Acte II Scène 3
Acte II Scène 3
Acte II Scène 3
Les yeux vers l’est (j’ose!), vers ses long doigts anciens
Qui parsemait le ciel quand venait le matin,
Je peux appréhender des pas la direction 1175
Dans ce monde nouveau qui me tient sans raison.
J’ai dormi sous un chêne, proche d’une clairière,
Coupée sud-ouest, nord-est, par un chemin de terre.
D’étranges rochers gris, comme de vieux menhirs
Jouxtant le sentier et semblant le tenir, 1180
Mais la nuit m’a rendu fier, brave et valeureux,
J’ose donc approcher de ces granits rugueux
Et poursuivre ma voie, sillonnant vers le Nord,
Cherchant, oh, un peu d’eau comme on cherche un trésor.
Poursuivant là ma quête, égrenant mon destin 1185
Qui me semble `a la terre, aux bois et aux chemins,
Je sors de la trouée, pour être en théâtre connu,
Pour revoir à nouveau ces idées revêtues
De parures de l’âge et d’ornements de chair,
Qui comblent les regards dévoués aux mystères. 1190
Oh miracle ! À ma gauche écoulant doucement
Sa vie et sa voie en méandres indolents
Un ruisseau s’offre à moi et mes besoins vitaux,
Pour altérer ma soif aux caresses de l’eau.
La matinée s’´éteint et l’après-midi se lève 1195
En nues familières et explorant sans trêve
Me revient en mémoire, au rythme monotone
De ma marche, les mots que bien d’autres fredonnent
Sur les voies du hasard, avides d’aventure
Qui ne sont que des mots, au gré de nos lectures. 1200
Le ruisseau s’est enfui, vers la gauche courant,
Et je vais, sous le hêtre et le chêne chantant,
Titubant sans un bruit sur des rocs de vertu
Pour retrouver la terre en ces rochers fendus.
Oui, le temps donnera sa valeur à l’espace, 1205
Et tout début et toute mort, n’est qu’une trace.
Mais ê joie, j’atteins l’orée des frondaisons pérennes
Des ormes, des charmes, aux ramures anciennes.
Devant moi, ceint de haies, s’offre un large paysage
Qu’un soleil blanc éclaire au travers des messages, 1210
Un sentier d’infini, qui, des forêts profondes,
Promet les champs verts et les toits de ce monde.
Pourtant je n’ai quitté qu’il me faille embrasser,
À nouveau, du regard des arbres élancés
Bordant la haie par leurs rameaux vastes et sombres, 1215
Mais je sens n’être plus blotti sous la même ombre,
Et leur tranquillité loin des heurts et des choses,
Offrent un regard doux sur de vaines névroses.
Ici, tout est plus dur, plus flou, plus incertain,
Une lame perdue, un regard de Rodin. 1220
Oh non, ces arbres n’ont, pour certains, cet aspect
Futiles, fatigués, imprégnant nos forêts.
Les ports sont étendus et les fronts restent droits.
Mais tout semble brûler par un feu qui louvoie
Séchant leurs sèves, tout semble jouir, mais attendre, 1225
Cette main aveugle qui viendra les surprendre,
Quand, appliqués et fiers, ils nourriront leurs fils
Parmi les ronces noires, les bleuets, les lys,
Qui fardent de couleurs, des soupirs invincibles,
Ceux qu’il reste `a prendre en ces tombes invisibles. 1230
Tout en allant pensif, déplaçant l`a des brumes,
Qu’un frais soleil hasardeux, non, jamais n’allume,
Je remarque, posées, là, des bornes de pierre
Sans mousse décorées, mais dans mon sens contraire,
Une verte inscription, opposée au devant, 1235
l,g,r, des vœux d’un autre temps.
Tout annonce, tout ploie, aux basses vibrations
Que mon souffle déploie évoquant le basson,
Ces châteaux vaporeux et ses amours sans corps,
Des routes parcourues s’allongeant en des tors 1240
Et s’étire le jour, ralentit le soleil
Et dans de saints labeurs se surprend le sommeil.
Pourtant que sert de m’étendre au milieu des bois
Sur la mousse en brocard et des feuilles de soie ?
Dans le bruit du chemin, se construit ma pensée 1245
Qu’une torche `a la main, j’éclaire sans brûler
Et s’il est un moment où l’homme se dévoile
À lui-même, où, levant, d’un doux geste la toile
De son engagement, je le crois effleuré.
Ô Pygmalion heureux, aux bras de Galatée 1250
Que je comprends tes vœux, ton amour et ses charmes
Loin des amours enfuis, dans les marées des larmes.
Mais tout se fige au mot, même beau, des légendes,
Quand nos battements, creux, portent des croix plus grandes
Des croix de plomb, que chaque seconde alourdit, 1255
Et rompra sans effort notre chair qui se plie.
Mais quelle est la grandeur dans l’éternel hymen
Sans ceux prononcés, là, dans l’âme humaine
Qu’un corps et sa vie, qu’une chair et sa pensée,
Se jurent chaque jour, en silence comblés ? 1260
Oh, quel est donc l’honneur, hors son œuvre bénie,
Hors ses mains jumelles qui se serrent la nuit
Et s’épousent le jour sur des plaines de feu,
Aimer d’un même cœur et voir de mêmes yeux ?
Que les serments fondent en un même métal 1265
Des vertus croît la braise et des bras l’idéal.
S’il n’est point d’autres vœux que de mourir en paix
Quand les yeux sont trop lourds de perler de regrets,
Sera-t-il d’autres joies que ces amants au port
S’embrassant, l`a, dans l’ombre des proues de leurs morts ? 1270
Enfin, sur des sentiers, égaré dans des lieux
Qui diffèrent de la proximité des cieux
J’effeuille ma journée, sous l’orme et le tilleul,
Avançant doucement, mais heureux d’être seul.
Dans un rouge soleil et ses vitreux rayons, 1275
J’entraîne mes pas vers un lit sans horizon,
Sur une bosse diaprée de duramen,
Étendre mes vieux os, harassés de leurs chaînes,
Puisque voilà deux jours, qu’ils errent au chemin,
Ne comptant les lieux qu’a parcouru leur destin. 1280
Toutefois, est-ce l’eau de ce ruisseau fécond
Qui cache en ses troubles un mystère profond ?
Car bien peu me manque et hante mes ardeurs
Et ni eau, ni festin n’ont les vœux du marcheur,
Mais cette envie de voir et toucher le repos, 1285
Que balayent les heures le grain de ma peau.
La nuit fut un écrin, le réveil une voie
Et en ce jour s’étend dans l’ombre de ma croix
Car il n’est nul midi qui puisse, ici, percer,
L’ennui porté par une vue ou sa pensée, 1290
Mais j’ois venir le temps dont surgira l’aurore
Où luiront nos cœurs, deux à deux, sur l’autel d’or
Où nous aurons pour loi le serment de nos yeux
Chaque jour prononcé pour nous qui serons Dieu.
Oui viendra le temps et se liquéfie la Lune, 1295
Je dévale au Nord-Est rencontrer ma fortune.
