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La multiplication par zéro
Non-fiction
Opinion
calendar Veröffentlicht am 18, Juni, 2026
calendar Aktualisiert am 18, Juni, 2026
time 12 min
David Chkhaidze verified
David Chkhaidze vor 10 Stunden

J’étais obsédé par l’idée du zéro, et je le suis toujours. J’ai lu pas mal de choses autour du zéro, que je relie directement au cercle, qui me fascine aussi, car pour moi il est intimement lié à cette notion. Il y a un livre intéressant à ce sujet : 'Zéro : la biographie d’une idée dangereuse', de Charles Seife.

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La multiplication par zéro

Je n'ai jamais été fortiche en math. J'ai toujours été plus lettres que chiffres, plus mots que nombres. Une littéraire, quoi. Mais j'ai toujours aimé le raisonnement.


Et parfois, la mathématique (comme on nous disait d'appeler cette matière quand j'étais jeune, c'était censé être innovant), ou les mathématiques (comme on l'appelle de nouveau aujourd'hui me semble-t-il, à moins que ma familiarité virtuelle avec la France ait pris depuis quelques décennies le pas sur une familiarité réelle avec la Belgique qui n'a fait que se distendre au fil du temps), confine(nt) à la poésie.


C'est une prof de math, en effet, qui, en nous présentant la table de multiplication par zéro, nous a dit en souriant : "Le zéro, c'est pour ça qu'il est tout rond, c'est parce qu'il a tout mangé !"


Ceux qui se souviennent d'Al Khwarizmi, et qui savent que l'origine des chiffres dits "arabes" est basée sur le nombre d'angles pour les chiffres de 1 à 9 dans un système décimal, diront que si le zéro est tout rond, c'est tout simplement parce qu'il n'a pas d'angle.


© inspiré d'Arturo Rodriguez | Flickr – publié sur Facebook


Mais ici, c'est la poésie qui me servira de guide, pas la géométrie ni l'histoire.


En mathématique moderne, zéro en multiplication est dit "absorbant" (d'où le trait d'humour de mon ancienne prof de math). Ce qui signifie, pour faire court, que n'importe quel nombre multiplié par zéro est égal à zéro.


n × 0 = 0


Qu'il soit positif ou négatif, d'ailleurs.


–n × 0 = 0


Même l'infini multiplié par zéro est égal à zéro.


∞ × 0 = 0


Lui aussi, positif ou négatif.


–∞ × 0 = 0


La même chose vaut pour la division, d'ailleurs.


Bon – ça, c'est juste un rappel de l'école secondaire (pour la France : niveau collège). Rien de bien sorcier. Rien de bien novateur. Même le littéraire le plus irréductiblement réfractaire aux mathématiques, ou à la mathématique, sait cela.


Là où les choses deviennent intéressantes, et où la mathématique devient poésie, c'est que pour certains, il n'y a pas que les nombres mathématiques qui peuvent être multipliés par zéro... donc être réduits, eux aussi, à zéro.


La multiplication par zéro, hors du champ mathématique, ils l'appliquent à tout objet, personne ou groupe, dont une seule propriété, ou un seul acte, leur paraît si déterminant qu'à leurs yeux, malgré toute la complexité du monde et toute celle de l'être humain, tout le reste cesse d'exister.


Un individu X a la mauvaise couleur de peau, la mauvaise nationalité, la mauvaise origine sociale, la mauvaise religion, les mauvaises convictions, la mauvaise orientation, voire le mauvais genre ? Peu importe tout ce qu'il aura pu faire de bien dans sa vie, même s'il est à la fois un grand savant et un bienfaiteur de l'humanité : tout cela sera multiplié par zéro, seule compte pour émettre un jugement global sur sa personne cette caractéristique que l'on considère comme une tare.


Un individu a-t-il commis une grande bonne action bien spectaculaire et féconde en conséquences positives ? Peu importe qu'il ait été par ailleurs un grand voleur, menteur, tricheur, criminel, manipulateur : tout cela est multiplié par zéro, son grand bienfait suffit à le racheter.


En a-t-il commis par contre une tout aussi grande, mais mauvaise, et lourde en conséquences négatives ? Peu importe alors tout le bien qu'il aura pu faire dans sa vie : tout cela est multiplié par zéro et ne suffira pas à le sauver. Au contraire, à la limite, on le taxera d'hypocrisie. On estime que la gravité de l'acte est telle que tout le reste à côté se réduit à rien, aussi grand que cela puisse être par ailleurs.


