Adélaïde Acte II Scène 1
Adélaïde Acte II Scène 1
Acte II Scène 1
La conscience est un feu quand s’énoncent les songes
Une tension futile, une bouche qui ronge,
Un bourreau qui, pour rire, est prêt à sacrifier 785
Les joies hallucinées ou les deuils oubliés.
Mais se servant de tout, d’un bruit ou d’un murmure,
Il infuse le jour au sombre de l’oubli
Et lui porte, vainqueur, les devoirs d’une vie.
Mais n’ai-je conduit, pour évider mes doutes 790
Dans une nuit, bercé sur l’ombre de ses routes,
Mon envie résolue ? Et n’ai-je, tout de même
Porter à mon regard des fissures extrêmes,
Du noir, mêlé de blanc, attifant le passage
De la robe fendue, déchirée de l’orage ? 795
Oh pourtant, ce matin, les souvenirs sont troubles
Tout se teint là, d’obscur ou tout s’accroît en double.
Des arbres défilés dans le flou de l’ivresse
Aux phares éloignés dans le vent des vitesses
Rien ne m’est absolu, mes souvenirs s’enivrent, 800
Du plaisir de tordre le temps qu’il me faut vivre !
Enfin, j’entrevois l`a, de mes forces vaincues,
L’épaisse vérité que, mon Dieu, j’ai perdu.
Et meurtri, fatigué, les muscles en sommeil
Ressentant de ce corps les nerfs noirs de soleil 805
Le repos me fut trop court, la torpeur trop brève
Pour ne pas regretter les douceurs d’une trêve.
Ah déjà, j’ouïs Morphée et ses pas ceints de brume
Abandonner la chair à l’esprit qui s’allume,
Puis donner un baiser, d’une bouche infinie 810
Jurant de revenir aux parfums de la nuit.
Une sourire aux lèvres, tranquillisant mes poings
Je ne forçai l’idée au corps n’en voulant point,
Car il est des vœux dont le front est le théâtre
Mais n’ayant pour valeur que la main opiniâtre, 815
Dédiée à l’objet, sur l’étude obstinée
Construisant sans faillir ce que mille ont pensé.
Et l’ouvrier probe, respectant sa machine
Sait les heures d’amour et les temps des gésines.
Et si tout doit se fondre au creuset du destin 820
Il ne sait rien de bon aux cris des argousins
Et je veux dépenser, au creux de fleurs nouvelles
Enfantées d’une pluie, dont les cous verts et frêles
Se plient, courbes, rampent, succombent sous mon poids.
(Sera-t-il un instant soustrait à cette loi ?) 825
Mes os mêlés de mots, dans un calme profond
Aux parfums d’écume et aux chants des goémons.
Quoi ! Aurais-je donc suivi le soleil marin,
Sans idée en aurais emprunté le chemin ?
Non les jours sont trop courts et les nuits trop étroites 830
Pour avoir en un songe épuisé cette droite,
Ou seulement, sombre pensée, dans le silence.
Voilà l’ultime rêve occupant ma conscience,
L`a, sous mon crâne blanc, mon front plongé sous terre
Dont, peut-être, il ressort déjà de vicieux vers. 835
Enfin, j’ouvre les yeux, m’offre au paysage
Que ma fuite porte comme porte un naufrage.
Je me tiens debout, foulant de l’herbe aux pieds
(D’ailleurs, mes vêtements ont, eux aussi, changé.
Loin des âpres tissus aux couleurs abyssales, 840
Je suis de lin paré, recouvert de vadmal,
Diapré là de vent, de soleil et de rien
De mes couleurs unies d’une teinte de brun),
En un espace étrange, un ”u” asymétrique
Et oh, une forêt, noire, presque timide 845
Cachant ses charmes secrets des rayons placides
Mais laissant pénétrer un sentier très étroit
Par la marche forgée à l’ombre de ces bois.
Regardant l’horizon s’étendre au loin sur l’eau
Je me vois `a cinquante mètres du niveau 850
Des vagues écrasées sur la falaise rude.
L`a, en prolongement conservant l’altitude,
Comme un éperon blanc chapeauté de verdure
Détachant de l’océan sa vive parure,
La première branche étend sur une dizaine 855
De mètres le tableau de cette courte plaine.
Six sièges de pierre et bois, face à un sont place.
Cependant, aucun des six n’osait faire face
Au dernier. Établis par deux et par quatre
Ils formaient, de ces courts rangs courbés, un théâtre 860
À la base encor large de ce bras de terre
Dont la scène est une grume, plus grande et fière
Du vide rapproché par trois pas environ.
C’est chose bien étrange en cette disposition
Que ces six bois éloignés de leur médiatrice 865
Du passage évident pour le dru précipice
Que protège le trône embrassant cette trace
Comme marquant la voie vers un nouvel espace.
La seconde branche est à droite située
(Nord, Sud, ou Est, Ouest, je ne puis m’orienter 870
Tant les jours, les saisons, me sont l`a, inconnus
Sous ce tiède soleil de lumière vêtue)
Quand l’homme plonge, écoutant sa vivante flamme
Son regard en la mer comme il plonge en son âme.
À sa base, debout, un singulier menhir, 875
Sans mousse ou lichen pour le ternir,
Dont la taille double mon point de vue commun.
Pyramide à trois flancs, une arête aux embruns
Une pointe lissée, désignant sans violence
Un au-delà caché sous un ciel immense, 880
Ce rocher semble offrir, étrange sentiment,
Ce que l’eau a de doux et les cieux ont de grand,
Par ce chemin qu’il tient, dans son armure grise,
Empêchant de subir les regards qui méprisent.
Son pavois est tourné vers l’obscure forêt 885
Défiant quiconque osant fuir le couvert épais,
Où, mystère norrois, des runes en futhark
(Lettres dont la clarté n’appelle de remarque)
Gravé dans deux cercles aux horizons scindés
Dont je transcris ici le sens sur le rocher. 890
”Passant, perds donc espoir et raffermit ton cœur,
Il n’est que traces de mots pour traces des heures.
D’aucuns prêtent, paraît-il, un pouvoir magique,
À ces inscriptions, d’autres, un jeu de panique
Quand, sur un tertre noir éclairé par la Lune 895
Un marcheur ignorant maudit l`a sa fortune.
Mais peu m’importe, au fond, si tout me reste obscur
Le gardien invoqué, son nom et sa nature
Si, l`a, sur la pierre, alliant son cœur et sa main
Une vie fut passée `a frapper d’un burin : 900
”Le roc porte les coups mais retient la pensée”
Et le temps est inscrit et cela, oh, compense
Le langage inconnu qu’emporte le silence.
Cette avancée celée, projetée vers la mer
Trois fois plus longue, au moins, et en léger dévers 905
En ”arctan” décalé, comprimé en abscisse,
S’élevant doucement au front des précipices,
Que sa voisine proche, en retrait mais plus tendre
Puisqu’elle, seule, subit des voix à entendre.
Enfin, partons d’ici, par la trace amoindrie 910
Entre les arbres et quittons notre prairie
Pour retrouver de source à nos lèvres portée
La fraîcheur salvatrice, d’une eau libérée
Et qui sait, pour manger, un peu de ronces noires
Qu’Ovide colore d’un ton de désespoir. 915
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