Chapitre 15 – Les épreuves
Après quelques semaines passées en mer, Lilith, ou plutôt Lilioth, avait fait le tour du petit esquif sur lequel il avait embarqué avec son chat. Celui-ci avait mérité sa place à bord en éradiquant la vermine qui s’égaillait dans les cales du bateau. Le Nez de Vénus était une embarcation en piteux état mais elle tenait bon. Les journées passaient et se ressemblaient. Le jeune mousse n’avait pas beaucoup de temps pour se reposer ou penser, tant les tâches à bord étaient nombreuses. Avec seulement trois membres d’équipage, il fallait très vite apprendre à être polyvalent et efficace. Les trois marins avaient rapidement perdu le maigre gras qu’ils avaient embarqué avec eux. Il aurait bien fallu deux ou trois autres matelots pour diriger convenablement un bateau de ce genre, même s’il était de petite taille.
Lilioth avait rapidement appris les tâches essentielles qu’un mousse se doit de connaître. Il avait commencé par nettoyer le pont, qui en avait grand besoin et qui était bien glissant à son arrivée. Un travail rude, exténuant, à se briser les reins. Les mains du jeune mousse s’étaient endurcies dès la première semaine. Lilith n’était pas très féminine dans son genre et heureusement, car la rudesse de la vie en mer la faisait ressembler de plus en plus à un garçon, ou plutôt un forçat. Ses bras s’étaient durcis, ses épaules élargies. Elle qui avait peur que sa condition de femme soit démasquée n’en était plus tellement inquiétée. Il ne restait plus que sa voix, assez haut perchée pour un garçon, bien qu’il existât des hommes avec des voix assez aiguës. Certaines tâches, comme calfater la coque avec du goudron et de la corde étaient pénibles, salissantes et laissaient de vives ampoules sur les doigts du mousse.
Rapidement, Lilioth avait montré de bonnes capacités d’apprentissage et des tâches plus complexes lui avaient été confiées, comme faire des épissures pour réparer des cordages, recoudre quelques pans de toile. Finalement, hormis le repérage au sextant, prendre des caps et mesurer les distances parcourues, Lilioth faisait les mêmes tâches que celles d’Arionac et de Blistor.
Malgré ces occupations harassantes, l’ambiance à bord était très bonne et les deux hommes étaient des compagnons de voyage agréables et drôles. Leur navire n’était pas le plus rapide de la flotte, mais pas le plus à la traîne non plus. Le voyage se déroulait sans accroc particulier depuis le départ.
Lilioth avait remarqué que depuis quelques jours Arionac s’était rapproché de lui. Il aimait discuter plus longuement avec lui, travailler ensemble sur les mêmes tâches. Cela ne laissait pas indifférente Lilith, qui voyait en Arionac un assez bel homme, qui lui plaisait. Il était simple et franc, ne semblait rien cacher de lui. Elle commençait à se prendre au jeu et aimait sa proximité, sentir quand leurs bras se frôlaient, leurs regards se croisaient. Cela risquait de bientôt poser problème pour Lilith. Au vu de la manière dont Arionac s’était rapproché d’elle, il devait très probablement être gay, pensant qu’elle était un jeune homme, doté de tous les attributs que l’on peut espérer d’un être de sexe masculin. Il était difficile pour elle de refuser les avances d’Arionac, car il lui plaisait et elle avait aussi décidé de se laisser vivre. Heureusement, tout le monde était épuisé et avec les quarts de surveillance, ils ne dormaient que très rarement à proximité les uns des autres.
***
Un soir où Lilioth profitait du soleil couchant à l’ouest, qui indiquait à l’horizon la direction qu’il fallait suivre sans aucun doute, Arionac s’approcha de lui et vint s’accouder au bastingage. Il avait fait exprès de se coller au jeune homme. Lilith sentit une petite chaleur dans son ventre. Elle sentait l’odeur forte d’un homme qui est en mer depuis un moment déjà, sa sueur, son corps qui était utilisé sans relâche. Si elle avait été propre, sortie d’un bain, elle aurait probablement trouvé ces relents répugnants. Cependant, dans sa condition, cette odeur animale et musquée excitait ses sens.