(Évidemment, dans tous les cas de figure que je viens de citer, encore faudrait-il définir ce qui serait en l'occurrence "bien" ou "mal", "bon" ou "mauvais". Comme chacun sait, ces notions dépendent du système de valeurs de tout un chacun et de sa hiérarchie. Mais quelle que soit la définition qu'on en donne, le mécanisme fonctionne de la même façon. Il s'agit ici d'identifier un mécanisme, pas un "bien" ou un "mal" qui serait objectif.)


S'est-il permis de contester des convictions auxquelles on tient, ou des personnes, êtres chers ou figures de proue, qui tiennent à cœur ? Peu importe tout le reste, c'est multiplié par zéro et on ne veut même pas en entendre parler : seule compte cette contestation, que l'on qualifiera d'agression.


Les a-t-il au contraire défendues ? Même si l'on hésite à aller jusqu'à multiplier par zéro tout ce qu'il a pu faire par ailleurs, on n'en verra pas moins dans ce soutien une forme de rédemption globale.


Certains défendent mordicus cette forme de multiplication par zéro parce que selon eux, elle serait la seule et unique chance de voir un tout petit peu clair dans l'obscurité de la vaste confusion du monde.


D'autres diront que pratiquer la multiplication par zéro est tout simplement une question de convictions, et que ceux qui ne la pratiquent pas ne sont finalement que des gens mous qui n'ont aucune conviction dans la vie et pour qui tout est indifférent. Parfois même ils taxent d'opportunisme ceux qui ne multiplient rien par zéro et clament bien haut que la seule chose qui compte pour de tels individus, la seule et unique, c'est leur propre intérêt du moment.


D'autres encore disent que savoir multiplier par zéro est la condition sine qua non pour pouvoir émettre un jugement moral global et définitif sur une personne, ou un groupe, ou une culture, ou une civilisation, et que pouvoir émettre un tel jugement est indispensable parce qu'il est ce qui guide les choix de vie de tout un chacun et qu'à ce titre, on ne peut pas se permettre le luxe de suspendre son jugement – parce que la vie n'est pas analyse, évaluation et contemplation, mais bien synthèse, décision et action.


Lorsque Robert Badinter dit que "il faut punir l'acte, mais pas la personne", les tenants de la multiplication par zéro y voient un sophisme et se récrient en disant que "mais voyons, un acte n'existe que parce qu'il a été commis, et il n'a pu être commis que par une personne !"


Il est évident à mes yeux que lorsque Robert Badinter dit que "il faut punir l'acte, mais pas la personne", il ne recommande pas de punir une abstraction – ce qui serait de fait impossible : seul peut être puni quelqu'un ou quelque chose de concret. La punition n'a de sens que si elle ne vise pas la matérialisation de l'acte, mais ce qui l'a matérialisé. Donc, bien sûr qu'on ne peut que punir la personne.


Mais on ne doit la punir que en ce qu'elle a commis l'acte qui lui est reproché.


La punition liée à l'acte ne doit pas se transformer en un jugement global sur l'ensemble de la personne.


Pourquoi ?


Parce que toute une personne ne se résume pas à un seul acte qu'elle a commis.


Or c'est cette réduction que veulent pratiquer les tenants de la multiplication par zéro. Réduire une personne à un acte qu'elle a commis, un groupe à une seule caractéristique, une pensée à une seule manifestation, toute une civilisation à une seule contribution.


Évidemment, si ça se pouvait, ce serait plus simple. Ça faciliterait grandement notre appréhension du monde. Ça l'accélèrerait aussi. Ça la rendrait plus efficace. Et Dieu sait si dans la vie, les humains (et les autres aussi) ont besoin d'efficacité comme de pain, d'eau et d'air.


Mais, malheureusement peut-être – ou pas... – ce n'est pas ainsi que les choses fonctionnent.


Pour ma part, je n'ai jamais été partisane de la multiplication par zéro. Pour le meilleur et pour le pire.


Je trouve avec Badinter qu'un être humain ne se réduit pas à un seul acte qu'il a pu commettre. Qu'une époque ne réduit pas à un seul marqueur (qui ne la caractérisait même pas forcément pour ceux qui l'ont vécue). Une culture non plus, une pensée non plus. Et que ce qui arrive dans une société donnée n'est pas uniquement fonction de son système de pensée, ni de son organisation, mais aussi, et bien plus qu'on le pense, de son environnement et de ses interactions avec le reste du monde et notamment avec ses voisins.


