.
Pascal le rompt enfin :
— Je n’avais jamais vu les choses comme ça.
Alex sourit à nouveau.
— Quant au reste… toute la partie technique, les notices, les IA curieuses, etc.… Vous aurez tout loisir de le découvrir si cela vous intéresse. Mais pour le moment, ce n’est pas ce qui compte le plus.
Il sort une carte de visite de sa sacoche et souligne au stylo les lettres bleues de « Panodyssey ».
Puis la fait glisser sur la table vers Pascal.
— Passez-y faire un tour tranquillement. Sans obligation, sans pression ni contrainte. Regardez la communauté de plumes en tout genre qui s’y promènent. Lisez-les. Et si un jour, vous avez envie que vos textes prennent eux aussi la mer… vous saurez où les faire embarquer.
Pascal prend la carte de visite et la regarde un moment comme on reçoit avec curiosité, une invitation surprise.
Les deux hommes parlent encore un long moment au fil des sujets qui viennent, des œuvres qui vieillissent parfois mieux que les hommes.
Et… de vaches, de vergers normands, de cidre, de tout ce qui rapproche deux Normands lorsqu’ils se rencontrent…
Claude, derrière son comptoir, jette un œil à la grosse pendule sur le mur en face et sourit, heureux.
— Punaise, ça fait plus de deux heures qu’ils discutent ces deux-là ! Au moins, je n’ai pas perdu mon temps…
Pascal et Alex passent devant lui, le saluent en le remerciant et quittent l’Anthropique.
Pascal ne pense plus à ses soucis de textes griffés et encore moins à toutes les explications techniques d’Alex, dont il n’a retenu que quelques bribes.
En revanche, une phrase tourne en boucle dans ses pensées.
« Vos textes sont protégés… mais ils restent seuls. »
De retour chez lui, il passe par la cuisine et avale un grand verre d’eau, comme après une longue marche. Puis, dans le salon, il s’affale sur le canapé. Il souffle profondément en regardant la table à ouvrage.
Longtemps et minutieusement.
Puis il sort la carte de visite de sa poche. Il attrape sa tablette et l’allume.
Cette fois il ne la referme pas et tape à nouveau les quatre mêmes lettres que la veille au soir, un peu plus fébrilement…
Il retombe facilement sur « Panodyssey ».
Il laisse passer un moment, les yeux rivés sur le gros bouton « Créer un compte ».
Puis il se décide à sauter le pas. Il crée un compte en respectant à la lettre les différentes recommandations et consignes.
Presque à la fin, il hésite encore à transmettre une pièce d’identité comme demandé pour certifier son profil.
— Tiens, Alex m’a noyé dans ses foutues explications techniques, mais il ne m’a même pas précisé ce détail de taille, quand même… !
— Bon, qu’est-ce que je risque ? Le bonhomme bien sympa avait tout autant l’air sérieux… Allez, envoie !
En attendant un retour du site, il laisse sa tablette allumée sur le canapé, se lève et ouvre la table à ouvrage.
À l’intérieur, rien ne semble avoir bougé cette fois. Il passe le reste de la journée à relire et trier tous les textes qui y sont entassés. Il en redécouvre même certains qu’il avait oubliés depuis le temps. Celui-là le fait sourire, un autre lui serre le cœur, et encore un autre lui paraît plutôt nul.
Jusqu’à tomber sur une sorte de bestiaire autobiographique intitulé :
« Quelque chose de Tennessee — vraiment ? ».
— Ah oui, je me souviens de ce texte un peu particulier pour une autobiographie, mais je mettais bien régalé à l’écrire !
Pascal n’a pas vu les heures passées quand, en début de soirée, il jette un œil sur sa tablette. Une notification l’informe que son compte est désormais certifié. Il relit plusieurs fois le message et laisse échapper un « Yesss... !!! » en serrant rageusement le poing.
Il commence par explorer quelques profils et lit avec gourmandise et curiosité de nombreuses publications.
En prenant le temps à chaque fois de lire les commentaires lorsqu’il y en a.
Ce qui l’interpelle le plus, c’est que personne ne soit rageux et irrespectueux.
Tard dans la nuit, il se décide à poster un premier texte, son bestiaire autobiographique.
Épuisé, mais finalement presque fier, il s’endort sur le canapé avec sa tablette allumée sur les genoux.
Le réveil est bien plus compliqué.
Il ouvre un œil, puis l’autre et cherche sa tablette qui a décidé de se réfugier sous le canapé. Il l’attrape, plus de batterie…
— OK d’accord… !
La tablette reliée au chargeur, Pascal en profite pour s’extirper péniblement du canapé, s’étire et se traine jusqu’à la cuisine pour préparer un espresso bien serré, indispensable remède pour retrouver un semblant de lucidité.
De retour au salon, il allume la tablette qui s’éclaire enfin.
— Voyons voir si mon texte a commencé à voyager ?
Connexion à son profil.
Il découvre une première plume qui lui souhaite simplement « bienvenue parmi nous ».
Puis une deuxième et une troisième.
