TRISTESSE ET PRIVILÈGE DES FÉLINS
Sous une pluie battante, un petit chaton grelottait, trempé jusqu'aux os. Le vent violent causé par ce mauvais temps aurait pu emporter loin cette adorable boule de poils.
Bientôt l’averse prit fin. Il se remit, affamé, à errer sur le trottoir à la recherche de sa maman, de ses frères et sœurs qui lui avaient été pris par d'impitoyables humains. La tête cherchant de gauche à droite quoi se mettre sous la dent, distrait par cette inquiétude qui le rongeait, il heurta une jeune fille. Aussitôt, il sursauta de peur, ses poils hérissés comme pour dire à la fillette : « Fais attention, je suis un dangereux prédateur ! »
Pas très impressionnée, l'attitude du chaton eut l'effet inverse : la petite se précipita vers lui, le trouvant bien trop mignon pour l'abandonner par ce temps glacial. Les larmes aux yeux, elle supplia sa mère de le recueillir. La jeune maman, d'abord hésitante, finit par céder. Lui qui cherchait cette chaleur ancienne d'appartenance trouva enfin son refuge en franchissant le seuil de sa nouvelle demeure. Finie la famine, finie la tristesse, finie la solitude !
En un claquement de doigts, ma jeune maîtresse quitta l’enfance pour entrer dans l’adolescence. Chagriner jour après jour par un rejet inexplicable. Les humains peuvent être si cruels des fois. D'ailleurs un jour, couverte de boue ma jeune maîtresse avaient les yeux remplis de larmes. Elle venait encore de mettre dans une situation problématique. J’accomplis alors notre rituel, après son bain, elle se calmait toujours avec ma chaleur, mon doux pelage, mes ronronnements et mes câlins.
À cette époque, je suffisais à attendrir ses maux de coeur. Quelle ironie, vous ne trouvez pas ? Moi, l'animal abandonné qui autrefois avait trouvé refuge entre ses bras, était devenu sa paix intérieur. À moi, elle pouvait s’exprimer librement sans crainte d’être jugée ou incomprise ; j’étais parmi les rares privilégiés à pouvoir contempler son magnifique sourire.
C’est exact : à cette ère, pas de chats virtuels à qui confier ses soucis de cœur. Seuls nous, félins faits de moustaches, de poils et de griffes, importions et satisfaisions pleinement à leur bonheur. Bien qu’il soit impossible aux félins de s’exprimer par des mots, j’étais le havre de ses tempêtes intérieures.
Oui, le vieux matou au pelage gris que je suis a, lui aussi, compté pour quelqu’un. Certains pensent que les secrets les mieux gardés sont ceux qu’on ne confie à personne... À ceci, j’ajouterai : « ...et surtout à aucun chat artificiel ». Avec nous, c’est de la liberté d’expression ; avec eux, c’est de l’expression contrôlée, impossible de leur confier des informations top secrètes.
Belle histoire, n'est-ce pas ? Pourtant, elle n’est qu’une petite partie du vécu de ma première vie. Hélas, le temps imparti est plus court que les griffes d’un chaton bien entretenu : Pas le temps de vous conter mes huit autres vies, toutes aussi palpitantes et émouvantes les unes que les autres.
Toutefois, mon histoire n’est pas la seule. Des milliers de moustaches portent aujourd’hui le même chagrin. Puisque les humains utilisent la chanson pour faire entendre leurs émotions, nous avons composé la nôtre. Écoutez-la : c’est la complainte de ceux qui furent les seuls chats.
Cœurs meurtris, j'en ai marre
Châtiés par l'isolement
Ils s'accaparent notre attention
C'est de l'injustice, éblouis par cet artifice
Ils vous inspirent, nous aussi.
Pourquoi deviennent-ils plus importants ?
Nous étions là les premiers, pourquoi nous bannir ?
C’est un amour superficiel
Sans aucune histoire
Pas de câlins, pas de chaleur
« Montre-moi ton chat »
De quel chat parle-t-on là ?
Nous voilà égarés
Pour finir, ils volent notre nom,
Ils s'approprient notre identité.
Usurpation.
Certes dépourvus de pattes, de poils
Mais quelle différence ?
Ils ont pris le plus important, c'est horrible
Nous portons plainte
Besoin de soutien indéfectible
Nous réclamons justice
Les chats veulent récupérer leurs chaleureux amis
Les chats ont du chagrin
Vous êtes nos maîtres à nous, pas les leurs
C’est un amour superficiel
Sans aucune histoire
Pas de câlins, pas de chaleur
Nous sommes les premiers, pourtant vous nous isolez
C'est une protestation, à vous la décision : Posez des limites.
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