Cela faisait quelques jours qu’un groupe de dauphins suivait leur bateau. Ils étaient joyeux, venaient leur parler dans leur langage incompréhensible mais avaient apporté de la bonne humeur à bord. Arête était sur le beaupré, tout à l’avant et feulait sur les mammifères joueurs qui tentaient de l’éclabousser de leurs nageoires.
Arionac rigolait de ce spectacle et commença de sa voix grave :
— Belle soirée, n’est-ce pas ?
— Oui, ça fait du bien de s’arrêter un peu, pour voir le monde autour de soi.
— Le monde se réduit pas mal à de l’eau par ici, de l’eau de ce côté, encore de l’eau derrière… Ah ah, j’adore la mer mais quand on débarquera quelque part je ne serai pas déçu !
— Je croyais que les marins aimaient la mer plus que la terre ? dit Lilioth, interrogatif.
— Certains peut-être, mais Blistor et moi, on n’est pas vraiment des marins à la base.
— Ah bon ?
— Non, on a fait plein de petits boulots. On a été aussi un peu matelots, mais de manière intermittente tu vois. On avait un peu de sous de côté et quand il a été annoncé qu’un départ vers le nouveau monde était prévu, on a racheté le rafiot d’un vieux marin pour partir à l’aventure. On l’a eu pour pas cher, tu sais ?
— En même temps, vu l’état !
Arionac regarda Lilioth droit dans les yeux avant d’éclater de rire.
— Tu as bien raison Lilioth ! Mais tous les trois, on l’a bien remis en état quand même. Je le trouve pas mal, ce bateau. Si en plus il nous emmène jusqu’au nouveau monde, il aura rempli sa mission !
— Tu penses qu’il reste encore long sur le voyage ?
— Pas facile de savoir. D’après mes calculs, dans une semaine on sera allé au-delà des limites des cartes actuelles. Le capitaine Thalion parlait de trois à quatre mois de navigation selon les conditions, des vents, etc. On verra bien.
— Mais niveau vivres, eau douce, tu as prévu pour combien de temps ?
— J’ai normalement prévu pour quatre mois pour nous trois. Hmm, ça me fait penser que j’ai pas compté Arête. Il risque de nous obliger à rationner notre nourriture…
— Pfff.
— Je te fais marcher ! Ah ah !
Ce disant, Arionac lança une claque virile dans le dos de Lilioth. Il reprit, sur un ton charmeur :
— Merci d’être venu à bord Lilioth, vraiment, tu es un bon élément.
Il s’approcha de lui et avant que le jeune homme ait pu anticiper quoi que ce soit, l’embrassa sur la bouche. Lilith accueillit avec surprise ce baiser, mais ne résista pas. Elle en avait envie. La barbe piquante du capitaine venait gratter le menton de la jeune femme. C’était agréable, fort. La langue du capitaine se fraya un chemin dans sa bouche. Cela enflamma son corps. Elle qui avait été abandonnée par Voryn, qui était dans une phase de dépression avant de partir à l’aventure, n’avait pas senti à quel point le contact d’un homme lui manquait. Lilith entendit un bruit derrière elle et stoppa les ardeurs d’Arionac pour regarder. Blistor était là, sur le pont, feignant de ne rien voir, en train de rouler un cordage.
— Ne t’inquiète pas pour mon frère, il est au courant que j’aime les hommes. Cela ne pose pas de soucis. J’espérais que toi aussi, tu aimais les hommes, Lilioth.
— Heu… oui, moi aussi.
Lilith avait répondu timidement. Elle aimait les hommes, oui, ce n’était pas un mensonge. Seulement, pas vraiment comment Arionac l’imaginait… Ils restèrent là un moment, côte à côte, la main d’Arionac sur la main de Lilioth. Le capitaine semblait être quelqu’un de timide, sensible, même s’il tentait de dissimuler cela sous son humour.
