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Chapitre 16 – Le feu
Fiction
Adventure
calendar Veröffentlicht am 25, Sept., 2026
calendar Aktualisiert am 25, Sept., 2026
time 33 min
18+

Chapitre 16 – Le feu

Le deuil de Diarté fut une étape douloureuse à franchir pour le peuple Molwin. Elle qui était une cheffe estimée, presque adulée, laissa un grand vide. Malgré tout, l’arrivée de Liana, de façon si naturelle, permit une transition en douceur. C’est Mistral qui avait le plus de mal à s’en remettre. L’homme avait maigri, s’était assombri et avait vieilli prématurément, comme si la vie s’était échappée de lui. Lui qui ne faisait pas son âge avant le drame avait été rattrapé et paraissait désormais comme une personne vieillissante, peu sûre d’elle. Il n’avait plus le cœur à diriger le village Firman et Liana avait, sans s’imposer, proposé de devenir la cheffe par intérim des hommes. Peut-être à cause des générations de soumission, ceux-ci n’opposèrent pas la moindre résistance à ce changement. Au contraire, ils semblaient heureux que quelqu’un prenne en main leur destin. Liana avait essayé de faire en sorte que Thomla puisse la seconder mais son tempérament n’était pas celui d’un chef ou d’un responsable. C’était un compagnon de vie admirable mais il avait montré ses limites.

La jeune femme se retrouvait donc avec deux communautés à gérer, ce qui nécessitait tout son temps. Elle avait été obligée d’arrêter ses activités de guerrière pour s’occuper de tout cela. Sa consommation de Gingelys avait augmenté d’encore un cran et elle avait perdu du poids. Ses joues s’étaient creusées et elle avait en permanence des cernes sous les yeux.


***


Elle n’avait pas encore beaucoup dormi cette nuit-là. Thomla avait élu domicile chez elle mais ils se croisaient plus qu’ils ne vivaient ensemble. Il dormait encore quand elle était sortie pour aller sur le chantier d’agrandissement du village. Elle rejoignit un groupe de travailleurs, hommes et femmes qui étaient en train de planter des pieux dans le sol pour agrandir les haies anti-intrusion et définir une nouvelle zone d’habitation pour tenter de fusionner les deux villages. Le Gingelys était le plus précieux des biens des deux peuples et il était assez logique que les hommes viennent s’ils le souhaitaient dans le village Molwin. Liana était fière de voir que les Molwins et les Firmans travaillaient ensemble, dans une bonne ambiance, avec beaucoup d’écoute et de compréhension de chaque côté.

Un groupe creusait avec une tarière manuelle le sol en bordure du village. D’autres travailleurs étaient en train de tailler des troncs pour en faire des pieux solides. Ils étaient plantés bien alignés, à intervalle régulier. Des haies de ronces, Pyracantha ou aubépine seraient ensuite plantées et entrelacées avec les poteaux afin de créer un mur défensif et naturel qui monterait à plus de trois mètres de hauteur. C’était un travail important et épuisant, mais durable et très efficace. Liana salua les employés. Une femme arriva, s’essuyant les mains :

— Salut Liana, tu sais si le forgeron a fait une nouvelle tarière ? Celle-là est en train de rendre l’âme. Le sol est assez dur dans cette parcelle.

— Oui je crois qu’elle est presque finie. Je lui ai dit de l’apporter directement sur le chantier. D’accord ?

— Oui merci.

La jeune cheffe continua à poser quelques questions pour s’assurer que tout avançait comme prévu. Ce chantier ouvrait le village et la sécurité en était affaiblie. Des rondes de guerrières avaient été mises en place, au cas où. Cela faisait longtemps qu’il n’y avait pas eu d’attaque, mais on n’était jamais trop prudent.

