La chambre d'amis
Dans le miroir, Laura regardait son reflet de bas en haut en prenant la pose, debout dans l'allée où se tenait la brocante, les mains sur les hanches, un sourire satisfait aux lèvres.
« C'est exactement ce qu'il nous faut. C'est vintage, il y a du cachet, un joli cadre sculpté à la main, je le prends. »
Marc secoua la tête en souriant.
« Va pour le miroir. »
Le cadre était en bois doré, légèrement craquelé aux jointures, avec des motifs floraux qui s'enroulaient autour de l'ovale comme des lianes figées dans leur croissance. La glace elle-même avait ce trouble caractéristique des vieux miroirs, une légère densité qui altérait le reflet d'une façon presque imperceptible, rendant les visages un peu plus pâles, les contours légèrement moins nets, comme si l'image renvoyée venait d'un endroit juste un peu différent du monde réel. Marc ne sut pas pourquoi cela le gêna. Il paya le brocanteur sans insister.
C'est Laura qui avait insisté pour qu'ils achètent cet appartement malgré le prix excessif et ses réserves sur le quartier, elle qui avait fait remarquer au notaire que la chambre supplémentaire serait parfaite pour recevoir leurs amis de passage ou pour accueillir un jour l'enfant qu'ils n'avaient pas encore décidé d'avoir. La pièce donnait sur la cour intérieure avec une fenêtre étroite qui laissait entrer une lumière grise et douce. Elle mesurait à peine douze mètres carrés mais possédait un charme discret avec ses moulures au plafond et son parquet à chevrons que l'usure du temps avait rendu presque noir par endroits.
Ils emménagèrent un samedi de septembre sous une pluie fine qui rendait les cartons lourds et détrempés. La chambre d'amis resta vide et silencieuse au bout du couloir pendant qu'ils déballaient leurs vies dans le reste de l'appartement, et Marc ne pensa pas à elle pendant plusieurs jours. Il travaillait de longues heures dans son cabinet d'architecture et Laura terminait sa thèse sur les rituels domestiques dans la bourgeoisie du XIXème siècle. Ils se croisaient le soir dans la cuisine pour des dîners rapides avant de retourner chacun à leurs écrans respectifs, et l'appartement prenait forme autour d'eux sans que Marc ne remarquât vraiment les détails de cette transformation.
Ce fut Laura qui remarqua l'odeur en premier, quelque chose entre le bois ciré et un parfum floral qu'il n'arrivait pas à nommer. Elle disait que cela venait de la chambre d'amis, mais quand ils ouvrirent la porte, et que Marc regarda la fenêtre puis le reste de l’espace, la pièce était vide et poussiéreuse, le parquet nu reflétant faiblement la lumière grise venue de la cour.
« C'est juste le parquet ancien, » lui dit-il.
Elle acquiesça sans conviction et referma la porte.
Le dimanche suivant, ils installèrent le grand miroir ovale contre le mur de la chambre d'amis, face à la fenêtre de façon à capter la lumière naturelle. Laura se posta devant et contempla son reflet avec une expression que Marc ne parvint pas tout à fait à déchiffrer, une attention soutenue qui lui parut d'emblée différente de la coquetterie habituelle. Elle resta là longtemps, trop longtemps, jusqu'à ce qu'il pose sa main sur son épaule et qu'elle sursaute comme si elle avait oublié sa présence, ses yeux mettant une fraction de seconde à revenir à lui depuis quelque lieu plus lointain.
Les jours suivants, d’autres objets commencèrent à apparaître dans la chambre.
Un vase en porcelaine sur le rebord de la fenêtre, un coussin brodé sur le fauteuil qu'ils avaient acheté la semaine précédente, un livre de poésie à la couverture de tissu bleu qu'il ne se souvenait pas avoir vu dans leur bibliothèque. Le livre n'avait pas de titre sur la couverture, juste un motif géométrique répété à l'infini, et quand Marc l'ouvrit il trouva des poèmes écrits en vers anciens dont certains mots lui étaient inconnus. Il le reposa sur la table de chevet sans lire davantage. À chaque fois qu'il demandait à Laura d'où venaient ces nouveaux ajouts, elle le regardait avec une expression perplexe et lui répondait que c'était elle qui les avait mis là, que « nous en avions parlé ensemble, qu'il devait avoir oublié ».
