Dossier 1 - Thé gâché et mission foirée
Gareth Levitt avait l’art de toujours se mettre dans une situation catastrophique. C’était comme ça depuis une vingtaine d’années, mais ce soir-là, c’était une nouvelle performance !
Assis derrière le volant de sa voiture stationnée sur un parking, il lâcha un bâillement sonore. Il passa une main dans sa tignasse brune, avant de la laisser glisser le long de son visage. Sa peau était un peu râpeuse à cause de sa barbe de trois jours. Dans le rétroviseur intérieur, il vit les cernes noirs sous ses yeux gris. Il arrivait à peine dans la quarantaine, mais avec cette tête de zombie, il avait l’air d’en faire dix de plus. L’horloge de son tableau de bord indiquait deux-heures quatre minutes du matin.
— C’est chiaaaant…
Gareth tourna la tête vers la droite pour regarder l’entrée du café « The Silent Monk » ouvert vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Au travers de la vitre éclairée par les plafonniers, il pouvait distinguer plusieurs silhouettes. Dans le fond, celle d’un jeune serveur, probablement un étudiant, qui somnolait à moitié derrière le comptoir, appuyé contre la machine à café. Et un peu plus proche, assis face à face à une table, deux hommes discutaient. Gareth attrapa la paire de jumelles sur le siège passager et les observa quelques secondes. Puis il baissa un peu le bras pour regarder les deux tasses fumantes posées devant eux.
— Des expressos, sans déconner ? soupira-t-il en reposant l’accessoire à côté de lui.
Personne ne buvait un expresso à deux heures du matin. Sauf peut-être un Italien. Mais ces deux-là ne l’étaient clairement pas. En réalité, l’enquête qu’il avait menée sur eux les classifiait plutôt comme potentiels membres d’un cartel de drogue. Enfin, ce n’était pas Gareth qui avait fait les recherches. On lui avait simplement laissé le dossier avec un post-it qui indiquait « Surveillance uniquement. Et pas de bavardages inutiles ». Il avait vraiment l’impression de se coltiner le sale boulot au MI6. Il était censé travailler à l’étranger, sur des missions palpitantes, et là on le gardait à Londres comme un vulgaire employé du MI5.
L’agent glissa sa main sous son siège sans quitter les deux hommes du regard. Il chercha à tâtons son thermos, et le trouva couché par terre. Il l’ouvrit et prit une grande inspiration. Un peu de vapeur chatouilla son nez, tout comme une délicieuse odeur de thé à la menthe sucré. Sans ça, la vie n’avait pas de sens. Il prit une longue gorgée et soupira de satisfaction, comme s’il revivait.
Mais du coin de l’œil, il perçut du mouvement dans le café.
Les deux suspects se levaient de leur chaise, et l’un d’eux déposa l’argent de leur commande sur la table. Bon, des suspects, mais qui payaient leur café même quand le serveur ronflait.
Gareth les vit quitter le bâtiment pour rejoindre leur voiture, garée à une dizaine de mètres de la sienne. Ils avaient l’air de types ordinaires, début de la trentaine, habillés en chemise et pantalon confortables, presque trop propres sur eux. C’en était à la limite d’être agaçant !
L’agent soupira à nouveau en vidant encore un peu son thermos. Il allait encore les suivre pour voir où ils se rendaient, puis il rentrerait chez lui. Il les avait déjà filé toute la journée, et il était plus que temps qu’il retrouve son oreiller. Quand il vit soudainement l’un des hommes se tourner vers lui, tandis que l’autre s’installait au volant de sa voiture.
Ah… Ça, c’était pas au programme !
Gareth passa une main sur sa veste, cherchant son pistolet par sécurité. Mais ses poches étaient vides.
— Génial, il fallait que je l’oublie dans un moment pareil…
Il serra son thermos entre ses jambes et tenta d’adopter l’air le plus naturel possible. L’un des suspects arriva à son niveau et tapota sur la vitre de la portière. Le brun prit une grande inspiration pour se calmer et la baissa avec son visage le plus innocent possible.
— Bonsoir, messieurs, je peux vous aider ? demanda-t-il avec un sourire olympien.
— Tu nous suis, vieux ?
Rien qu’au ton de sa voix, Gareth devina tout de suite qu’il était grillé. Il n’avait jamais été très doué en filature, et il fallait croire que ce n’était pas aujourd’hui que les choses changeraient. Et son interlocuteur semblait pas mal se ficher de sa réponse à en juger par le pistolet qu’il leva pour en pointer le canon sur son front.