En rentrant vers le cœur du village, elle rencontra Mirthe qui marchait d’un bon pas vers le marché. Son ventre s’était arrondi ces dernières semaines. Liana était un peu jalouse, quelque part un peu peinée aussi. Cela faisait un petit moment qu’ils essayaient d’avoir un enfant avec Thomla, sans résultat. Mirthe était tombée enceinte très rapidement, quasiment dès qu’elle avait commencé à fréquenter Sirclam. Ils avaient probablement une vie sexuelle plus épanouie que celle qu’elle avait avec Thomla en ce moment. Cela faisait des semaines que leur relation était quasi au point mort, qu’ils ne partageaient presque aucun moment d’intimité. Ses obligations l’accaparaient, mais il n’y avait pas que cela. Thomla était distant avec elle, ils ne parlaient plus beaucoup. Son regard était fuyant. Elle ne savait pas comment renouer le dialogue avec lui. Elle commençait sa journée généralement assez tôt et lui avait pris l’habitude de rentrer tard le soir, prétextant des discussions animées avec des amis. Quand il rentrait, Liana avait généralement pris plusieurs doses de Gingelys, directement par le nez et était dans un état hébété, proche d’une transe. Elle essayait de sauter sur Thomla, de lui faire l’amour, plus pilotée par l’épice que par un réel désir. Il arrivait parfois que le jeune homme cède à ses avances, mais leurs étreintes étaient saccadées, hachées. Elles ne les connectaient plus. Une fois que leur bref coït était achevé, chacun se couchait, en tournant le dos à l’autre.

Malgré ce mal à l’âme, Liana passa la plus grande partie de la journée à négocier avec d’autres femmes du village l’implantation future des nouvelles habitations, à décider de leurs dimensions. Elles souhaitaient utiliser de nouvelles techniques de construction, plus complexes à mettre en œuvre mais qui permettraient d’avoir des maisons avec une meilleure étanchéité à la pluie. Elle rentra chez elle ce soir-là, harassée par sa journée, et commença sa soirée par une dose de Gingelys. Elle n’en avait pas pris de l’après-midi et ressentait les effets du manque. Elle s’était mise à transpirer, ses mains tremblaient si bien qu’elle eut du mal à déboucher le petit pot en terre cuite qu’elle avait fabriqué il lui semblait si longtemps déjà. Elle n’aurait probablement pas le loisir de refaire des créations avant un moment. De toute manière, elle n’en avait pas envie.

Elle aligna une ligne de Gingelys sur la petite commode près de son lit et inspira la poudre avec sa narine droite, la gauche lui étant douloureuse depuis quelques jours. L’effet de plénitude fut immédiat, même s’il lui fallait plus d’épice pour retrouver les sensations d’avant. Son rythme cardiaque s’accéléra, ainsi que sa respiration. Elle sentit qu’elle commençait à s’exciter, non pas par plaisir ou anticipation d’un plaisir, mais plutôt comme une réaction mécanique à ce qu’elle avait ingéré. Liana s’affala sur la couche qu’elle partageait avec Thomla et commença à divaguer. Elle posa sa main sur son ventre et commença à le caresser, en chantant d’une voix traînante une comptine pour enfant.

Thomla rentra dans leur chambre. Il devait être tard. La jeune femme ne savait pas combien de temps s’était écoulé. Elle avait sa main posée sur son sexe. Elle était moite. Thomla lui parla, d’un ton réprobateur. Sa voix semblait grave, lointaine, comme s’il lui avait parlé depuis une grotte :

— Liana, il faut vraiment que tu arrêtes de prendre du Gingelys, ça te détruit…

— Non, non, il m’aide. On l’utilise depuis des générations. Je suis la cheffe du village, je dois en utiliser, dit-elle d’un ton qui n’était pas vraiment convaincant, même pour elle.

— Pas dans ces quantités voyons ! Va voir une ancienne, une guérisseuse, je ne sais pas, quelqu’un. Elle te répondra que ce n’est pas bon pour ta santé.

Que lui prenait-il ce soir ? Il semblait énervé, fatigué et très irritable. Liana aussi était fatiguée.

