"Je suis de cœur une sauvage"
"Je suis de cœur une sauvage"
Contexte : Jeu créatif du week-end #PanodysseySpark #2
La phrase autour de laquelle articuler sa création était "Un homme au dos cassé émerge du salon, toute la douleur du monde sur le visage ". Je me suis permis d'ajouter un "o" surnuméraire.
Nouvelle d'aventure : "Je suis de cœur une sauvage"
Je suis de cœur une sauvage. (Isabella Bird. Colorado. 1873)
Un homme au dos cassé émerge du saloon ; à chaque pas, il tombe plutôt qu’il ne marche. L’infect whisky local coule à flots dans ses veines. Son corps penché en avant et sa vieille casquette dissimulent ses traits, mais les longs cheveux fauves et la silhouette trapue sont connus de tous, dans la petite bourgade de Greenstone. Si le desperado cache un gentleman poète, ses violentes colères les jours de beuverie en ont blessé plus d’un. Et les morts ne sont plus là pour se plaindre. Dans Greenstone, sortie de terre au hasard d’un croisement de pistes, chacun s’empresse de s’éloigner du célèbre Rocky Mountain Jim, passablement imbibé.
James, amoché par la bagarre, masse ses reins en pestant. Isabella, depuis l’autre côté de la rue, se dirige vers lui d’une allure décidée. Il stoppe net et semble dégrisé sur le champ. Sur son visage buriné, la sauvagerie et la délicatesse cohabitent. La partie droite de sa face, ravagée de cicatrices, la paupière rougie refermée sur une orbite vide, rappelle ce qu’en coûte la rencontre avec un grizzli. La partie gauche, illuminée par son iris bleu acier, révèle des traits fins. En cet instant, son visage porte toute la douleur du monde ; à ses maux physiques s’ajoute la honte d’être vu par Miss Bird dans ce lamentable état.

Interprétation artistique de l'apparence de James Nugent,
dans l'article de Margolee Pemberton, sur le site officiel d'Estes Park
— Mr Nugent…
— Oui, Milady, pour vous servir, répond-il de sa belle voix grave, miraculeusement sauvée de l’ivrognerie.
— Nous montons bien au Longs Peak demain, comme prévu ?
— Ne vous inquiétez pas, Milady. Demain matin à six heures, comme prévu, votre guide sera frais et dispos.
Il s’incline, remet sa casquette et se dirige d’un pas hésitant vers sa petite jument arabe. James Nugent et sa monture s’éloignent à petit trot. Dans l’air poussiéreux de Greenstone, le soulagement est palpable. L’homme est célèbre dans tout le Far West. Des mères menacent même leurs enfants dissipés de les livrer à « Rocky Mountain Jim » lorsqu’il descendra en ville.
Le desperado, malgré sa réputation et ses excès, a tout de suite charmé Isabella Bird par ses manières courtoises, sa voix envoûtante et son étonnante culture. Depuis leur première rencontre à l’entrée d’Estes Park, fin septembre, ils prennent grand plaisir à converser ensemble lors des excursions dans les splendeurs du site ; leur amour de la montagne, de la poésie et de la nature sauvage les rapproche. Et lorsque Jim entonne « The Star-Bangled Banner » ou déclame l’un de ses poèmes, Isabella doit se souvenir que cet homme dangereux n’est pas pour elle. Son sourire amusé et tendre deux jours plus tôt n’y change rien. Elle a lancé sottement Je suis de cœur une sauvage, et il s’en est amusé, voilà tout.
Sur l’artère principale de Greenstone, la tenue de montagne d’Isabella — une veste mi-longue, une jupe arrivant aux chevilles et des bottes — ne laisse pas deviner l’Anglaise issue de la demeure cossue de Tatenhall, dans la paisible plaine du Cheshire. Elle aussi, pourtant, commence à avoir une réputation dans les alentours d’Estes Park. Ses étonnantes qualités de cavalière et son endurance forcent l’admiration. Griffith Evans, le propriétaire du ranch où elle est hébergée pour quelques semaines, ne tarit pas d’éloges à son sujet. Elle paie son gîte et son couvert en participant avec le même entrain aux tâches domestiques et au déplacement du bétail.

Dessin réalisé par Isabella Bird et inséré dans sa préface à A Lady's Life in the Rocky Mountains.
Durant les quelques kilomètres qui la ramènent à Muggins Gulch et à sa cabane de rondins, l’aventurière pense à l’expédition du lendemain. Quelques craintes affleurent malgré l’excitation. Non pas la peur de se retrouver pendant trois jours à la merci de James Nugent — d’autant qu’ils seront accompagnés de deux jeunes hommes pour l’ascension des 4300 m du Pic Long. Mais la peur d’avoir présumé de ses forces. En ce mois d’octobre, la saison avancée promet une ascension difficile avec des températures nocturnes de moins 25 degrés sous zéro, de la neige, de la glace, des vents violents. À la faveur d’un redoux, Griffith Evans a déclaré l’ascension possible, à la seule condition que Miss Bird se cantonne aux parties boisées et renonce à atteindre le sommet rocheux. Cela nécessiterait des compétences en alpinisme dont elle est dépourvue.
L’intrépide compte aller jusqu’au bout au mépris de son inexpérience. Si Jim Nugent ne s’était pas proposé d’être son guide, elle aurait renoncé. Elle veut relever ce défi physique, le plus grand de sa vie de voyageuse, mais elle aimerait autant que ce soit sans se ridiculiser.
( la suite au prochain épisode...)

Photo du Longs Peak (4345 m, Colorado, États-Unis). Source : Wikipedia.
Notice de transparence : Texte inspiré par le livre/recueil de lettres envoyées par Isabella à sa sœur Henrietta, "A Lady's Life in the Rocky Mountains" (1879) et publié en France sous le titre "Une Anglaise au Far West", Payot, 1997. Texte rédigé sans IA. Les IA Euria et Perplexity ont été utilisées à des fins de recherche et le logiciel Antidote pour la correction orthographique et typographique. Line Marsan est l'autrice et la seule propriétaire de cette nouvelle. Tous droits réservés.
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E C Wallas 1 hour ago
Le genre d'univers que j'aime. Hâte de lire la suite !
Line Marsan 1 hour ago
Il va falloir que je m'y mette dès cette semaine, même si ma priorité est de finaliser l'épisode 4 de "Vivante".
Merci beaucoup pour cet enthousiasme qui fait chaud au cœur. 🤗