La multiplication par zéro ne rend pas compte de toute la complexité du monde.


"Oui, Jackie, mais toute la complexité de ce que vous pouvez constater découle en réalité d'une simplicité originelle que vous ne voyez peut-être pas mais dont tout le reste découle."


Pourquoi pas, chacun est libre de le supposer, chacun reste libre de ses opinions.


Mais si cela devait être le cas, pour identifier cette "simplicité originelle", il faudrait pouvoir, comme il est dit dans certains textes très anciens, "sonder les reins et les cœurs"... et là, jusqu'à présent à tout le moins, la possibilité de le faire n'est pas à notre portée.


"Certes – mais avec un minimum de subtilité, il est possible de le deviner. Un regard suffisamment aiguisé sait voir au-delà de la scène (de la comédie que l'on joue pour tromper les autres, et parfois soi-même aussi) et se douter de ce qui se joue en réalité derrière, en coulisses... Il est juste question de ne pas prendre ce qui est montré pour argent comptant."


Je suis tout à fait d'accord pour ne pas prendre la scène des apparences pour argent comptant et pour me rappeler que souvent, l'essentiel se joue en coulisses.


Mais pour autant, deviner, se douter, ce n'est pas savoir. C'est croire qu'on sait. C'est s'imaginer savoir.


Et ce qu'on s'imagine est souvent bien éloigné de ce qui est.


"Euh... c'est de l'intuition. Et comme chacun sait, si le mental se trompe, l'intuition, elle, ne se trompe jamais."


Justement. Ce n'est pas forcément de l'intuition. Ce que l'on s'imagine est plus souvent le reflet de nos désirs, de nos peurs, de nos affects, plus ou moins conscients ou plus ou moins inconscients, que l'expression d'une perception intuitive supérieure. C'est pour cela que multiplier par zéro ne fait pas nécessairement toucher à la vérité de quelque chose ou de quelqu'un.


Crédit image de couverture : © Caroline Kulczycky | Expii


© Jackie H, 2026

Tous droits réservés selon toutes législations et conventions nationales et internationales en vigueur, qu'il s'agisse d'individus humains, d'organisations ou d'intelligences artificielles

Texte entièrement rédigé par un être humain

Intellectual property & credits
© Cover Image © Caroline Kulczycky | Expii
© Author's name / pen name Jackie H
© Other images in your text © inspiré d'Arturo Rodriguez | Flickr – publié sur Facebook
Sources, citations, co-authors "sonder les reins et les cœurs" : expression biblique présente dans Jérémie 17:10, Romains 8:27, Apocalypse 2:23, 1 Chroniques 28:9, Luc 2:35, Psaumes 90:8, Éphésiens 5:13, 1 Corinthiens 4:5, Hébreux 4:12
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The Kitty clause
Jackie H verified
Attention les vibrisses numériques : on sniffe, on regarde, mais on ne touche pas et on ne mord pas, sinon Maman Chat donne une tape sur le museau, et la patte de Maman Chat a des griffes acérées qui peuvent faire très mal ! Si on a faim, on miaule et on demande la permission à Maman Chat d'abord 🐱 et si elle dit "non", c'est non ! Par contre, on peut ramener les copains – et les copines. S'ils sont sages et s'ils se contentent de regarder, pas de problème les chatons !

Kommentar (2)

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David Chkhaidze verif

David Chkhaidze vor 10 Stunden

J’étais obsédé par l’idée du zéro, et je le suis toujours. J’ai lu pas mal de choses autour du zéro, que je relie directement au cercle, qui me fascine aussi, car pour moi il est intimement lié à cette notion. Il y a un livre intéressant à ce sujet : 'Zéro : la biographie d’une idée dangereuse', de Charles Seife.

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Jackie H verif

Jackie H vor 7 Stunden

Oui, il y a aussi "Le Zéro et l'infini" d'Arthur Koestler, apparemment sur l'univers concentrationnaire – en tout cas c'est sous ce thème qu'il nous avait été proposé à la lecture en quatrième année secondaire (moi j'avais porté mon choix sur "La Vingt-cinquième heure" de Constantin Virgil Gheorghiu)

« On ne voit bien qu’avec le cœur.
L’essentiel est invisible pour les yeux. » A. de Saint-Exupéry

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Jackie H verif

Jackie H vor 7 Stunden

Tout à fait ! 🙂

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