« Mais enfin, c'est toi qui as ajouté ce vase. » lui dit-elle un soir alors qu'il mentionnait l'objet en question.
« Tu ne te souviens pas ? Tu m'as dit qu'il irait parfaitement avec la lumière de la fenêtre. »
Il ne se souvenait de rien de tel mais il hocha la tête et changea de sujet, se disant que peut-être effectivement il devenait distrait avec tout le travail au cabinet et elle trop happée par la bourgeoisie du XIXème siècle. Il ne trouva pas d'autre explication qui tînt.
Laura passait de plus en plus de temps dans la chambre d'amis. Marc la trouvait souvent debout devant le miroir à contempler son reflet avec une attention qui le mettait mal à l'aise, quelque chose dans sa posture qui n'était plus tout à fait naturelle, comme si elle cherchait dans cette image quelque chose qu'elle n'y avait pas encore trouvé. D'autres fois elle était assise dans le fauteuil près de la fenêtre en train de lire ce livre de poésie qu'il ne reconnaissait toujours pas et elle ne levait pas les yeux quand il passait dans le couloir.
Un soir de novembre, il trouva Laura dans la cuisine avec une nouvelle robe. Un long tissu sombre au col montant qui évoquait les vêtements d'une autre époque, à mi-chemin entre le deuil et l'élégance. Elle se tourna vers lui avec un sourire et lui demanda comment s'était passée sa journée. Une intonation légèrement plus formelle, une façon de prononcer certains mots comme si elle répétait des phrases apprises dans un autre contexte. Elle portait ce parfum floral qu'il avait remarqué dans la chambre d'amis et qui semblait maintenant imprégner tout l'appartement.
Lorsqu'il lui demanda où elle avait trouvé cette robe, elle répondit simplement qu'elle était dans le placard de la chambre depuis le début, qu'il ne l'avait simplement pas remarquée. Il ne se souvenait d'aucun placard dans la chambre d'amis, et encore moins de cette robe, mais Laura parlait avec une telle assurance qu'il se demanda si ce n'était pas lui qui perdait le fil.
Cette nuit-là, il se réveilla seul dans leur lit.
Il trouva Laura debout dans le couloir face à la porte de la chambre d'amis, vêtue de cette même robe sombre, les bras le long du corps, immobile comme quelqu'un qui attend qu'une décision soit prise pour lui, et pourtant si belle. Cette robe lui allait tellement bien que lui-même eut besoin de temps pour se recentrer dans le présent. Quand il l'appela enfin, elle se retourna lentement et il vit dans ses yeux quelque chose qui n'y avait jamais été auparavant. Une profondeur mélancolique qui semblait venir d'un autre temps, comme le regard de quelqu'un qui aurait beaucoup vécu sans rien oublier. Elle murmura qu'elle n'arrivait pas à dormir, puis retourna se coucher presque immédiatement. Marc resta éveillé jusqu'à l'aube à écouter sa respiration régulière dans le noir, cherchant à retrouver quelque chose de familier dans ce souffle qu'il connaissait depuis six ans.
Les semaines passèrent et Laura changeait de façon subtile mais indéniable, une transformation si progressive qu'il n'aurait su dire exactement depuis quand elle avait commencé. Sa façon de parler devenait de plus en plus désuète, ses gestes plus posés, ses réponses plus mesurées. Elle n'utilisait presque plus son téléphone, avait cessé de regarder les séries qu'ils suivaient ensemble le soir, préférait s'asseoir à la table de la salle à manger avec son livre de poésie. La chambre d'amis continuait à se remplir d'objets anciens ; un peigne en écaille posé sur le rebord de la coiffeuse qui n'existait pas la semaine précédente, des photographies en noir et blanc dans des cadres dorés qui montraient des visages qu'il ne reconnaissait pas, une montre à gousset dont le tic-tac régulier résonnait dans le couloir pendant la nuit.