— Wooow wow, on se calme, s’exclama l’agent en reculant légèrement. Ça ne sert à rien de s’énerver.
— T’es quoi ? interrogea le trafiquant d’un ton sec. Un flic ? Un espion ? Pourquoi tu nous files ?
— Eehm, ce sont d’excellentes questions, marmonna le brun en haussant les épaules. Laissez-moi deux minutes et je vous trouve d’excellentes réponses !
— Sors de là, enfoiré ! Et pas de gestes brusques ou je te colle une balle entre tes deux yeux de poisson mort !
Gareth était sur le point de protester, mais le pistolet avait un curieux effet dissuasif sur lui. Bon, maintenant il allait devoir trouver autre chose pour s’échapper de cette situation. Ses yeux gris se baissèrent sur son thermos encore ouvert et fumant entre ses jambes. Il ressentit un pincement au cœur en pensant à ce qu’il était sur le point de faire, mais c’était sa seule porte de sortie.
Il attrapa sa gourde et lança son contenu en direction du trafiquant. Ce dernier lâcha un hurlement en recevant son thé bouillant en pleine figure. Gareth ouvrit d’un coup sa portière qui le heurta dans les jambes, le faisant tomber par terre. Il bondit de son siège et frappa son poignet pour éloigner l’arme à feu de lui.
— J’ai que trente-neuf ans, petit con ! cracha l’agent avec exaspération. Et des yeux de poisson mort ? Sérieux ? T’as vu ta tronche d’omelette ratée ?
Mais la victoire fut de très courte durée pour lui. Il entendit le grondement d’un moteur, et remarqua juste à temps que le deuxième criminel lui fonçait dessus. Il bondit sur le sol derrière sa propre voiture et roula sur un mètre. Il sentit une douleur se propager dans le bas de son dos, et il doutait que ce soit à cause de son âge. Gareth passa une main derrière lui, et ses doigts rencontrèrent du métal froid.
Son pistolet était là depuis le début.
— C’est pas vrai…j’ai jeté mon thé pour rien !
Le bruit de la voiture des trafiquants qui s’éloignait le fit se relever d’un coup. Ah non ! Il les avait coursé toute la journée, hors de question de foutre en l’air ce temps passé à les surveiller ! Il bondit sur ses pieds et vit qu’ils sortaient du parking du café.
— Vous restez ici !
Gareth leva son arme et visa. Du moins, il visa aussi bien qu’il le pouvait en étant à moitié crevé et de nuit. Il pressa la détente, et le pneu arrière droit fut touché. Certes, il visait l’avant, mais au moins le résultat était là.
— Yes ! clama le brun en bondissant de victoire.
La voiture partit en dérapage totalement incontrôlé, heurta un autre véhicule qui arrivait en face, et termina sa course dans une vitrine de magasin de vêtements qui vola en éclat. L’alarme de la boutique se déclencha.
— Et merde, soupira Gareth en avisant les dégâts.
Il épousseta la manche de son costume froissé avant de s’approcher du lieu du carnage. La conductrice de la voiture qui n’avait rien demandé sortit, son téléphone déjà collée contre son oreille. En voyant l’agent s’approcher, elle sembla dans un premier temps inquiète à l’idée qu’il puisse être blessé.
— Vous allez bien, monsieur ? interrogea-t-elle alors qu’il était encore à quelques mètres d’elle. Je suis en appel avec la police, ils vont arriver bientôt.
— Oh non, pitié, marmonna le brun dans sa barbe avant de reprendre à voix haute. Ne vous en faites pas, pas besoin d’appeler les flics, je suis…
Il ne put même pas terminer sa phrase que la dame lâchait un hurlement paniqué. Et il ne tarda pas à comprendre que la raison de ce cri à percer les tympans était son pistolet encore fumant dans sa main. Elle remonta dans sa voiture encore plus vite qu’elle n’en était sortie et verrouilla les portes en tremblant de tout ses membres.
— Vraiment des drama queens ici, grommela Gareth en haussant les épaules.
Cependant, si elle était au téléphone avec les policiers, il n’avait pas intérêt à traîner. Ceux-là avaient toujours l’art de rentrer son travail encore plus difficile. Et il n’était déjà pas simple de travailler avec lui-même, alors il n’avait franchement pas besoin d’eux !