— Qu’est-ce que tu en sais d’abord ?! Tu ne connais pas cette épice, c’est quelque chose de mon peuple, pas du tien !

— Je vois bien l’effet qu’elle te fait en tout cas. Je ne peux plus continuer comme ça Liana.

Le jeune homme se détourna et commença à remettre sa veste. Liana voulut se relever, pour le retenir mais trébucha et glissa par terre.

— Non, non, je suis désolée, reste là, ne me laisse pas ! implora-t-elle d’une voix misérable.

— Je… Liana…

Il céda, un peu par d’habitude. Il se mit à genoux et entoura sa bien-aimée de ses bras protecteurs. Elle commença à pleurer.

— Je suis désolée Thomla, vraiment désolée. Je vais arrêter, je te le promets.

— Je sais…

Liana répétait toujours ça quand elle partait en crise. Et pourtant elle ne faisait rien de concret. Le lendemain, elle avait oublié et recommençait à prendre cette drogue qui la détruisait.

Ils restèrent ainsi quelques minutes, assis par terre. Thomla caressait les cheveux de Liana avec tendresse. On dit qu’il y a parfois des épreuves à traverser dans tout couple, mais il trouvait que celle-ci était particulièrement difficile. Alors qu’il la consolait, Liana sembla reprendre vie, elle commença un peu à s’agiter et à pousser de petits gémissements de plaisir. Le Gingelys refaisait surface et reprenait possession de son corps. Elle releva la tête et entreprit d’embrasser Thomla, d’abord avec douceur, puis de plus en plus sauvagement. Thomla se laissa faire, esclave de ses sentiments pour la jeune femme. Liana releva sa jupe et regarda Thomla :

— Fais-moi un enfant, j’en ai envie !

— Liana… Je ne crois pas que ce soit le bon moment, répondit-il gauchement.

— Ne pose pas de question, fais-moi l’amour !

Son regard s’était enflammé. Ce n’était plus réellement Liana qui était là mais quelqu’un d’autre, de difficilement contrôlable. Son amant tenta de se soustraire à son étreinte toxique. Elle forçait de plus en plus pour le retenir, elle lui faisait mal. Sans s’expliquer son geste, Thomla la repoussa rudement par terre où elle tomba sur le dos. Elle se remit à pleurer, en se mettant en position fœtale. Son conjoint sentit ses entrailles se serrer. Il l’avait blessée, tant dans son corps que dans son âme. Il se rapprocha d’elle et lui dit :

— Tu te rends compte que c’est le Gingelys qui nous empêche d’avoir des enfants ? Tu le sais hein ?

Sa voix était dure, la colère remplissait sa bouche. Pourtant, il avait probablement raison. Nul besoin d’être guérisseur pour remarquer que l’épice agissait telle une drogue qui détruisait la jeune femme. Liana se retourna, les yeux pleins de haine :

— Va-t’en ! Va-t’en ! Dégage d’ici ! C’est chez moi ! Espèce de merde !

C’était de loin la plus grosse crise que la jeune femme ait jamais eue. Thomla la regarda avec pitié. Malgré l’étendue de l’amour qu’il lui portait, il était perdu, ne sachant que faire. Il décida de sortir, pour passer la nuit ailleurs. Il avait toujours sa hutte qui n’était plus vraiment habitée. Le cœur lourd, il s’enfonça dans la nuit. Liana hurlait encore alors qu’il était dehors, elle n’avait peut-être même pas remarqué qu’il n’était plus là. Thomla marcha quelques centaines de mètres en direction du village Firman, avant de s’écrouler par terre, sanglotant.


***


Il resta au village le lendemain, et le surlendemain. Liana ne vint pas le voir. Il n’arrêtait pas de penser à elle et était complètement perdu. Il ne pistait plus vraiment avec Sirclam, qui ne lui avait rien dit, car il savait. Tout le monde savait.