Il examina les photographies un après-midi où Laura était sortie. Les visages étaient ceux d'hommes et de femmes vêtus à la mode de la fin du XIXème siècle, figés dans ces poses solennelles que les anciens portraits imposaient. Sur l'une d'elles, une femme debout en robe sombre regardait directement l'objectif avec un sourire si léger qu'on ne pouvait pas être certain qu'il était vraiment là, et Marc eut l'impression fugace que ce visage lui était familier d'une façon qu'il ne parvenait pas à formuler. Il prit la photographie et l’observa un long moment, passant lentement ses doigts sur ce visage singulièrement attendrissant, comme si son esprit tentait de se souvenir de quelque chose qu’il n’avait pas vécu. L’espace d’un instant, il eut l’impression de ressentir un manque profond. Il remit la photographie en place d’un geste vif et ne reparla pas de ces objets.
Un soir de décembre, Laura lui annonça qu'elle était enceinte. La nouvelle aurait dû le remplir de joie, mais ce qu'il ressentit fut quelque chose de plus complexe, une émotion mêlée d'appréhension qui lui resta en travers de la gorge. Laura souriait en lui tendant le test positif, mais son sourire avait quelque chose de trop calme, de trop serein, comme si cette nouvelle confirmait un événement auquel il n'avait jamais été convié.
« Je savais que ça arriverait maintenant, » dit-elle d'une voix douce, « maintenant que la chambre est prête. »
Marc la regarda. La chambre d'amis était derrière lui, sa porte entrouverte laissant filtrer le parfum floral dans le couloir.
Les mois de grossesse s'écoulèrent dans une étrange torpeur où Marc se sentit de plus en plus spectateur de sa propre vie. Laura préparait tout avec une efficacité qui le sidérait, des décisions prises et des achats effectués dont il ne se souvenait jamais avoir discuté avec elle. Quand il lui faisait remarquer que certains choix n'avaient pas été faits ensemble, elle le regardait avec une patience infinie et lui répétait que si, bien sûr que si, que la grossesse le fatiguait aussi, qu'il fallait qu'il ménage ses forces, toujours accompagné d’un petit rire charmeur qui lui faisait instantanément douter de ses propres souvenirs. Il cessa d'insister.
Un samedi soir de juin, alors qu'elle était enceinte de sept mois, ils devaient aller à un dîner chez des amis. Marc se préparait dans la salle de bains quand il entendit Laura l'appeler depuis la chambre d'amis. Elle avait besoin d'aide pour fermer sa robe, disait-elle. Il la trouva debout devant le grand miroir, vêtue d'une robe de soirée sombre qui épousait son ventre rond, ses cheveux relevés en un chignon qui lui donnait une allure d'une autre époque.
« Tu es magnifique, » dit-il en s'approchant pour l'aider, et c'était vrai.
Elle se tourna vers lui et sourit, posa sa main sur son ventre dans un geste protecteur, puis retourna face au miroir pour ajuster l'épaisseur d'une mèche échappée de son chignon. Elle ferma les yeux, porta sa main à son front avec une légère grimace.
« Les nausées,» murmura-t-elle, « juste un instant, ça va passer. »
Elle resta immobile devant le miroir, les yeux fermés, sa respiration devenant de plus en plus lente. Marc attendit. La chambre était silencieuse sauf pour le tic-tac de la montre à gousset quelque part dans l'ombre. Quand Laura rouvrit les yeux quelques secondes plus tard elle observa le décor avec une clarté nouvelle, changea légèrement sa façon de tenir ses épaules et fit face au miroir.
«Ça va, » dit-elle en se redressant d’un sourire discret et d’une voix douce, « ça va mieux maintenant. »
Ce sourire et ce ton eurent raison de Marc, qui eut comme premier réflexe de faire l’inverse de ce pourquoi il avait été convié, pris d’une énergie nouvelle qu’il ne s’expliquait pas. La robe se retrouva au sol et les murs de l’appartement s’imprégnèrent de cette union charnelle tant la passion fut fulgurante.