Gareth s’approcha du véhicule toujours moitié encastré dans le magasin. La portière du côté conducteur s’ouvrit, et le deuxième trafiquant en sortit. Il perdit un peu l’équilibre et s’accrocha à son rétroviseur décoré d’un t-shirt de la boutique.
— Doucement, mon gars, avertit l’agent en rechargeant rapidement son pistolet pour le pointer dans sa direction. Bouge plus.
Le fuyard leva les mains pour se rendre, visiblement courageux mais pas téméraire. Tandis que Gareth avançait au milieu des éclats de verre, il jeta un coup d’œil au second trafiquant - celui sur qui il avait jeté son précieux thé. Il était apparemment inconscient, immobile sur son siège. Une légère blessure à la tempe saignait lentement, mais rien qui ne semblait trop sérieux.
— Bon, allez, tu te laisses gentiment faire et je te pèterai peut-être pas ton nez pour avoir essayé de m’écraser avec ta voiture de merde ! l’avertit l’agent en rangeant une main dans sa poche.
Il en sortit une paire de menottes qu’il traînait toujours avec lui en cas d’urgence, son pistolet toujours pointé dans la direction du jeune homme. Ce dernier avait l’air d’avoir abandonné l’idée de s’enfuir et mis ses deux mains dans son dos. Gareth aurait voulu que plus de ses cibles se laissent faire comme ça, il aurait perdu moins de temps dans sa vie.
Il serra les menottes autour de ses poignets, peut-être un peu plus fort que nécessaire. Mais ce type n’avait qu’à pas tenter de le tuer. Au moins, le fuyard se tenait à carreaux, sans quoi sa tête aurait fait la connaissance de sa carrosserie de très près.
Mais un bruit qu’il détestait par-dessus tout attira son attention : les sirènes de la police de Londres.
— Génial, depuis quand ils sont aussi rapides, ces moules ? jura Gareth en serrant les dents.
Son suspect se retourna lentement, un sourire ironique aux coins des lèvres et laissa échapper un ricanement moqueur.
— Toi, ta gueule ! cracha le brun en braquant son pistolet sur son front. C’est pas parce que je suis dans la merde que tu l’es pas aussi, ducon !
Et comme il fallait s’y attendre, deux voitures arrivèrent à toute vitesse, grillant un feu rouge pour freiner à fond en arrivant sur les lieux de l’accident. Les gyrophares bleus éclairaient la rue, et quatre personnes descendirent des véhicules, armes au poing. Ils les braquèrent immédiatement sur le duo, dont la majorité était pointée sur l’agent secret.
— Lâchez votre arme ! hurla une voix féminine très autoritaire. Mains en l’air !
Gareth, plissant légèrement les yeux pour affronter la lumière éblouissante des phares, resta immobile, essayant de faire le processus dans sa tête.
— Attendez, je dois faire quoi en premier, lever les mains ou baisser mon flingue ? interrogea-t-il en haussant un sourcil sceptique.
— D’abord vous posez votre arme par terre, puis vous levez les mains ! précisa la policière d’un ton féroce.
— Non mais en fait, vous ne comprenez pas, je suis…commença le brun avant qu’un autre agent ne lui coupe la parole.
— AU SOL ! MAINS EN L’AIR !! aboya-t-il avec fureur.
À nouveau le trafiquant ricana derrière lui, et Gareth ne put s’empêcher de lui lancer un regard noir par-dessus son épaule. Mais il finit par lever les bras, son pistolet toujours en main.
— Mais…MAIS POSEZ ÇA PAR TERRE !!
— Oui, oui, ça va, soupira leur cible en se baissant pour laisser son précieux flingue avec délicatesse. Pas la peine de hurler.
En se redressant, les mains pacifiquement en l’air, il tenta un sourire innocent. Qui ne sembla pas vraiment faire effet comme il l’aurait voulu, puisqu’aucun policier ne baissa son arme.
— Juste deux secondes, s’il-vous plaît, déclara-t-il en passant une main au-dessus de ses poches. Je peux tout vous expliquer, je suis un agent aussi…
Il palpa le contenu de sa veste à la recherche d’un objet bien particulier. Mais à part des mouchoirs usagés, son permis de conduire dans sa poche intérieure, il n’y avait rien. Sa main glissa sur son pantalon, mais il n’y avait rien. Le vide intersidéral. Le même qu’il devait y avoir dans sa mémoire pour oublier autant de choses aujourd’hui. Un petit silence gênant tomba dans la rue.