Sous les heures tout change, et les lieux, et la brume
Que la nuit dépose et que chasse une plume
Et les arbres mourants, et les ormes, et les chênes
Qui s’écartent parfois sur la voie d’une plaine. 1300
L`a, j’entrevois soudain, sous l’ombre des feuilles,
La trace d’une tourterelle ou d’un chevreuil.
La vie s’offre à la vie, sur un rythme mêlé
De destins de joie et de combats sans pitié !
Peignant sur mon passage, une image en tableau 1305
Où tout est passé, où tous tiennent le pinceau,
Chacun, du rameau frêle à la biche qui paît
Se couronne peintre et gardien de la forêt.
Bien sûr, quelques souches, droites, nettes, sans tâche,
Portent par des mains les blessures de la hache, 1310
Mais si la beauté est, dans l’ouïe et le regard
Il faut la croix des traces pour qu’advienne l’Art.
À l’heure où le ciel se sait ceint de lumière
Où l’ombre est une toile où se cache la Terre,
Les bois se sont ouverts, sur des vues d’herbes rases 1315
Et d’herbes hautes. Là, coulent comme en un vase,
De larges rayons frais se changeront sur des branches
En de longs bouquets verts et le chant des pervenches,
Mais l’air est bon, pourtant, en cet instant suprême
Et je traîne mes pas sur un long chemin blême. 1320
J’entends murmurer, deçà, delà, de doux rêves,
D’un océan confus juste au pied d’une grève.
Le sentier s’étend, sur un relief incertain
Fait de monts et de vaux, en un passage fin.
Si le tableau se meut, la direction demeure, 1325
Et j’avance Nord-Est, aveugle de mes heures,
Pensif et rejetant `a chaque carrefour,
De trahir cette voie que je veux sans détour.
Sur la peau d’une plaine, attifé d’une escorte
Un courant vif s’étend, se débat et s’emporte 1330
Sous d’autres arbres bleus, déclamant d’autres chants
À d’autres oreilles aux rigueurs du printemps.
Un pont blanchi de chaux, mais noirci, oh, par l’âge
Repose son corps étroit sur les deux rivages.
En allant, j’aperçois, une large colline, 1335
Sous le feu languissant, d’un soleil qui s’incline
Où se tient, bordé d’eau, de plaines et de ciel,
Un village perché, et ses bras, et ses ailes.
”Oh, que n’avez-vous visage connu, voyageur ?”
Un pâtre, jeune encore, au regard loin des peurs 1340
D’avoir tout à saisir et rien à éluder,
Menant, au creux de l’ombre, un troupeau très étroit
Me lance cette question, d’une juste voix.
”Non, en effet, Monsieur, trop longue fut ma route
Pour que vous soit mon souvenir, même en un doute 1345
Possible.” En, ces temps de douceur, une chemise
Descendant sur des braies mattes sur l’ombre grise,
Ses yeux me contemplent, me scrutent sans rasoir
”Oh nul n’est étranger `a qui peut ouïr et voir :
Chacun sait son reflet, que les mots sont les leurs 1350
Chuchotées à d’autres oreilles, à d’autres heures.
Le reste n’est que nom, et volonté et pas
Qui font ceux qui vivent et ceux qui ne sont pas.”
Remontant la berge, escaladant mes hauteurs,
Il vient à mes côtés, surveillant son labeur. 1355
”Le vent dirige-t-il la marche des mystères
Où est-ce leurs pensées, le hasard des prières ?”
Oh, il est bien des soupçons sur l’âme humaine,
Mais que puis-je avouer du chemin qui m’emmène
D’un passé fuyant à un futur qui se voile ? 1360
”Je n’ai d’autres repères que les sept étoiles.
Enfin, le Nord, pardon, sa dextre de sommeil
Qui, plongeant en nos yeux, est l’hôte du Soleil.”
Un sourire aux lèvres, une main sur sa veste :
”Oui, le Soleil, naît à l’Est et se meurt à l’Ouest. 1365
D’ailleurs, marchons un peu, vers ce bourg qui est mien
Redonner cet espace à ceux qui lui sont siens.”
Rappelant ses ovins sur le vert de la plaine,
Tandis que sous l’écorce émerge le phalène,
Nous allons à ces toits qui s’offrent à nos vues, 1370
Pour lui, des lieux banaux, pour moi, un inconnu.
”Pardonnez-moi, Monsieur, comment vous nomme-t-on ?”
”Alconem, ici, et derrière l’horizon.
Au-delà, j’ignore où s’achève mon étude.
Et vous, qui avez pour compagne solitude, 1375
Des lèvres de tendresse ont-elles pu nommer,
Celui qui s’oublie sur des chemins étrangers ?”
”Oh, certaines ont pu pour un pas explorer
Ma route sinueuse et d’un N. surmontée.”
”- Bien, les rires, le regard que le vent emporte 1380
S’oublient, seuls restent le nom et l’idée qu’il porte,
Puissiez-vous retrouver ce que mille déserts
Séparent de vos bras, ce qui fut, et vos terres,
Mais puissiez-vous avoir déposé sur ce nom,
La beauté du cœur et le rêve d’un horizon.” 1385
Oh fuyez, oh fuyez, vous regrets éternels
Disparaissez de la nouveauté de ce ciel,
Mon temps s’est écoulé sur de larges blessures
Et ne reviendra plus en mon maigre futur.
”Savez-vous, Alconem, s’il me faut craindre vos lieux, 1390
Me cacher, ou m’enfuir, à l’orée de ces feux,
Ou feindre, peut-être une famille en image,
Oublier mon nom et contraindre mon voyage ?
La stupeur n’a armé ma langue à votre vue,
Mais il est des terres de ciguës et de fruits 1395
Des cœurs bons et des cœurs morts en même logis.”
Je vois alors passer, sur sa face superbe,
Ceinte de tendresse que la peine exacerbe,
Un voile fugace, gris, serti de silence
Et ses yeux recherchent le confort des distances. 1400
”La peur seule, toujours, se peut imaginer
ˆEtre dans chaque cœur, au bord de chaque lèvre
Et vaincre le monde dans sa puissante fièvre.
Là-bas, nul ne vous sait et non, nul ne vous craint.
Vous lèverez le voile, par votre main 1405
Mais n’énoncez ce qui ne peut être compris
Et gardez en pudeur les voies de votre vie.”
Enfin, être sans rien, n’avoir à soutenir
Ni son ombre, ni ses pas, ni son souvenir
Étendre sa démarche en étouffant l’écho, 1410
Cœur, à nouveau sous l’étoffe des mots
Pensés ; Ne rien substituer à ce qui est don
Et n’offrir qu’un respect, un visage et un nom,
Voilà ce qu’Alconem illustre dans sa prose :
Être maître de soi, que chacun se dispose ! 1415
Sans ne rien travestir, reprendre la parole
Et choisir où le vent portera mes corolles.
Quelle joie ! Que chacune, étirée dans l’azur
Balle entre les doigts, vers un horizon sans mur.
Oh, certaines, de plis immatures encore, 1420
S’arrachent et froissent le souffle de leurs corps,
Mais il n’est grand honneur qu’éluder le blasphème
Que d’ignorance, tous s’invectivent eux-mêmes.