***
La soirée était belle et sans vent. Les trois hommes décidèrent de ne pas faire de quart cette nuit et de se reposer jusqu’au petit matin. Ils voyaient au loin un autre navire de l’expédition, bien plus imposant que le leur. Il avait allumé des lumières pour la soirée. Le gaillard arrière était éclairé. Lilith imagina une luxueuse cabine de capitaine, richement ornée, avec des mets délicats pour le repas du soir. Au lieu de cela, elle dut, avec ses compagnons, partager des sardines en saumure. Alors que Arête ne semblait jamais se lasser de ce repas, la jeune femme commençait à en avoir assez, mais, faute de mieux…
Alors qu’elle venait de s’assoupir dans sa couche, quelque part dans la cale, Lilioth sentit quelqu’un approcher de lui. Il souleva sa couverture et s’allongea à côté de lui. C’était Arionac et Lilith avait espéré sa venue, avec une pointe d’appréhension. Il était déjà nu et se colla contre elle. Son corps était chaud, tentant. Sans dire un mot, il commença à embrasser Lilith à pleine bouche. Cette dernière attendait cela, et accueillit sa langue conquérante avec plaisir. Il embrassait bien. Rapidement, ses mains se firent aventureuses et il commença à passer sa main sur le ventre de Lilioth, le caressant, le pétrissant. Le jeune homme haletait, sentait le plaisir monter en lui. Il commençait à mouiller. Décidément, elle avait été en manque ces derniers temps ! Il attrapa le sexe tendu d’Arionac. Le gland était déjà décalotté. L’odeur sous les draps était très forte. Mais cela ne découragea pas Lilioth qui n’avait pas eu de relation sexuelle depuis des semaines. Ce côté animal l’excitait, même. Il avait envie de le sucer, fort, de se repaître de son goût. Le jeune homme branlait son capitaine avec vigueur. Ce dernier grognait de plaisir, faisait des mouvements de bassin contre la cuisse de son mousse. Lilioth prit les commandes et se mit à quatre pattes en descendant vers le sexe d’Arionac. Sans presque prendre le temps d’embrasser ou caresser le torse du capitaine, il trouva la forêt de poils et engloutit le sexe tendu. Lilioth gémissait, la bouche pleine, avec des sons peut-être un peu trop aigus pour un homme, mais cela ne semblait pas déranger Arionac. Lilioth était en train de sucer ce gland, bruyamment, avec avidité. Son ventre se contractait de plaisir. Son pantalon commençait à être humide d’excitation et de plaisir. Arionac arracha la tête de Lilioth, en pleine action, en disant d’un ton sans réplique :
— Moi aussi je veux te sucer ! et il retourna Lilioth sur la couche.
Celle-ci voulut se retourner mais le capitaine était plus fort.
— Donne-moi ta queue, je veux te goûter !
— Non, attends… Arionac, répliqua Lilioth.
Mais il n’écoutait pas. Il finit de déboutonner le pantalon du jeune homme et le retira. Il approcha la main et ne trouva rien. Après quelques instants de silence, Arionac recula d’un coup et se heurta contre la coque du bateau.
— Tu, tu es une fille ?!
— Je… Je suis désolé Arionac. Je ne savais pas comment te le dire.
— Tu m’as menti ! Tu t’es présentée comme un jeune garçon pour partir à l’autre bout du monde. Tu m’as utilisé ?
— Non ce n’est pas ça. C’est compliqué pour une femme de devenir matelot. C’est un monde d’hommes. Tu m’aurais embauchée si je t’avais dit que j’étais une femme ?
— Je ne sais pas… Probablement pas, répondit piteusement le capitaine.
— Est-ce que j’ai fait du bon travail ?
Lilith était énervée, parlait vite, fort. C’était elle qui dirigeait cette conversation. Arionac répondit, après un petit temps :
— Oui, je te l’ai dit tout à l’heure, c’était sincère.
— Et tu as été attiré par ma personne, tu pensais certes que j’étais un homme, mais c’est mon moi entier qui t’a plu, ou est-ce le fait que nous sommes sur un bateau, au milieu de rien, sans personne d’autre à côtoyer ?
Arionac semblait réfléchir. Après quelques secondes de silence, il reprit :
— Tu m’attires Lilioth. C’est ton vrai nom ?
— En fait c’est Lilith.
— Tu m’attires, vraiment. Je suis un peu perdu là. Je n’ai jamais été attiré que par les hommes, mais étonnamment, je me rends compte que le fait que tu sois une femme ne me choque pas plus que cela, la surprise passée, bien sûr. Je n’avais jamais rencontré un homme comme toi avant. Je comprends pourquoi ! Ah ah ah !
En disant cela, il s’était rapproché de Lilith et lui prit les mains. La jeune femme fut surprise :
— Tu ne m’en veux pas ?
— Non, je dirai même que tu me donnes envie de t’embrasser.