Ils partirent enfin pour le dîner, en retard, et la soirée se passa normalement. Leurs amis rirent, burent du vin, parlèrent de choses ordinaires. Personne ne sembla remarquer ce que Marc seul voyait, cette façon qu'elle avait de bouger ses mains qui n'était plus tout à fait la sienne, cette légère distance dans ses yeux quand quelqu'un lui posait une question sur ses souvenirs communs, comme si elle cherchait dans une mémoire un peu moins familière que la sienne. Ce soir-là, elle dégageait malgré toute cette confusion une assurance nouvelle qui fit chavirer Marc à nouveau. Ce soir-là, il eut l’étrange et absurde sensation d'avoir perdu et retrouvé sa femme dans la même journée. Il lui saisit la main, ce qui eut pour effet de la faire sursauter, puis les amants s’échangèrent un tendre sourire. Là, à l’observer attentivement, il en était sûr, elle allait être une bonne mère.
~
Dans le miroir, Laura hurlait en silence.
Elle ne savait pas combien de temps s'était écoulé depuis ce moment où elle avait fermé les yeux et s'était retrouvée ici, derrière cette surface froide qui lui renvoyait cette pièce familière comme un aquarium sans eau. La lumière avait une qualité particulière de ce côté, légèrement plus terne, légèrement plus immobile, comme une photographie que l'on contemple trop longtemps et qui commence à perdre sa réalité.
Au début, elle avait tout essayé. Frapper sur la surface de l'intérieur, crier, agiter les bras, se jeter contre cette paroi transparente qui ne cédait pas. Elle voyait Marc de l'autre côté qui passait dans la chambre sans la voir, s’unir avec cette femme qui avait pris sa place et se postait parfois devant elle pour la regarder directement avec un sourire tranquille. Elle ne comprenait pas encore ce que cela signifiait, dans quelle logique incompréhensible elle se trouvait prise. L'autre continuait à sourire, posait parfois sa main sur le miroir comme pour effleurer quelque chose qu'elle seule voyait, puis se détournait et sortait de la chambre, laissant Laura seule avec le reflet inversé de la pièce qu'elle avait contribué à meubler.
Les jours passèrent, puis quelque chose en elle se brisa et tout devint noir, d'un seul coup, sans transition, comme si une main avait éteint la lumière.
Elle sombra dans une obscurité où elle flotta pendant ce qui lui sembla être une éternité sans repère. Parfois elle émergeait brièvement, des images fragmentées traversaient l'obscurité comme des éclairs qui ne duraient pas assez longtemps pour qu'elle comprît ce qu'elle voyait. Marc dans la chambre tenant quelque chose d'emmailloté contre lui, se penchant vers un berceau avec des gestes qu'elle lui reconnaissait mais destinés à quelqu'un qu'elle ne connaissait pas encore. L'autre assise dans le fauteuil qu'elles avaient acheté ensemble, fredonnant une berceuse dont la mélodie lui était inconnue. La lumière de la fenêtre qui changeait d'angle selon les saisons, le vase en porcelaine toujours à la même place sur le rebord.
Puis une nouvelle obscurité, plus longue encore.
Quand elle revint à elle, la chambre avait changé. Le berceau avait disparu, remplacé par un lit d'enfant aux barreaux peints en blanc, et sur ce lit était assise une petite fille qui devait avoir cinq ou six ans, ses jambes courtes pendant dans le vide, un livre d'images sur ses genoux. Laura la regarda longuement. La petite fille avait les yeux de Marc et peut-être quelque chose dans la courbe de la bouche qui lui rappelait une photographie d'elle-même enfant, une ressemblance si ténue qu'elle aurait pu être le fruit de sa propre espérance.
L'autre entra dans la chambre et vint s'asseoir sur le lit à côté de la petite fille, lui montra quelque chose dans le livre, rit doucement d'un rire que Laura ne pouvait pas entendre. Le visage de l'autre avait vieilli de façon perceptible maintenant, des lignes légères aux coins des yeux, les cheveux légèrement moins abondants. Elle semblait heureuse d'une façon tranquille et ancienne, le genre de bonheur que l'on ne remarque plus parce qu'il est devenu l'air même que l'on respire.
La petite fille s'appelait Élise. Laura comprit cela par fragments, en lisant sur les lèvres des uns et des autres, en déchiffrant les quelques mots qu'elle parvenait à isoler dans les conversations muettes qui se déroulaient de l'autre côté du verre. Élise portait parfois le prénom comme un cadeau, avec cette façon qu'ont les enfants de répondre à leur nom en se redressant légèrement, reconnaissant dans ce son quelque chose qui leur appartient en propre.