Le troupeau, constitué d’une large trentaine
De têtes, gambade sur le roc ou la plaine 1425
Passant, deçà, de-là, éloigné ou vers nous.
Un chien, bien silencieux, que je prends pour patou,
Veille au rythme léger des sabots sous leurs poids.
”Est-ce là toute votre charge ? ”. ”Oui, je le crois
En ce jour et bien d’autres”. ”Sont-ce là vos champs ?” 1430
”Si je détiens l’herbe, et le soleil et le vent ?
Comme tous oui, ou non, s’il faut leur donner un maître.
L’arpenteur peut marcher et le pâtre peut paître
Et d’autres peuvent encor”, me dit-il, serein,
Quand je pense, tremblant : ”Et le vol s’est éteint.” 1435
Sous un crépuscule étendu, bleu et rouge,
Qu’une musique silencieuse berce et bouge,
Nous allons, sans un bruit, `a ce lointain village.
Autour de nous, une ombre, au front du pâturage,
De bosquets, de vergers, dépose un châle grise, 1440
Sur ces lieux apprêtés au baiser de la nuit.
Pourtant, une impression étrange, douce et vive,
Pénètre lentement sous le champ de la grive
De ces mouvants points, bariolés et distincts
Pâtres, eux aussi, mais sur d’autres chemins, 1445
De ces outils laissés, séchant sous les étoiles
De la sueur inondant les fibres de la toile,
De ces chevaux, patauds, de leurs pattes épaisses
Et leur énergie contenue, que rien ne presse,
De ces bras musculeux, sous l’étoffe de lin 1450
Sifflotant, dans leurs gestes, un grisant refrain,
Il s’énonce, dans l’air, un doux fifre insonore,
Un rythme lourd, constant, se perdant entre l’or
Rouge d’un ciel sans borne et l’éclat des arpents,
Reprenant en murmure l’énoncé d’un chant. 1455
Ainsi, oh, doucement, les ombres des bocages,
Déversent des pas rejoignant notre passage
Et se mêlent des rires, des femmes, des cris
Et cette gratitude où s’accroît l’infini.
Alconem, au hasard des voies dissimulées 1460
Parmi les ombres bleues de ce jour étiré
Salue, en signe franc, en poignée de main,
Parfois, selon l’élan instable des ovins,
Ces visages marqués. Là, je souffle mon nom
Quand leurs yeux et leurs mains s’arrêtent sur mon front. 1465
Nous approchons enfin, d’une ville enflammée,
Qu’une rivière large entoure sans un gué.
”Voilà Sienala, que nous vîmes ailleurs,
Ces eaux portent notre rencontre, voyageur.
Devant nous, son méandre étroit étreint Lorien 1470
Et tous ses habitants et ma demeure, N..
Nous mènerons d’abord, pour la nuit le troupeau
À l’étable garnie, de mères et d’agneaux.
Vous serez les deux bras qui hâtent le travail
Et la joie d’un cœur surpris des retrouvailles. 1475
Oh, si vous pardonnez un esprit emporté
Dans le voeu insensé d’un sourire apporté.
Ce n’est point un brasier étouffé sous les cendres,
Mais il est des joies qu’Amour seul, en nous, engendre.
Ce qu’un homme peut obtenir, vous pourrez voir, 1480
Puisque, librement, mon toit est vôtre ce soir.”
”Ah, vous me fûtes surprise et devenez hôte
J’irai `a vos travaux livrer mes mains de fautes,
Votre souhait est mien, si leurs doigts sans étude
Peuvent exprimer, oh, toute ma gratitude, 1485
Sans faillir, Alconem. Sont-ce toutes vos bêtes
Sur ce pont vieux et mince, au pied de cette crête ?”
”La volonté sauva vaincre la maladresse
D’une fourche orchestrant des pailles en liesse.
Oh non, quelques agneaux et leurs mères aimantes 1490
N’ont quitté le foin frais et l’étable odorante.”
Un soubresaut soudain, de cris, de voix, de bruits
Offre nos attentions aux clameurs de la nuit.
Partout, autour de nous, brûlés de mille cierges
Qui enflamment Lorien et éclairent la berge, 1495
Des faces se fondent et s’étirent entre elles,
De lourdes mains s’échouent sur des épaules frêles
Et s’échangent des mots, et pleuvent des saluts.
La joie du crépuscule allume la cohue.
Alconem, lui, jetant un regard familier 1500
À cette danse rouge et ces traits fatigués
Répondant aux appels d’un sourire affable,
Trace sans s’arrêter son chemin vers l’étable,
Sous de noirs rameaux suivent les bêtes et la fièvre,
Que j’emporte avec moi, un sourire aux lèvres. 1505
Franchissant la pénombre au travers de la brume
Parmi la rosée bleue déposant son écume
Une large porte, ornée de bois et de fer
Entrebaîlle la voie d’une muraille en pierre.
Un flot presque sanglant, que l’ouverture cerne 1510
S’écoule sûrement d’une rue de lanternes.
Il doit être des chants, dans le fond des mémoires,
Que des spectres épars chantent sans vie le soir
De combats oubliés, si là poussent des fleurs
Recouvertes du sang brûlant du champ d’horreur, 1515
Car il n’est couvert sûr, ou souvenir profond
Qu’aux larmes effilées `a l’ombre des bourgeons.
Enfin, nous abordons une avenue montante
Où de petites fermes épousent la pente.
Nous cheminons encor, sur cette large allée 1520
Comme un vaste courant sous des phares brûlé,
Où, comme chacun d’entre nous dessine sa vie,
Nous égrenons un à un nos pas dans la nuit.
La voie éclairée s’étiole en fines venelles
De poussière pavée et d’arbres en ombrelles 1525
Attifées. Bientôt, ces traverses fredonnent
La belle solitude des âmes aphones,
Occupées à leur joie d’être pour un instant
Sous la voûte étoilée de paisibles passants.
Nous tournons nous aussi, sous le voile de feu 1530
Et pénétrons le soir aux parfums mélodieux.
Ponctuée de palissages aux bois épais
Nous allons sans un mot sur le front d’une haie.
Pourtant des rayons gris, des astres les cendres
Éclairent notre marche en ce sol dévêtu ; 1535
C’est que les venelles sont devenues passages
Où se croisent des bœufs et leurs lourds attelages.
Nous arrivons enfin à une arche de pierre
Aux ornements fins traversés de lumière.
Ce sont d’un bois travaillé d’étranges arcanes 1540
Qui reflètent la nuit en mon esprit profane
Et déchirent la vue d’une douce chaleur
Percolant d’une fenêtre en claire lueur.
D’un geste pressé, Alconem ouvre la porte
Et siffle d’un trait le flot mouvant qui m’emporte. 1545
L’étable nous attend, d’une torche éclairée,
Dans un relent sûr de phosphore retrouvé,
Et des agneaux curieux, l’œil vif, le cou tendu
Nous regardent échanger ce qu’ils ont perdu.