Il pose sa tablette à côté de lui. Il regarde par la fenêtre et sourit, le cœur et l’esprit comme libérés de quelque chose qu’il ne saurait encore nommer.
Pascal ne s’en rend pas encore vraiment compte, mais ce premier texte vient probablement d’entreprendre le voyage qu’il attendait depuis bien longtemps.
La sonnerie de son portable le tire violemment de ce moment de torpeur.
Il décroche et reconnait la voix de sa vieille amie Laure.
Elle semble embarrassée.
— Coucou, Pascal. Je ne te dérange pas, j’espère ?
— Non pas du tout.
Ment presque Pascal.
— Qu’est-ce que je peux faire pour toi ? Tu as un souci ? Je le sens à ta voix.
Il entend son amie soupirer dans le téléphone avant de reprendre :
— Pascal, il faut que je t’avoue quelque chose qui me turlupine trop.
— À ce point, ce n’est pas grave, j’espère ? interroge-t-il.
Un silence, puis :
— Non… enfin… c’est mon Figaro…
Pascal, quelque peu rassuré, questionne :
— Qu’est-ce qu’il nous refait, ce gros matou ? Une nouvelle bêtise ?
— Oui ! Il m’a de nouveau déchiqueté un livre et pas n’importe lequel. Une édition rare de « La bête humaine de Zola ».
Pascal étouffe un rire qui ne demande qu’à prendre l’air.
Encore plus embarrassée, Laure poursuit aussitôt :
— Mais le plus gênant c’est…
Pascal retrouve son sérieux.
— C’est quoi ?
Elle reprend d’une voix devenue honteuse :
— Euh… tu te souviens l’été dernier quand tu m’avais gentiment dépanné avec ton appartement pendant que tu étais en Italie ?
— Oui, bien sûr ! Et quoi ?
Pascal ne comprend pas du tout où son amie veut en venir. Elle lui raconte la suite :
— Surtout, ne te fâche pas, Pascal. Promets-moi…
— Un soir j’ai fait ma curieuse. Je voulais lire ce que tu écris. Alors, j’ai ouvert ta cachette, la table à ouvrage de ta mère. Et vraiment, tu écris des textes qui mériteraient d’être connus…
Et je sais comme tu y tiens à tes textes.
Pascal n’y tient plus :
— Oui, bon, admettons, mais c’est quoi le rapport avec ton Figaro ?
Un silence, puis :
— Je ne savais pas comment te dire… Je me suis endormie en laissant la table ouverte. Et… Figaro n’a rien trouvé de mieux que d’essayer de lire tes textes à sa façon… Avec ses griffes…
Un long silence suit. Puis Pascal éclate de rire. Un rire franc et libérateur.
— Allez, respire et détends-toi, sacrée Laurette ! Il n’y a pas mort d’homme ni de chat. Et encore moins maintenant, si tu savais…
— On en reparle quand on se voit. Je dois te laisser là. Bisous.
En raccrochant, il regarde une nouvelle fois sa vieille table à ouvrage.
Elle avait donc bien reçu de la visite finalement…
Celle d’un vrai gros chat bien curieux !
En souriant, soulagé, il revient sur sa tablette. Quelques lecteurs continuent d’échanger sur son premier texte.
Ces histoires de chat avaient au moins permis à ses mots de quitter leur cachette.
Au risque, peut-être, de croiser les papattes d’autres chats plus artificiels, ceux-là…
Mais ça, c’est déjà une tout autre histoire.
PascalN ©
« Histoires vraies… ou presque »

Photo personnelle de la fameuse table à ouvrage qui est réellement un meuble de famille réalisé par le grand-oncle de ma mère. Ce meuble est aujourd'hui, encore chez moi.
Note d’auteur : Pascal Nicod, alias « PascalN », est l’auteur et seul propriétaire de ce texte « humanuscrit » et de tous les droits qui en résultent. Il n’en autorise pas l’utilisation sous quelque forme que ce soit, sans accord préalablement écrit et signé par lui-même, ou via la notice de transparence Panodyssey qui accompagne ce texte. Les IA d’Antidote et de ChatGPT n’ont été utilisées qu’à des fins de corrections d’orthographe, de grammaire et de typographie.
La photo de couverture a été créée à partir de ma photo personnelle de ma vraie table à ouvrage modifiée avec ChatGpt
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Moralité : sans le grisbi, vous ne touchez pas à mes écrits !
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Comment (1)
E C Wallas 3 hours ago
Alors j’ai lu « 37 minutes de lecture » et je me suis dit « Oulaaaa ! » puis en fait ça m’a pris 3 minutes. Ou ai-je eu l’impression que ça ne m’a pris que 3 minutes ?
Je me suis laissé porter par ce texte et j’avoue même avoir essayé de déchiffrer le réel du fictif dans tout ça !
Mais c’est tellement bien amené, on passe par la curiosité puis le sourire, et sacré Figaro… Enfin, Laure !
C’était vraiment très intéressant à lire, cette façon d’amener ces sujets discutés ici quotidiennement et de raconter les choses m’ont donné l’impression de partager un moment de nostalgie avec vous.
Bravo Pascal !