Le troisième jour, Niclos vint le voir. Thomla était occupé à fendre du bois. Une saine activité qui lui permettait de vider son esprit, tout en fortifiant ses muscles. Il avait passé la matinée à faire cela, torse nu. Son corps s’était développé ces derniers mois et il avait gagné en épaules, en pectoraux. La sueur coulait dans le creux de son dos et avait rendu son corps luisant. Son ami le regarda faire un moment et lui dit, d’un ton vaguement amusé :

— C’est pas parce que ton couple va mal qu’il faut abattre toute la forêt hein ?

— Niclos, c’est pas vraiment le moment de faire des traits d’humour…

— Je crois que si, justement, personne ne te dit rien, il faut bien que quelqu’un essaye de te parler tu crois pas ?

C’était tout à fait Niclos. Il conservait toujours un esprit joyeux, parfois en décalage avec la situation. Mais c’était peut-être ce dont Thomla avait besoin, tout compte fait. Il posa sa hache, essuya son visage avec sa chemise et se tourna vers son ami :

— Tout le monde est au courant, c’est ça ?

— Tu t’en doutes bien ! La cheffe de nos deux villages qui fait la gueule à son amoureux, ça fait jaser, c’est sûr.

— Hmm, j’ai l’air pitoyable non ?

— Tu t’en sors bien, compte tenu de la situation.

— Tu veux dire quoi ? demande Thomla.

— Bah, c’est un secret pour personne que Liana a des problèmes avec le Gingelys. Les femmes en parlent, s’inquiètent pour elle. Elle est allée voir une guérisseuse hier. Elle veut s’en sortir Thomla, tu comprends ?

— Je… Je ne sais pas. Franchement elle m’a dit plein de fois qu’elle allait arrêter, et regarde où ça la mène ? À chaque fois elle recommence.

— Je sais que tu as fourni beaucoup d’efforts, que tu penses avoir épuisé ta patience, mais elle t’aime encore. Tu t’en rends compte ?

— Parfois j’en doute, je crois que le Gingelys lui a fait oublier qui nous étions.

Thomla semblait désemparé.

— Non, je t’assure, elle t’aime, tu lui manques, dit Niclos.

— Comment tu le sais ?

— Elle s’est confiée à Ismy hier. Elles ont parlé longtemps. On ne peut pas dire qu’elles soient très amies, mais parfois se confier à quelqu’un qui nous connaît un peu moins est plus facile, enfin je crois.

— Je ne sais pas quoi faire, Niclos.

— Elle se sent très coupable de comment elle s’est comportée. Je pense que tu devrais aller au village, elle s’excusera. Elle avait l’air décidé à arrêter le Gingelys à haute dose hier, en tout cas.

— Tu penses que je dois y aller ?

— Oui, arrête de réfléchir bon sang !

— D’accord, je vais y aller…

Thomla regarda son ami. Il souriait, un peu comme à son habitude. Il semblait heureux.

— Ça va avec Ismy ? demanda le jeune homme.

— Super, je te l’avais dit que c’était la bonne !

— Elle est pas avec toi aujourd’hui ?

— Non, elle doit être avec Solimo je crois, ou peut-être Galrom, je sais pas trop. On a prévu d’être ensemble ce soir.

Niclos avait dit cela le plus simplement du monde. Thomla avait du mal à comprendre.

— Tu n’es pas jaloux ?

— Pas vraiment, tu sais moi aussi je ne suis pas uniquement avec elle. Hier j’ai passé la nuit avec Leymati, je l’aime beaucoup cette fille, mais c’est pas comme Ismy.

— Que veux-tu dire ?

— On est vraiment amoureux tous les deux. Avec les autres c’est agréable, on passe des bons moments mais Ismy reste la femme de ma vie.

Thomla était en train de réfléchir. Cela lui semblait complètement inconcevable d’avoir ce genre de relation. Il imaginait la jalousie qui le prendrait de savoir Liana avec un autre homme, dans ses bras, en train de lui faire l’amour. Niclos reprit :

— Ismy aime séduire, se sentir désirée. Quand on est en couple exclusif c’est plus compliqué. Au fil du temps, le jeu de séduction avec l’autre se calme un peu. Là, avec d’autres relations il y a toujours une stimulation provenant de quelqu’un d’autre. Je dois avouer que j’aime ça moi aussi.