Puis d’un souris comptant le troupeau unifié 1550
Alconem salue et berce d’obscurité.
Nous préférons ainsi à l’étable la maison
Et sur un sentier de pierre la contournons.
Une étroite tonnelle, où s’étire, je crois
Une pousse de vigne et ses milliers d’emplois 1555
Est notre ciel. Les feuilles sont des nuages
Qui, dit-on, font tomber une pluie sans orage,
Qui, d’un teint mordoré aux frissons de l’automne,
Quand s’épanche sur terre en sanglots monotones,
D’un astre jadis craint les rayons pénétrants, 1560
Lui offrent leurs corps longs pour un nouveau printemps.
”Elles sont”, pensé-je dans la campagne obscure
”Qu’un obstacle pédant accroché sur un mur,”
Et en mornes pensées en mon silence,
Je conçois à présent le prix de mon errance 1565
Et tandis que nous arpentons un sol trop rude
Je marque d’un trait le lien de ma solitude.
Alconem dépose, en un souffle qui s’est tu
Sur un large bois brun un sonore impromptu
Et la marche des nues par ses pas dispersés, 1570
Révèle un g, runique au front de l’entrée.
S’il était un visage exprimant la tendresse,
Aux paupières perlées des parfums des caresses,
S’il pouvait contenir une humble grandeur
Ce serait lui, placé au seuil de la demeure 1575
Retrouvant Alconem, se pâmant des visions,
Un étirement fin sous ses grands yeux marrons.
Enfin, ils scellent d’un baiser que, bien honteux
Je n’ose entrevoir, ces croix d’un instant doux, pieux
Au goût d’éternité. Alconem me décrit : 1580
”Eliam, voici N., cheminant en esprit
Et en corps sur des lieux à lui-même étranger.
N., voici Eliam, qu’une pudeur en voile
Ne vous peut nommer que de mon ciel l’étoile. ”
”Enchantée, N. et puissiez-vous, sur nos terres 1585
Et au-delà, combler ce manque à vos paupières.
Il est parfois, le long de courbes trajectoires
Des larmes en sillons qui sont voies de l’espoir.”
Me dit-elle en salut, un regard invincible
Où mon âme se perd et avoue l’indicible. 1590
”Eliam, un vœu se crée quand un autre s’éteint.
Le premier dit :”Bonheur.”, l’autre souffle : ”Destin.”
Et le temps s’accomplit et se mouille la grève
Et le désert assèche la source des rêves
Et je n’ai au cœur, au soir de ma solitude 1595
Que le vœu de vous exprimer ma gratitude.”
D’un geste prévenant, Alcomen m’introduit
Dans leur chaude demeure abritée de la nuit
Par de larges bougies et leurs pâles clartés.
Tandis que je pose mes chausses enlevées 1600
J’entends le bruissement des mains sur la taille fine
Et les mets précieux des lèvres orphelines.
Je ressens, un instant, ces mots en oraison
À leur large douceur ma présence l’affront.
Enfin, n’est-ce Alconem qui ouvrit son séjour 1605
Et me permit d’entrer au creux de leur amour ?
Peut-être, mais telle n’est plus la question
Et mon regard se perd sur la disposition
De ces murs blancs et bruns, de chaumes et de bois
Et des pierres garnissant l’intérieur des croix. 1610
Curieux, sûrement, de me voir sans mot dire
Contempler les meubles chargés de souvenirs
Et ces lourdes portes, face à mes yeux closes,
D’une voix apaisée, Alconem me propose :
”N., un baquet d’eau chaude attend sur le foyer 1615
Central qu’une main vienne s’y réchauffer.
Vous le pouvez user, il y en a pour deux,
Si vous le souhaitez pour vous laver un peu. ”
J’acquiesce volontiers. Il me conduit ainsi,
Dans une salle immense, où brûle un feu garni, 1620
Enfermé, magnifié, l`a, dans un âtre clos
Aux murs en briques et les portes en vitraux,
Qui couvrent la pièce, de draperies somptueuses
En milliers d’Arlequin en danse gracieuse.
Par deux linges épais, retenant la chaleur, 1625
Qui filtre sous mes doigts en discrète langueur
J’emporte ma bassine et me tourne `a ma droite
Suivant Alconem dans ma course maladroite
Et brusque. Devant moi, gênant ma progression
Vers mon hôte, une table, d’un chêne profond 1630
S’étend. Un banc l’étreint et des chaises l’entourent
Mais fière, cette reine anoblit cette cour.
Alconem, enfin, ouvre une porte lointaine
À mes bras méditant l’intérêt de l’hygiène.
J’entre donc sans faiblir et dépose d’un geste, 1635
Saluant Alconem dans mon passage preste,
Sur une large pierre à peine travaillée
Hormis un trou sombre en son plan incliné.
Plus haut, une flamme brûle sur un miroir
Étroit, frêles, chétif, où seules mes mâchoires 1640
Se laissent réfléchir. Une serviette, un gant
Et un suif odorant, m’observent sagement,
Oh, tandis que j’absous mon corps de revêtir
De ma marche longue les flottants souvenirs.
Je ressens cette eau, telle une fumée d’encens 1645
Pénétrer en ma chair et enivrer mes sens.
Là, tout se fixe en image, en son, en odeur :
Le soleil usé et ses voiles de douleur,
Les canopées serrées des ormes et des chênes
Méditant sans un bruit le poids de cette peine, 1650
Les cieux élargis en ce ruisseau qui emporte
Ce que l’oiseau a salué : la feuille morte !
Les pas et les pensées, avancés au hasard
Et la douce impression d’approcher son regard.
Tout se présente net, tout se farde en secret 1655
À mesure que, sous le veston et l’ourlet,
J’élimine le poids sur mon derme bruni
De ces immenses jours et de ces tendres nuits.
Enfin, l’eau s’est calmée dans la noire bassine
Et un rayon gris tombe sur une latrine 1660
Sèche. Jointe à cette évacuation sommaire
Tout se rejoint en bas en un tiroir de pierre.
Oh, il est des questions qui se jouent de l’étude ;
Une feuille de chou, joie de ma solitude
Se morfond ainsi, après mon passage ultime 1665
Avec l’eau de mon gant au profond de l’abîme.
Une bouche connue, psalmodie comme un traître
À mon oreille seule, au bord de la fenêtre,
Traversée d’un rayon d’un lointain satellite :
”Nulle part, morne fou, tu trouveras la fuite 1670
Et tes gestes biaisés, tes mots, ton âme vile
Seront ces roses déchues, au vent de l’exil
Que déchireront les vers, en ton noir tombeau
Avant qu’ils ne t’arrachent le grain de la peau !”
Que m’importe si l’Enfer ou l’Eden m’appelle, 1675
Que sous des cieux humides je froisse mes ailes
Oh vrai, j’ai trop souffert pour espérer un peu
Plus que la lourde indifférence de Dieu,
Et ne point reconnaître au reflet de moi-même
Le bourreau satisfait de mes longs sanglots blêmes. 1680
Mais quand s’ouvre la porte en un thé qui s’élève
Je puis me sentir neuf et m’exercer aux rêves
De comprendre et de voir, de panser là mon âme
Pour un temps aux côtés d’Alconem et d’´Eliam.