— Écoutez, c’est un malentendu, expliqua Gareth avec un petit rire nerveux. Je…j’ai oublié ma carte d’agent dans ma voiture. Elle est sur le siège avant, là-bas.
Il désigna de l’index son véhicule encore garé sur le parking du café à une vingtaine de mètres de là. Une distance si courte d’ordinaire, mais qui semblait beaucoup plus longue lorsqu’on la faisait avec quatre flics qui braquent leur pistolet sur vous.
— Vous voyez, la Volkswagen grise ? interrogea-t-il. Pas sexy, je vous l’accorde, mais qualité allemande ! J’en ai pour trente…même pas, vingt secondes et tout est réglé.
Les policiers échangèrent un regard entre eux, comme s’ils hésitaient entre la pitié et la consternation. Mais aucun ne semblait disposé à baisser son arme.
— Et vous croyez vraiment qu’on va gentiment vous laisser pour aller fouiller votre bagnole alors que vous venez de défoncer un magasin ? demanda la jeune femme en haussant un sourcil moqueur.
— Alors là, c’est de la diffamation ! s’insurgea Gareth d’un air mi-vexé, mi-théâtral, avant de désigner son suspect et son camarade encore inconscient. Ce sont eux qui ont fait ça. Moi j’ai juste…contribué indirectement. Mais j’avais une bonne raison !
Il tenta de faire un pas en avant, et les quatre canons se rapprochèrent un peu trop de son front à son goût. Voilà pourquoi il détestait ces foutus flics : toujours là pour venir au pire moment !
— D’accord, d’accord, je bouge pas, tempéra le brun en faisant marche arrière. Ça va, on peut discuter comme des gens civilisés quand même !
— Identité ? interrogea sèchement la policière en le fixant comme s’il était une bombe à retardement en costard.
L’agent secret décida de lui offrir son sourire le plus charmeur, mais qui n’allait clairement pas avec sa tête de zombie avec des cernes noirs.
— Levitt. Gareth Levitt, du MI6, se présenta-t-il. À votre service !
— Si vous étiez vraiment du MI6, vous ne devriez pas être en train de travailler à l'étranger, fit remarquer un flic un peu plus jeune, tenant son arme entre ses doigts légèrement tremblants.
— Ah, eh bien merci ! Enfin quelqu'un qui est d'accord avec moi ! commenta-t-il avec soulagement. Sérieusement, vous pourriez arrêter de me menacer comme ça ? Je commence à avoir des crampes dans les bras.
Ses interlocuteurs échangèrent à nouveau regard. Sans doute que l'attitude décontractée de leur supposé coupable les perturbait. La policière fit ensuite un petit signe de tête à ses collègues qui baissèrent leur pistolet, bien qu'elle garda le sien braqué sur lui.
— Tournez-vous, on vous embarque tout les trois.
Gareth poussa un soupir à mi-chemin entre la fatigue et l'exaspération, mais décida de coopérer. Il se retourna en mettant déjà ses mains dans son dos, presque trop familier avec cette routine. Le bleu arriva derrière lui pour refermer les menottes sur ses poignets avec un peu trop de zêle.
Aïe aïe aïe...Malcolm allait encore avoir une rupture d'anévrisme en apprenant la nouvelle.

Aucune drogue n'a été consommée par l'auteur durant la rédaction de ce chapitre. Seulement beaucoup de sirop de pêche. Aucun thermos n'a été blessé durant l'écriture de cette scène.
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Comments (2)
Cheshire 54 minutes ago
La note de fin m'a achevée 🤣🤣
Elysio Van Sterwald 53 minutes ago
Meurs pas !
Clementine Renault-Vieilleribiere 58 minutes ago
J’adore la précision de fin de chapitre 😂😂
Bon ça change pas de ce que j’ai dis y a une vingtaine de minutes, vraiment hâte de lire la suite :D
Elysio Van Sterwald 57 minutes ago
Non mais c'est important de le préciser ! J'ai pas envie d'avoir la Société Protectrice des Thermos sur le dos moi !
Clementine Renault-Vieilleribiere 55 minutes ago
C’est vrai, vaut mieux éviter, ça pourrait vite devenir compliqué de garder ton café au chaud si tu dois le transporter plus tard !
Elysio Van Sterwald 52 minutes ago
Oui, je ne peux pas me permettre de perdre la garde de mon thermos
Clementine Renault-Vieilleribiere 51 minutes ago
Ça serait dommage en effet