— Peut-être qu’un jour je comprendrai tout cela. En attendant, j’aimerais bien essayer de régler notre problème, juste nous deux, dit Thomla.

— Va la voir, tu verras, ça va s’arranger.

Le jeune homme voulait partir tout de suite retrouver Liana. Elle lui manquait terriblement, malgré ce qu’elle avait dit, ce qu’elle avait fait. Il était prêt à pardonner et à l’aider pour qu’ils s’en sortent, ensemble.

Il se lava dans la rivière, passa une chemise propre et se dirigea d’un bon pas vers le village Molwin.


***


Alors qu’il était presque arrivé, il entendit des cris qui provenaient des habitations. Alarmé, il se mit à courir et découvrit avec horreur que le village était attaqué. Des hommes armés de hachettes de combat étaient en train de ferrailler avec les guerrières Molwins qui tentaient vaillamment de défendre leur foyer. Ils étaient nombreux mais les guerrières étaient entraînées. Elles tenaient pour le moment l’enceinte extérieure, mais les travaux d’agrandissement avaient laissé une brèche ouverte. Le jeune homme n’était pas armé, il n’avait que son couteau de chasse. Il n’avait cependant pas vraiment le choix, il ne pouvait pas rester là à ne rien faire. Il était encore camouflé par des feuillages et vit deux guerriers qui étaient un peu en retrait, attendant probablement un ordre pour attaquer.

Il approcha furtivement, son cœur battant à tout rompre. Il n’était pas un guerrier, n’avait jamais été entraîné dans ce sens. S’il les prenait par surprise, il avait peut-être une chance. Il savait par contre pister, relever les traces, ne pas faire de bruit dans ses déplacements. Son cœur battait tellement fort qu’il s’attendait à ce que les ennemis l’entendent et se retournent. Ils n’étaient pas très grands et avaient des cheveux longs tressés. Ils portaient des peintures de guerre ou des tatouages sur leurs épaules nues. Ils combattaient torse nu, sans aucune protection.

Thomla avait dégainé son couteau, et approchait par-derrière, silencieux comme une ombre. Les deux guerriers surveillaient le village, et ne semblaient pas attentifs à leur environnement immédiat. Thomla devait agir vite, il entendait des cris dans le village de Liana et espérait qu’elle allait bien. Arrivé à moins de deux mètres de ses ennemis, il bondit et planta sa dague dans les reins de l’homme qui était le plus proche de lui. Celui-ci se raidit en poussant un hoquet de stupeur. Il s’effondra sur le côté avant que le jeune homme ait pu extraire sa lame. Par réflexe, Thomla serra son couteau et fut entraîné dans la chute avec sa victime. Il sentit le sang chaud couler de la blessure sur sa main. Le deuxième homme fit volte-face très rapidement, trop rapidement. Il leva sa hachette et l’abaissa, sans se poser de question, sur Thomla. Il n’avait même pas eu l’air surpris de cette attaque. Par pur réflexe, le pisteur lâcha son arme et roula sur le côté. La hachette se planta dans la cuisse de la première victime, qui poussa un cri de douleur. Thomla était désarmé, mais sentait qu’il pouvait faire quelque chose. D’un bond, il sauta sur son adversaire qui armait son prochain coup. Il le percuta d’un coup de genoux dans les parties génitales. Celui-ci, surpris, ouvrit grand les yeux et se plia en deux sous l’effet de la douleur. Thomla réussit à lui prendre son arme des mains et l’abattit sur son crâne, qui se fendit jusqu’aux oreilles. Il retira d’un coup sec la hachette dans un craquement d’os. L’homme roula par terre, les yeux figés. Du sang et de la cervelle se répandaient sur le sol du sous-bois.