Oh, tandis que derrière moi Alconem glisse, 1685
Éliam m’offre une tasse aux effluves d’anis
Ou de fenouil séché, de verveine et d’ortie.
J’accepte volontiers ce feu endolori
De feuilles infusées et enfermées dans l’argile,
Et ferme les yeux sur ces volutes dociles. 1690
Pourtant, fait étonnant, la soif m’est inconnue
Et je cherche la chaleur en ce verre tendu.
L’eau qui me fut offerte, écoulée dans la plaine,
Semble s’étendre encor au courant de mes veines.
”Avez-vous pu trouver N., sur cet aqueux miroir 1695
Le reflet que vous cherchiez dans l’ombre du soir ?
”Oui et bien plus je crois, si la trace des boues,
Dont je m’absolvais peu, m’a rappelé beaucoup.”
”Quelques jours ne sont rien, à l’échelle des âges,
Un été suspendu par l’ombre d’un orage 1700
Mais sont tout, pour qui sait le temps des choses lentes.
Mais notre temps est court et notre fin nous hante.
Trois jours, ce sont des cœurs qui s’appellent enfin ;
Ce sont des larmes mornes, enfuies dans les embruns ;
Ce sont les chants des oiseaux qui bercent et déclament ; 1705
Ce sont les bois éprouvés, rongés par les flammes ;
Ce sont l’aube de ta plus importante étude
Celle que chacun doit, au creux des solitudes
Entreprendre et mener à sa fin, à son terme
Qu’importe s’il se bat seul, s’il ne se sent ferme, 1710
Celle de sa clarté, ses ténèbres profondes
Pour que soit la beauté l’horizon de son monde,
Un horizon mouvant, un monde pénétré,
Rassurant le regard de son éternité.”
”D’aucuns vont quelques fois se perdre, sans détour, 1715
Et chercher dans l’aller le bonheur du retour.
Mais attifés d’espoir, du sourire des autres
Ne se croient-ils pas Dieu, appelant des apôtres ?
Oh, il est des monstres noirs qui errent dans les limbes
Étendant leurs venins sur l’aura de leurs nimbes. 1720
N’avoir rien donc, oublier son clan et son nom
Dans le creux d’un désert ou d’obscurs vallons,
Et fuir la haine, l’amour, ni heurter personne
Pour affronter les yeux de l’intime Gorgone
Qui peut jurer, quand rien ne peut être tenu ? 1725
Quand la bouche dit ”moi”, l’esprit pense ”inconnu”.
Oh Éliam, oh oui, que d’immenses parures
Aux spectacles nombreux viennent parer mes murs.
Que des fils tirés, là, oh, portent leurs douceurs
Et se reconnaissent là ”Mon frère, ma sœur !” 1730
Peut-être faudra-t-il, si l’œuvre ne s’achève,
Les remparts inviolés transpercés par le glaive ;
Être cet océan, motivé par la Lune
Et sans trêve ronger les racines des dunes,
Avoir pour gravité le libre de la lutte 1735
Et ne craindre rien, ni l’effort, ni la chute,
Et pour astre blanchi la conscience humaine,
Qui ne peut disparaître et se sait toujours pleine !
Mais nul n’est assez grand, tous se plaisent petits
Jouissant d’une mort précédée d’un vague ennui. 1740
Le jour a basculé et les cieux déclinent,
Loin des frais vallons et des épaisses collines.
Là, d’étranges noirceurs ont oublié le feu
Qui hier, en veillée, réchauffaient leurs aïeux.
Ils maudissent la nuit, s’inquiétant des étoiles, 1745
Du chant de l’Univers qui anime la toile
Et s’essoufflent sans but, sous des champs de fleurs
S’invectivent, s’échouent et cèdent à la peur.”
Éliam me scrute alors, ces deux larges prunelles
Auscultant ma conscience en ses yeux en chapelle, 1750
Respirant doucement au long de son étude
De cet accablement qui jamais ne s’élude,
Et d’un air attendri, dépose en ce silence
Une note modulée sur le feu qui danse :
”C’est un sombre pays, d’une lourde haleine 1755
Que vous placez ici, une vue qui n’amène
Que tristesse, que pleurs, qu’une morne rancœur
Ces miasmes insidieux qui n’abreuvent un cœur.
Il n’est de paroles pour apaiser vos doutes,
Si ce n’est la pensée au large de la route, 1760
Qui grandit et se meut, s’affirme sans décor
Et se sait aux autres, en soi, jusque dans la mort.
Vous trouverez sans doute, en un temps impromptu
Cet état de largesse et de grâce absolues.
S’il faut le chercher, nul ne peut lire l’arcane 1765
Entre les larmes bleues et les feuilles diaphanes
S’il a le cœur en haine et l’esprit en conquête
Tel un marin ivre méprisant la tempête.”
À ces mots, Alconem, un sourire en ses yeux
Revient à nos côtés à la lueur du feu 1770
Et embrasse sans bruit le front blanc d’Éliam
Dans le tourbillon vif et coloré des flammes.
”Je ne puis que rendre grâce pour ce repas.
Merci Éliam.” dit-il, en montrant de ses bras,
Sur le feu chauffée par de grandes plaques noires 1775
Une fonte d’où vole le parfum d’un soir.
”Veux-tu, pour accompagner, la beauté de tes proses,
Que, s’il est un besoin, je fasse quelque chose ?”
”Nous avons bien assez, si telle est bien la crainte
Pour combler, de chacun, de son ventre la plainte. 1780
Oui, tu peux à présent, t’asseoir à mes côtés
Et laisser s’enfuir les labeurs d’une journée.”
Nous échangeons ainsi, sur de grises fumées,
Sur nos lieux, sur nos vies, nos affres, nos passés,
Et remplissons de mots les tasses qui s’allègent. 1785
Ils se sont rencontrés en un matin de neige
Sous des saules givrés et des peupliers roides,
Effeuillant leurs pensées sur la terre trop froide
Pour que germe en éclat un perce-neige éteint.
Leurs marches se cherchaient dans le blanc du matin 1790
Et c’est sans attendre sous un chêne vieilli
Que la grâce fut pleine et qu’ils se sont surpris
L’un `a l’autre marchant, des profondeurs aux cimes,
En ces moments féconds, ces instants sublimes,
Où chante l’hirondelle et s’apaise la brume, 1795
Où plus rien, malheur, n’est accessible à la plume.
Puis d’un soupir narrant les attentes passées,
Je devine qu’il fut un temps long sans baiser,
Un printemps frissonnant dans une frêle aurore,
D’un hiver obstiné à refuser sa mort. 1800
Si l’espace m’est clair, le temps lui, m’est abscons,
Et cette obscurité occupe ma question :
”Nous voilà, à présent, en époque de paix
Depuis huit cent vingt-deux ans, sans sang épais
Coagulé au champ des larmes et du feu. 1805
Nous sommes le vingt-et-un mars huit cent vingt-deux
Époque de Paix.” Un long silence s’étend
Où, perdu dans mes songes et mes longs tourments,
Je me sais sans chemin pour allumer mes nuits
Et seul à retenir ma pensée de l’oubli. 1810
Oh mais le tombeau noir, invincible et profond
Offre à l'éprouvé tendre, en embrassant son front,
La longueur des rêves, l’éclat de la victoire
De rejoindre sa mire au profond de l’espoir,
Respectant sans un mot la gravité des chairs, 1815
Sous des miasmes lourds, rampant comme de longs vers,
Libèrent, d’un ciel de bois noir qui s’effrite
Aux horizons enterrés pour seule fuite.