Les années s'égrainèrent dans leur obscurité alternée, et Laura s'habitua peu à peu à ce rythme d'existences entrevues et de vides absolus.
Elle voyait Élise grandir par séquences, sans continuité, comme un film dont on n'aurait gardé que quelques images séparées par des heures de noir. Élise à sept ans tenant un crayon sur une feuille de papier posée par terre, Élise à dix ans avec une amie qui lui chuchotait quelque chose à l'oreille en regardant le miroir avec cette gêne légère que les enfants ont pour les choses qui appartiennent au passé de leurs parents.
L'autre venait parfois seule dans la chambre, aux heures calmes de l'après-midi quand Élise était à l'école. Elle s'asseyait dans le fauteuil avec un livre ou simplement restait là sans rien faire, regardant par la fenêtre la cour intérieure. Ces moments étaient étranges parce que Laura pouvait l'observer sans que l'autre ne pose les yeux sur le miroir, et elle cherchait dans ce profil vieilli quelque chose qui lui aurait appartenu autrefois, une façon de tenir la tête ou de croiser les mains, quelque signe d'une origine commune. Elle ne trouva rien.
Un soir, l'autre s'approcha du miroir et se tint là, face à face avec Laura, pendant un long moment. Son visage était calme et ses yeux portaient cette mélancolie tranquille que Laura lui avait vue depuis le début, depuis ce premier instant dans la chambre d'amis vide quand elle avait ouvert les yeux et compris ce qui s'était passé. L'autre posa sa paume à plat sur le verre et laissa sa main là, comme on laisse sa main sur l'épaule de quelqu'un qui souffre sans trouver les mots. Laura ne sut pas ce que ce geste signifiait. Elle sait juste qu’elle, elle ne posa pas sa main en retour.
Un jour, la chambre changea encore. Le lit d'enfant avait cédé la place à celui d'une adolescente, avec ses coussins empilés et ses photographies accrochées au mur, le fatras joyeux et revendicateur de cet âge particulier. Une jeune fille était assise sur le lit avec des amies, toutes les trois penchées sur un téléphone dont l'écran illuminait les visages. Élise avait quinze ans maintenant et ses gestes avait la précision de Marc, cette façon de toucher les objets avec décision.
« Franchement, ce miroir est trop vieillot, » dit soudain Élise en jetant un regard vers le grand miroir ovale. « Je voudrais bien qu'on le jette. »
Ses amies opinèrent du chef avec l'enthousiasme distrait de celles qui n'ont pas d'avis particulier mais s'accordent volontiers à ceux qui en ont un. Laura les regarda sans bouger. Vieillot. Le mot fit quelque chose de doux et de cruel en même temps.
Le soir même, Marc entra dans la chambre suivi de l'autre. Ils avaient tous les deux des cheveux gris maintenant, et Marc portait les années d'une façon reconnaissable, les mêmes gestes mais ralentis, la même façon d'entrer dans une pièce en regardant d'abord vers la fenêtre. Laura l'observa avec une acuité qu'elle n'avait plus depuis longtemps, buvant chaque détail de ce visage vieilli qu'elle connaissait mieux que n'importe quel autre.
« Élise m'a parlé du miroir, » dit Marc, « elle voudrait qu'on le retire. »
L'autre s'approcha du miroir et posa sa main sur le cadre doré, effleurant les motifs floraux sculptés dans le bois. Elle regarda directement Laura et son sourire fut celui que Laura lui avait toujours connu, ni triomphant ni cruel, juste apaisé d'une façon que Laura n'avait jamais tout à fait réussi à comprendre.
« Je comprends, » dit-elle à Marc, « elle a raison, ce miroir est trop ancien pour sa chambre. Je vais appeler quelqu'un demain. »
Elle se tourna pour quitter la chambre, et Marc la suivit, mais avant de franchir le seuil elle jeta un dernier regard vers le miroir. Son sourire se fit moins large et ses yeux arborèrent une mélancolie sincère qui déstabilisa Laura.