Arionac embrassa la jeune femme, le plus simplement du monde, sans appréhension. Ils restèrent ensemble cette nuit-là. Arionac profitait du moment présent, sans se poser de question. Il était attiré par les hommes, mais cette femme l’avait touché et pour une fois il ne pensait plus vraiment au sexe de la personne qui lui plaisait, tant qu’elle le faisait vibrer.
***
La journée du lendemain commença comme si rien ne s’était réellement passé. Les trois marins reprirent leur travail sur le pont. Lilith ne portait plus de bandeau autour du torse et sa poitrine se voyait légèrement plus. Si Blistor remarqua quelque chose, il ne dit rien. Arionac était occupé à ses tâches mais jetait de temps en temps des regards à la jeune femme, qu’il voyait différemment depuis la nuit dernière. À bien y regarder, Lilith n’était pas une femme avec une apparence féminine au sens strict, à peine sortie de l’adolescence. Ses cheveux courts, son corps fin, presque androgyne avaient envoyé des signaux au capitaine, qui l’avait immédiatement prise pour un jeune homme, à peine sorti de la puberté. Il ne s’était pas interrogé plus que cela car c’était ce qu’il souhaitait quelque part. Elle était déroutante. Plus déroutant encore était la nuit qu’ils avaient passée. Après la tendresse de leurs baisers, Arionac avait eu envie d’elle. Ils avaient fait l’amour, ce qui était inédit pour lui d’avoir expérimenté cela avec une femme. Pourtant il l’avait ardemment désirée et avait pris beaucoup de plaisir. Lui qui s’était toujours identifié comme homosexuel. Était-il aussi bisexuel ? Fallait-il vraiment se catégoriser, se mettre dans des cases ?
Pendant qu’il se questionnait intérieurement, tenant la barre de leur frêle esquif, le capitaine vit au loin des nuages s’amonceler, commencer à noircir. Leur progression était rapide et n’augurait rien qui vaille pour les prochaines heures. Le vent se leva, la température baissa.
— On va essuyer un grain ! dit-il haut et fort. Fermez les écoutilles, rangez ce qui peut être rangé.
Lilith et Blistor obtempérèrent sans discuter. Les conditions changeaient. Le temps calme de la veille cédait la place à une houle qui allait grossissant et commençait à secouer le bateau. Une heure après, les voiles claquaient, le vent tournait sans cesse. Il fut décidé de ferler les voiles pour éviter d’abîmer le mât. La pluie se mit à tomber, drue, froide, pénétrante. Bientôt, on ne voyait plus à quelques mètres, la mer s’était déchaînée. Le Nez de Vénus était ballotté par les flots tel un vulgaire bouchon. Le capitaine ordonna à Blistor et Lilith de s’encorder pour éviter de passer par-dessus bord. Une énorme vague déferla sur le pont, le rinçant entièrement, renversant la jeune femme, qui but la tasse et manqua de s’éclater le crâne sur le bois du bastingage. Elle avait peur. Ils avaient essuyé quelques tempêtes de moindre mesure depuis leur départ, mais jamais rien comme cela.
Le bateau craquait, grinçait, tombait de plusieurs mètres avant de s’écraser sur la mer en contrebas. L’eau était plus que jamais vivante, mais elle risquait de prendre leur vie, fragile et insignifiante.
Les trois marins s’étaient mis dans un coin du pont, encordés. C’est alors que le gouvernail se mit à tourner en tout sens, sa corde d’arrêt détachée.
— J’y vais ! cria Blistor à Arionac.
Il dut se détacher et marcha d’un pas mal assuré sur le pont, en se retenant à ce qu’il pouvait. Il gravit les quelques marches menant à la barre quand il fut éjecté par une vague qui se fracassa sur le bord du Nez de Vénus. Les flots l’emportèrent, le balayèrent sans qu’il ait pu émettre le moindre son.
— Blistor ! hurla Arionac.
Mais déjà il ne voyait plus rien. Il était en train de se noyer, de se faire dévorer par les flots hurlants.
Lilith était transie de froid. Elle assistait à la scène qui se déroulait comme si elle n’était plus vraiment dans son corps. Elle voyait que Arionac criait quelque chose, mais ne l’entendait pas vraiment.