”Vous, voici, troublé, N. au décompte des jours,
Manqueriez-vous le moment d’un retour, 1820
Où l’âge perdu fut-il ?” s’enquit Alconem
”Ou serait-ce plutôt, l’énoncé lui-même,
Messager innocent sur les pantes du drame ?”
Me découvre sans effort la vision d’Éliam.
”D’affreux voyages fut ma route jusqu’`a vous, 1825
D’immondes marais, noirs, poisseux, et plein de boues
Posant, deçà, de-là, mon pied sur une terre
Où gît, à présent un bouquet de bruyères.
Mais la nuit me transporte où nul ne peut me suivre.
Pour ne rien vous celer, oui, tout m’est étranger. 1830
Si je sais le jour, le mois, j’ignore l’année
Oh l’époque de paix et ses événements
Sont neufs pour ma mémoire, inconnu de mon temps.
J’imagine, en vos yeux, que je n’ose tenir,
L’incompréhension. Pourtant, je tiens mes doutes, 1835
N’ayant que ma vérité pour ce qu’il m’en coûte.
Je ne suis dangereux, vais sans lame, couteau,
Mais simplement perdu, seul, en un temps nouveau.”
Ils regardent alors, ce marcheur sans destin
Qui se tient l`a, sans un masque, presque enfantin, 1840
À boire sans un bruit ce présent infusé :
”Dans tout Holminala ces dates sont usées
Et nul, s’exprimant dans notre langue mutuelle
N’est, je crois, `a ce calendrier infidèle.
Si convaincre est ardu, tromper est périlleux 1845
Et toute ruse est dissimulée à mes yeux.
Buvez et restez donc, que s’écoulent les heures
De la nuit, aucune date ne vainc la douceur
Dont votre âme se pare en armure invisible.
”Oui”, reprend Éliam,”et contenez l’indicible 1850
En vos souffles scellés, pour votre corps perclus,
Tout sera dévoilé, le moment venu.”
Soulagé, mais surpris, de n’avoir d’autres mots
Pour rechercher encor, mon passé et mes maux,
Je souffle sur ma tasse, effeuillant sa fumée 1855
Sur mon visage nu en perles de rosée,
Puis en avale le contenu de chaleur
Qui dépose ses sons et son parfum de fleurs.
Autour de nous les lieux s’éclairent et se fondent
Dans le flou rougissant et sa robe profonde. 1860
Alconem et Éliam se tiennent face `a moi,
Assis l’un proche de l’autre, une table en bois
Nous séparent. Derrière moi, large et profond,
Un métier à tisser exhale, en flacon
Les ballets des mains affairées, studieuses, 1865
Les sifflements de joie ou l’heure silencieuse,
Mes hôtes découpent, de leurs ombres hachés,
Un bureau, une chaise sur le mur posés.
À droite, s’élève en un torrent noir de marches,
Un escalier que tendent en arbres deux arches. 1870
Une odeur de foin frais, de paille et de bois dur
Descend dans une ombre étirée sur les murs,
Et le colimaçon, fier, large, en floraison
Donne ses appuis à diverses suspensions.
Derrière lui se tient, à trois pas de la table 1875
Les latrines de bain accolées à l’étable.
En face, dans un coin, s’élève, fin, discret
Un rangement d’ustensiles et de balais.
Enfin, là, face à moi, de carreaux en vitrail,
D’un bureau, de réserves, d’un plan de travail 1880
Un mur est attifé, au Nord, vers les hauteurs
D’où percolent, ténues, d’innombrables lueurs.
À ma gauche pourtant, hormis le sas d’accueil,
Deux portes closes ne cèdent rien à mon œil.
Sommairement, Éliam et Alconem on su 1885
Déplacer l’immobile et revêtir le nu.
Et si, quelques tableaux, quelques fleurs sont portés
Deçà, de-là, entre quatre murs resserrés,
Ce foyer est poème et le feu son langage
Et les couleurs sont l’encre et les poutres les pages ; 1890
C’est la pensée humaine et l’amour à bâtir
Qui portent, conquérants, les valeureux empires.
Douce est la rêverie et trop courte la veille
Et je fuis la torpeur, comme on fuit le sommeil
Un soir d’automne bleu, sous la pluie des étoiles 1895
Savourant, heureux, seul, la beauté de la toile
Pour ressentir au front la chaleur de ce temps
Et de ce plat qui vient d’être posé fumant.
Ma honte s’enfle comme les volutes grises
De n’avoir offert mon bras pour la table mise 1900
Et je bafouille quelques mots, syllabes molles,
Devant d’étroits couverts, et ma tasse et mon bal.
”Mangez N., sans remords. Nous imaginons bien
Votre curiosité, le long de ce chemin
Que vous nous décrivez. Le début du printemps 1905
N’offre que peu de primeur au large des champs,
Mais nous avons bien plus qu’il est heureux de prendre,
Et ce plat saura votre vigueur vous rendre.”
Je mange aussi, souriant `a cet inconnu
De chou blanc, de navets et de fèves ventrues, 1910
Je crois, ainsi que d’autres parfums ignorés.
Jusque-là, hormis un souvenir oublié,
La faim et la soif ne me furent pas compagnes,
Le long de mon errance exilé en campagne.
Pourtant, là attablé, dégustant ses saveurs, 1915
Il est plus de douceur, dans le feu, les couleurs,
Ces regards bons et francs, leurs pensées et leurs études
Que ce repas, oh, il est vrai, que je n’élude.
Je souligne en un mot l’intensité de ma joie,
Devant cette table et d’être l`a sous leur toit, 1920
À user leur bonté, le fruit de leur travail
À partager leur chaleur et leurs victuailles.
”´Éliam, si Alconem est pâtre dans les champs,
À chercher l’herbe grasse et les jours sans tourment
Votre emploi m’est obscur, pardonnez mon oubli.” 1925
”N., non, vous n’ignorez ce qui ne fut pas dit.
Emploi, guère ne sied à notre organisation.
Puisqu’il s’agit d’être libre et sans soumission,
De travailler, certes, chaque jour, dans l’espace,
Mais d’être un, dans le bruit, d’un cœur, sans fixe place 1930
Et d’œuvrer aux besoins de la communauté
Comme une famille, un clan, pour l’éternité...”
Une mélancolie sourd de ces derniers mots.
”Éliam, aujourd’hui, en ce printemps si beau
A œuvré au jardin qui viendra sous ce ciel 1935
Quand aura fini Borée et sa toge de gel.