« Au revoir, » murmura-t-elle si bas que seul le verre pouvait l'entendre.
Puis elle sortit et referma la porte.
La chambre resta silencieuse. La montre à gousset avait disparu des années auparavant, et sans elle le silence était différent, total. Laura regarda la pièce de l'autre côté du verre, ce lit d'adolescente avec ses coussins, ces photographies d'amies sur les murs, ce vase en porcelaine toujours à la même place sur le rebord de la fenêtre depuis le premier soir. Sa vie avait continué là, de l'autre côté, avec quelqu'un d'autre à l'intérieur, et personne n'avait rien remarqué parce qu'il n'y avait rien à remarquer.
Quelques jours plus tard, des hommes entrèrent dans la chambre et décrocherent le miroir du mur. Laura vit leurs mains sur le cadre doré, la façon dont ils l'inclinèrent pour le faire passer par la porte, et pendant quelques secondes la chambre se renversa dans son champ de vision, le plafond en bas et le parquet en chevrons au-dessus, avant que tout ne bascule dans le noir.
La vie ressemble à ce qu'elle doit être tant que l'on ne possède pas d'autre version pour la comparer.
L'obscurité cette fois est différente des précédentes. Plus dense, plus définitive, comme si quelque chose se fermait pour de bon. Elle sent son existence se fragmenter lentement, non pas avec douleur mais avec une sorte de dissolution progressive, les contours de ce qu'elle avait été se dissolvant dans une absence de plus en plus complète. Elle pense à Marc, à la façon dont il tenait son café le matin avec les deux mains, à la façon dont il riait quand quelque chose le prenait vraiment par surprise. Elle pense à Élise qu'elle n'avait jamais tenu dans ses bras, à cette vie qui avait eu lieu sans elle mais qu'elle avait quand même regardée, comme on épie par une fenêtre un appartement éclairé depuis la rue un soir d'hiver.
Puis ces pensées s'effilochent elles aussi.
Doucement, sans résistance.
Quelque chose s'efface.
Il ne reste plus rien.
Rien que le silence.
Rien que le vide.
Rien.

Photo : Polina @ Pexels.
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Kommentar (2)
Bozena Wisniewska-Le Talludec vor einem Tag
‘La vie ressemble à ce qu’elle doit être tant que l’on ne possède pas d’autre version pour la comparer.’ Sommes-nous aussi observateurs de notre vie ou simplement des acteurs plongés dans le jeu ?
Je retrouve avec plaisir la même ambiance de lenteur, contemplation, présence à ce qui vient, patine du temps. C’est réussi. Bravo.
E C Wallas vor einem Tag
Merci beaucoup pour ce retour, ravi que la nouvelle vous ait plu !
Effecrivement la fameuse citation de Shakespeare est une référence presque intrinsèque à mes nouvelles fantastiques.
« Le monde entier est un théâtre, et tous, hommes et femmes, n'en sont que les acteurs. Et notre vie durant nous jouons plusieurs rôles. »
Pascaln — Le Contemplateur Éphémère vor einem Tag
Hello M. Wallas 🙂
Ça fait plaisir de te lire à nouveau.
Bon ça c'est dit, et après ?
Après, et bien je suis convaincu que même sans ta signature écrite j'aurais dit que cette nouvelle aussi captivante que le reflet de ce miroir ovale, était écrite par toi. Tant j'y retrouve ton style très personnel présent comme une signature en filigrane... Et une encore une fois, j'ai aimé ce moment de lecture que tu nous offre ici. Merci Monsieur 🙂.
E C Wallas vor einem Tag
Merci Pascal, ça fait plaisir d’être lu ! Comme « Plaisir d’offrir », « Plaisir d’être lu ».
Jusqu’à hier soir cette nouvelle avait une fin complètement différente où Marc soupçonnait quelque chose de cruel et ne se remettait jamais de cette sensation, et à la toute fin le miroir finissait juste par être repris par quelqu’un d’autre mais j’ai finalement préféré cette fin que je trouve plus tragique, avec la destruction de l’objet tout simplement.
J’ai eu envie de changer un peu mais ravi que ma patte soit toujours là !