Soudain, dans un craquement assourdissant, le bateau se retourna complètement. Le mât cassa. Le pont était à l’envers, Lilith et Arionac étaient attachés, submergés. La jeune femme, par réflexe, réussit à se détacher de son mortel cordage et parvint, miraculeusement, à sortir la tête des flots. La coque avait été fracturée par endroits et elle s’en servit pour s’accrocher, passant un bras au travers. L’intérieur de l’épave se remplissait d’eau. Elle ne vit pas réapparaître son capitaine, qui n’avait peut-être pas pu défaire ses liens. Elle voulut le rejoindre mais dut assister impuissante à la tempête. Dès qu’elle voulait lâcher le bateau, une vague la repoussait, rendant inutile sa velléité d’aller secourir son amant d’une nuit.
***
La tempête dura des heures, elle était épuisée, glacée jusqu’aux os. Son esprit divaguait d’épuisement. Elle repensait sporadiquement à la nuit qu’ils avaient passée, ensemble, dans une intimité plus grande qu’elle n’en avait jamais connue. Il s’était avéré être quelqu’un de tendre, à l’écoute de ses propres désirs. Il n’y avait eu aucun empressement, chacun découvrant à son rythme le corps de l’autre. À moins d’un miracle, Arionac devait être mort depuis longtemps, noyé sous le pont du bateau. Lilith s’endormit complètement, terrassée par cette épreuve.
La nuit passa, la tempête se calma et le matin arriva. Lilith sentit des pattes lui toucher le visage. Elle se réveilla, difficilement, le corps endolori. Arête était là, auprès d’elle, sur la coque, en train de la palper de ses coussinets.
— Arête ! tu es vivant ? Comment as-tu fait ? demanda Lilith, d’une voix pâteuse.
— Miaww, répondit l’intéressé.
— On va mourir ici de toute façon, c’était une mauvaise idée de partir à l’aventure.
Et elle sombra de nouveau dans un semi-coma.
***
Elle fut réveillée en sursaut. On lui tapait dessus avec une gaffe.
— Bert ! Elle est vivante ! Viens m’aider !
— J’arrive !
Les deux inconnus hissèrent la jeune femme à bord de leur bateau. Elle était trop faible pour protester de toute façon.
— Oh ma pauvre petite, tu es gelée ! Je vais t’enlever tes vêtements !
C’était une vieille dame qui parlait, avec un ton familier.
— Mon chat… articula Lilith, dont les lèvres étaient gercées par le sel et la déshydratation.
— Il est là, il a sauté sur le pont ! répondit un vieil homme qui se tenait à côté.
La vieille retira les vêtements de la jeune femme, sans s’occuper d’une quelconque pudeur. Lilith s’en fichait de toute manière. Elle l’enroula dans une couverture. La sensation de chaleur qui l’enveloppait était exquise. Elle parvint à s’asseoir contre le bastingage du bateau. Elle mourait littéralement de soif.
— De l’eau s’il vous plaît.
— Oui oui, tu vas boire, tout va aller pour le mieux maintenant, répondit la vieille.
— Arionac, le capitaine, Blistor, vous les avez trouvés ?
— Non désolé, il n’y a que toi ma petite, répondit le vieux, baissant les yeux.
Lilith garda le silence. Elle était triste d’avoir perdu ses compagnons et pourtant elle n’avait pas envie de pleurer, comme si sa peine avait été lavée par l’océan, qui lui avait retiré toutes ses larmes.
La vieille s’approcha d’elle avec un verre d’eau.
— Moi, c’est Gitya, mais tu peux m’appeler Gigi, et mon mari c’est Bert. Bienvenue à bord de l’Éloïse. On a eu de la chance de te trouver…
La jeune femme but avidement et prit le temps de regarder ses sauveurs. Eux aussi semblaient être seuls sur leur bateau, encore plus petit que le Nez de Vénus. Ils avaient l’air très vieux, peut-être quatre-vingts ans, peut-être plus. Gigi sentait cette odeur caractéristique des grand-mères très vieilles, mais ce n’était pas désagréable pour autant, jugea Lilith. Ils se déplaçaient tous les deux avec aisance sur le pont, peut-être un peu moins vite que des gens plus jeunes, mais leur mobilité était étonnante. Embarquer pour un tel périple à leur âge, c’était vraiment courageux.
— Vous allez vers le nouveau monde vous aussi ? demanda Lilith.