Mais nul n’œuvre pour lui, sans objectif commun
Si l’action est propre, que mutuel soit le gain.
Il est c’est vrai, des lieux, d’un passé qui nous hante
Des portes enfoncées sur des chemins qui chantent. 1940
Non que nous ayons peur, que nous sentons, imbues,
Nos personnes s’enfler, fuir devant l’inconnu,
Un équilibre instable à nos pieds dérobé
Sous la pression des vents, impromptus, contrariés,
Mais tout s’est embrasé, bûcher d’immondes flammes 1945
Et nous avons d’autres lumières pour nos âmes.
”L’industrie déversera ses larmes et névroses
Et de longs cimetières gisent sous les roses.”
Relate une chanson, clamée, parfois, au soir
Et les poèmes sont les gestes des mémoires. 1950
Je fus pâtre ce jour, pour quelques temps encor
Car il m’est bon d’aller et marcher `a l’aurore
Comme il est bon et doux, pour certains bras épais,
D’actionner l’enclume et actionner le soufflet,
À d’autres d’être tout, d’être l’ombre aux pavés 1955
Et de donner ses bras, à la nécessité.
Mais viendra le besoin, au marge des saisons,
Où je devrai porter mes deux bras aux moissons.
Qu’importe ! Puisqu’il faut au vent de ma province,
Tourner les bras blancs d’un moulin qui parfois grincent ? 1960
Non, tout n’est pas facile, aisé, et bon, et doux,
Quand l’automne s’en vient, ses bras chargés de boues,
Mais pour un cœur vibrant, c’est rendre gloire aux frères,
C’est être sage et grand, c’est honorer sa terre
C’est être libre enfin, de choisir son labeur, 1965
L’emploi de sa richesse, le compte des heures.”
C’est un sourire large, étendu sur mes lèvres
Qui traduit ma pensée emporté dans sa fièvre.
Esprit, d’aucuns, penseurs, associent ta lumière
À l’astre danseur ou la vigueur de la mer, 1970
Mais tu es l’un et l’autre et l’infini vainqueur ;
Liberté est ta lune et conscience ta fleur.
Tu marches, conquérant, à briser les ténèbres
Et planter tes racines où tout fut funèbre !
Et vois ! Là, tes enfants, de chair ou éthérés, 1975
Reprennent tes combats là o tu es tombé !
Tu souffles ton génie, la vie quittant tes veines.
Il arpente les monts, déferle sur les plaines
Et dépose au front frais, le chant, la geôle,
Le soleil, et l’heure obscure en neuves paroles. 1980
Le repas refroidit, sur ce large bois peint
Mais nouée, ma gorge arpente mon doux destin :
”Alconem, n’avez-vous eu, en votre idéal
Quelques envies d’être vous, d’être spécial,
De rien sacrifier à ce qui vous rapporte 1985
D’avoir votre histoire, d’être grand de la sorte,
D’engranger pour jouir et d’œuvrer pour un futur ? ”
”N., ce repas fumant, entre nos quatre murs
Se pourra-t-il être un jour doté de répliques ?
Non, chaque instant est beau, chaque mot est unique. 1990
Il fut un temps banni, repoussé dans les limbes
Où la souffrance et l’égo vil était les nimbes,
Où chacun méritait mieux que l’effort, l’ennui,
Et ne voyait l’autre en tremplin, mais en ennemi,
À maudire sans cesse, à abattre toujours ! 1995
Ainsi coulaient les nuits, ainsi coulaient les jours !
Si la haine est bêtise, elle leur fut mortelle,
Car le monde, à leur image, se fit cruel.
Enfin, non, et que me faudrait-il asservir
Pour avancer ainsi, accroître mon empire ? 2000
Mes frères et mes sœurs, tous libres et égaux,
Et marcher sur leurs chairs pour m’élever plus haut ?
Non merci, clame-t-on, sur un bois déposé.
Qu’aucun lierre ne vient le duramen parer
Et donner ma force à des besoins vaniteux 2005
Qui me ferait, je le crains, oublier les cieux.
Viendra un âge où l’aurore sera la fuite,
Où nous irons perdus sous notre satellite.
Oui, viendra un âge, qui n’a point débuté
Le destin ne me veut à ma terre arraché. 2010
-Vivre ainsi, être lié, s’inscrire dans les veines
D’une assemblée proche et d’en alléger la peine,
Ce n’est se perdre, ou s’éteindre, dans l’abandon,
De toutes facultés, dans l’âpre soumission,
Mais accroître l’esprit et spécifier le corps, 2015
Détruire la misère en attendant la mort. ”
L’assiette s’est vidée sur cette ultime phrase,
Et mon être se plaît au mélange des phases
Et repu, et ravi, j’achève mon repas
Sur ces mots : ”Oh, mon époque, elle, est au combat 2020
Et cet état mutuel, bon, que vous me décrivez,
S’infiltre dans les airs et parcourt les sentiers
Et remplit les poumons et anoblit le cœur,
Flotte de bouche en bouche, habite les heures,
Allume les amours, fait frissonner la vierge 2025
Et brûle dans les esprits tel un grand cierge
Mais hélas, de bien peu de bras, bien peu de front,
Et le rêve n’est pas le frère de l’action.
Oh dans mes souvenirs, sous un soleil livide
Ou le cri d’une gouttière, en un ciel humide, 2030
Rien n’agite jamais, ces squelettes hargneux,
N’ayant des choses, des fleurs, qu’un aspect vitreux.
Pardonnez ma lutte, ma lâcheté immonde,
Indignes de votre table et de vos voix fécondes.
Tout me fut merveilleux, bien plus que mon épargne, 2035
´Etouffant mes pensées, dans sa funèbre hargne.
Je vous suis redevable et mes mots et mes gestes,
Sont à vos mains, à présent, jusqu’au jour funeste.
Appelez-moi, amis, quand sera la pénombre :
Je vous porterai jour ou périrai dans l’ombre.” 2040
”N.,”psalmodie Éliam,”Une triste fortune
Nous serait la servilité inopportune.
Car devant un genou dépêché sur le sol,
Nous ne serions que monstres douées de paroles.
Mais en sachant que Justice et Bonté, 2045
Là, nous serons amis, là sera la Beauté.”
Je souris au salut des paroles d’aurore,
Prononcées sans un éclat entre les gouttes d’or
Et camoufle ma honte en effort de mes traits
Comme un repenti cache en son sein son forfait. 2050
Je propose mes bras pour soulager couverts
Emporter à un baquet, tout hormis les verres
Que la pénombre abonde, où la nuit se déverse
Où l’homme dépose ses fruits mûrs en averse.
Nous parlons de ce lieu, de leurs vies, de leurs voies 2055
Racontant tour à tour, le feu, l’âme, le bois
Des pièces disposées m’en expliquer l’accord,
Me parler des vivants et de ceux qui sont morts.
Deux chambres cloisonnées renferment leurs mystères
Derrière ces portes closes, loin des lumières. 2060
De même, me dit-on, une chambre au grenier
Sera mon alcôve en mon sommeil agité.
”Le silence n’est trouble en ce lieu sans enfant,
Sans trace, me dit-on, et sans enchantement.