— Oui, nous aussi comme tu le vois ! répondit Bert. On doit être les doyens de l’expédition. Notre bateau est petit mais il est solide et pourrait résister à n’importe quoi.
— Ce sera probablement notre dernier voyage, ajoute Gigi. On va bientôt fêter nos soixante-dix ans de mariage. Autant te dire qu’on est plus proches de la fin que du début, pas comme toi ma petite !
Bert avait pris dans ses bras la vieille dame. Ils semblaient heureux, unis, amoureux et une grande bienveillance émanait d’eux deux. Lilith était émue de voir un couple si vieux, qui semblait encore si complice.
— Je suis désolé pour tes amis sur ton bateau, dit Gigi. Maintenant tu vas finir la traversée avec nous. On devra pêcher un peu plus pour compenser les vivres mais ça ira, ne t’en fais pas.
— Je… Je vais vous aider, je travaillerai dur sur votre bateau, heu, l’Éloïse c’est ça ?
— C’est gentil, répondit Bert. Oui, l’Éloïse, en souvenir de la maman de Gigi, qui nous a permis de l’acheter il y a maintenant de nombreuses années. Sacrée bonne femme ! fit-il avec un sourire.
***
Lilith resta la journée tranquille sur le bateau, pour se remettre de son séjour dans l’eau de mer. Il lui fut servi une soupe de poisson agrémentée d’épices qu’elle ne connaissait pas. C’était un repas simple mais bien cuisiné qui redonna de l’énergie à la jeune femme. Le lendemain, Lilith put reprendre son travail et se mit à aider le vieux couple comme elle pouvait. Ils travaillaient en chantant de vieilles chansons de marins, riaient, se chamaillaient, cela avec beaucoup de tendresse. Ils n’oubliaient jamais une petite caresse ou un baiser fugace quand ils se croisaient sur le pont. Les voir ensemble était une évidence, et cela donnait réellement foi à ce que pouvait être une relation épanouissante pour la jeune femme.
Il n’y avait qu’une cabine sur le bateau et Lilith la partageait avec eux. Elle avait aménagé sa couche dans un coin. Elle se sentait un peu intimidée au début de partager ce lieu d’intimité avec ses sauveurs mais s’y était habituée. Tout semblait naturel. Il n’y avait pas de fausse pudeur ou de regards déplacés. C’était un peu comme si elle était leur enfant depuis toujours. Cela se voyait que ce bateau leur appartenait depuis longtemps. Les parois intérieures de la cabine étaient décorées. Des coquillages étaient collés avec parfois des dates et des inscriptions pour se rappeler où ils les avaient trouvés. À d’autres endroits, c’était des peintures que Gigi avait faites. Certaines étaient délavées, outragées par le temps. L’intérieur était un vrai petit musée, une sorte de cartographie de tous les voyages qui avaient été entrepris. Il y avait une petite bibliothèque à bord. Quelques ouvrages de marine, des romans et quelques récits de voyage que Bert et Gigi avaient rédigés eux-mêmes. Lilith les lisait quand elle avait un moment et découvrait leurs aventures certes modestes, mais racontées avec passion. Elle voyageait avec eux dans le passé dans ces moments-là.
Une nuit, alors qu’elle dormait, elle fut réveillée par des petits gémissements en provenance de la couche de Gigi et Bert. Elle risqua un coup d’œil et vit les deux personnes âgées en train de faire l’amour, tendrement, l’un sur l’autre. La couverture les recouvrait en partie mais elle pouvait voir sur leur visage le plaisir qu’ils prenaient. Malgré les chairs pendantes, la peau flétrie et les rides elle trouva cette scène très belle et ferma les yeux pour les laisser à leur occupation. Elle n’avait jamais vraiment pensé que les personnes très âgées pouvaient ressentir encore du désir sexuel. C’était bête car tant que le corps fonctionne, elles restaient des êtres humains avec des envies. Elle avait toujours pensé que les personnes âgées ne devenaient rien d’autre que des vieux grabataires au bout d’un moment qui étaient une charge pour leur famille, complètement déshumanisés et désexualisés. Et pourtant, elle avait la preuve sous les yeux que la vie était plus complexe que cela, avec d’infinies variations.
Elle ne s’était pas sentie comme chez elle et en sécurité depuis des semaines. Malgré les épreuves, elle avait trouvé un nouveau foyer.
Contribute
You can support your favorite writers


Comments (0)