Et s’il ne vient pas de cris, pour joindre l’avenir 2065
Nous avons le doux murmure des souvenirs,
Parfois, sillonnant l`a, comme un air de trompette
Affaibli, essoufflé. Mais cette hargne de fêtes,
Cette agitation lourde aux tremblements des nerfs
Qui révolte l’homme et rend la vieillesse amère, 2070
Est là, emmitouflé dans un écrin de songe.
Combattant fièrement le destin qui nous ronge.
Si triste, quelques fois, laissant ses vaines armes,
Son panache s’écoule en un ruisseau de larmes,
Il est de ces soleils qui refuse le sort 2075
Et prolonge un crépuscule pour être aurore
N., vous pourrez dormir au grenier, à l’étage
Plus près de Morphée, des astres et des nuages,
Quand vous dira le cœur dans les limbes du soir.
Quant `a nous, notre foyer sera notre moire, 2080
Vous pouvez apporter, en votre esprit profond
La contemplation des larges constellations
Sentir le zéphyr nocturne effleurer votre peau,
Assouplir vos pensées, éliminer les maux
Et emporter des voix, comme une onde qui bout 2085
Et des eaux envolées et de bavards hiboux.
Nous rentrons quant à nous, comme de longs fantômes
Épeler nos pensées au creux de nos paumes,
Et vivre quelques temps et occuper la nuit
Nous perdre dans les sons et filtrer dans l’oubli. 2090
Mais allez, N., la porte jamais ne se ferme
Si votre jour ne sent advenir là son terme.
Demain, si votre chemin ne cède à sa pente,
À ce divin hasard, qui chaque jour le tente,
Vous viendrez avec moi, au pré mener le troupeau 2095
Entendre les pics verts au travers des rameaux.
Éliam nous rejoindra sous le chant des pervenches
Les ombelles cueillir du sureau sur ses branches”
”Le temps s’est écoulé, Éliam et Alconem,
Sans morsure ni heurt, comme un nombreux poème 2100
Réconforte l’esprit et les chemins de l’âme,
Et fait croître des fleurs où fut jadis des flammes.
Sans haine, pour vous, mais rempli de gratitude
Je vais me livrer l`a, rechercher mon étude
D’autrefois, me livrer entre l’astre et mes pas, 2105
Me livrer au silence et vous bénir tout bas.
Bonne nuit !”. Je réponds, poliment aux saluts
Qu’ils m’adressent et m’engouffrent seul dans la rue.
La fraîcheur me saisit dans ce vent qui m’emporte
Mais je reste debout, comme une statue forte 2110
Qui toise le passage et le temps éphémère,
Qui fixent ses yeux dans les limbes de l’éther.
Je vogue, en la cité, sillonnant les écumes
Que traversent mes pas en traversant la brume.
Une clarté glisse là ses cheveux d’argent. 2115
Une grive chante : ”Ciel, oh, sois plus grand ;
Nuages, soyez plus beaux ; Lune, dresse-toi, belle ;
Et vous, astres, porteurs du message éternel
Devenez coruscant à la lumière même,
Et silencieux amis, entonnez vos poèmes ! 2120
Et vous, pierres mornes, croyez-vous `a l’oubli,
Que nous boirions le vin en omettant la lie ?
Non, dansez et chantez, remuez ce calice,
Que le monde se meut, la prudence est le vice !
Oh ma fleur, fleur aimée, frémissant dans le froid, 2125
Tu implores d’un œil qui nous dit : ”Sauvez-moi” !
Le vent est un affreux rosse, gris, solitaire
Et jamais à cette loi, l’on ne peut se soustraire.
Mais fleur, écoute et vois, cet infini spectacle,
Qui chante sous ton œil, t’élevant en miracle, 2130
Plonge un bon esprit en ces accords de liesse
Si proche est ton destin, que tu ne sois princesse,
Plonge et cherche le jour sous mon aile petite
Et comprise et comblée, le temps passera vite.
L’aube porte l’aurore et ses feux et sa voix, 2135
Tu trouveras ton souffle et je serai ton roi !”
Ainsi chante la grive, au siècle qui s’efface
Et la nuit étreint un merci, dit, à voix basse.
Défilent les pavés, s’écroulent les graviers
À mes pas contenus au rythme saccadé 2140
(Oh non, nulle clarté, nul ciel au soleil froid,
Mais ce gouffre noir, cette haleine qui broie,
Ces squelettes blanchis, disposés par le vice
-Mon angoisse lourde est leur honte et leur supplice-
Et ce blues infini, ses douleurs infécondes) 2145
Et cet hymen heurté, ailleurs ou en ce monde.
Une échauguette écroulée, bâtie sur la berge
Abrite sur les eaux un tilleul en auberge.
”Écoute le bois sombre échouer sur les branches. 2150
Il tombe avec fracas, comme se meurt un vœu,
Écoute le bois sombre échouer sur les branches
Il a vécu, seul, fier et grandit sous les cieux,
Écoute le vent fou accompagner sa chute, 2155
Hautaines, ses feuilles ont moqué le soleil,
Écoute le vent fou accompagner sa chute
Elles n’ont senti poindre les tanins vermeils.
Écoute ses sanglots s’écrouler sur la plaine, 2160
L’hiver s’est imposé, flétrissant ses dorures,
Écoute ses sanglots s’écrouler sur la plaine
Il fut changé spectre au souvenir des blessures.
Écoute l’oraison psalmodiée par l’ombre, 2165
La rosée s’échappait des corolles des roses,
Écoute l’oraison psalmodiée par l’ombre,
Le matin s’asséchait à l’aurore des choses.
Écoute ses veines infusées sous le sol 2170
L’espace fut conquis et l’horizon restreint
Écoute ses veines infusées sous le sol,
Tout lui fut volé par son frère malandrin !
Écoute ses langueurs, s’essouffler et s’éteindre, 2175
Rien ne lui fut propre et rien ne lui fut bon,
Écoute ses langueurs, s’essouffler et s’éteindre
Et son heure fut viciée des exhalaisons.
Écoute le silence émanant du tombeau 2180
Son œuvre fut celée au sein de l’idéal,
Écoute le silence émanant du tombeau
Le désespoir perça son sein d’un œil fatal
Écoute dans le feu sa voix reprendre vie, 2185
La terre est sans repos, le ver devient pinacle,
Écoute dans le feu sa voix reprendre vie,
L’hirondelle sourit en éternel oracle.
Écoute le frisson parcourir les forêts, 2190
Son doux langage chuchote un mot nouveau : peur,
Écoute le frisson parcourir les forêts,
Il reflue et s’enfuit en éther de douleur.
Écoute le regret gémir la nuit venue 2195
L’astre lui fut ingrat, camouflé, sans audience,
Écoute le regret gémir la nuit venue
Il répugne tout bas, ses mots et sa conscience.
Écoute le tilleul chanter, aimer, comprendre, 2200
Il le porte aux nuées, lui, son enfant terrible !
Écoute le tilleul chanter, aimer, comprendre,
Le rouge-gorge s’envole aux lieux invisibles.”
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