Le jeune homme s’approcha du blessé, qui se tortillait de douleur, une main sur le flanc, l’autre sur sa cuisse mutilée. Il regarda Thomla, avec terreur.

— Attends, non, arrête !

Thomla ne répondit même pas. Il leva son arme, et l’abattit froidement sur la gorge de l’homme. Le sang jaillit de la plaie béante et il mourut dans un grognement étouffé.

Thomla n’avait jamais tué personne. Et pourtant, il l’avait fait, sans hésiter. Il avait même éprouvé une certaine jouissance à posséder la vie de ses ennemis, de décider du moment où il arrêterait leur cœur.

Il devait maintenant rentrer dans le village pour retrouver Liana. Il conserva sa hachette et se mit à longer la haie d’enceinte. Une odeur de fumée commença à lui remplir les poumons. Un feu avait été démarré, quelque part du côté des habitations. Il vit une guerrière surgir à bonne distance de lui, armer un arc et lui tirer dessus. Il évita de justesse la flèche et cria :

— Stop ! c’est moi, Thomla !

— Thomla, c’est bien toi ?

Il avait reconnu la voix. C’était Mirthe. Il s’approcha d’elle. Elle s’était équipée à la hâte, son gros ventre en avant. Elle vit un guerrier ennemi s’approcher à découvert. Elle arma, tira, et une flèche alla se ficher dans la cuisse de l’homme, qui hurla.

— Saleté de ventre ! Il m’empêche de bien viser !

Elle posa sa main dessus et dit avec une certaine tendresse :

— Enfant ! Tu as intérêt à me rendre fière quand tu seras né !

Elle sourit malgré tout à Thomla :

— Tu cherches Liana je suppose ? Elle est au centre du village, pour protéger les réserves de Gingelys. Va la rejoindre, je te couvre !

— Merci Mirthe, fais attention à toi.

Elle lui adressa un clin d’œil, tout en encochant une nouvelle flèche. L’ivresse du combat et ses cheveux emmêlés lui donnaient un air sauvage, indomptable. Elle portait la vie en elle et semblait bien décidée à semer la mort autour d’elle.

Thomla avança dans le village sans rencontrer de résistance. Le combat semblait se dérouler vraiment devant les réserves d’épices. Une fumée âcre lui montait dans les narines au fur et à mesure qu’il s’avançait. Il vit couché par terre une femme avec sa fille. Aucune des deux ne bougeait. C’était les premières victimes qu’il voyait. Il vit au loin un attroupement de guerrières qui étaient en train de se battre. Elles n’étaient pas assez nombreuses et commençaient à céder du terrain. Thomla accourut, dans le dos des ennemis. C’est alors qu’il vit Liana, en train de se battre avec une épée courte contre un homme qui devait bien faire deux fois son poids. Il abattit sa hache vers la jeune femme. Thomla sentit son cœur manquer un battement. Au dernier moment, la jeune femme bondit sur un côté, évita l’attaque mortelle et se fendit. Son épée s’enfonça directement dans l’aine de son assaillant qui tomba à terre. Elle lui planta l’épée de nouveau dans le torse. Elle tourna la tête et vit Thomla. Elle lui cria :

— Va sortir les jarres de Gingelys ! C’est en train de brûler !

Effectivement, la petite cabane que les guerrières protégeaient fumait, des flammes sortaient de la couverture de chaume. Le jeune homme approcha d’un pas vif en contournant celles qui défendaient l’entrée contre quelques soldats ennemis. De la fumée s’échappait en grosses volutes de la porte d’entrée, qui était encore fermée. Apeuré, mais avec courage, il saisit la poignée et tira. L’apport d’air neuf aviva le feu qui gronda et s’amplifia. Une vague de chaleur souffla le visage de Thomla qui se figea. Le feu, terrible, impartial et destructeur. Thomla ne pouvait plus bouger, terrassé par la peur de cet élément indomptable. Quelqu’un criait derrière lui. La voix était comme étouffée :

— Vite Thomla, va récupérer le Gingelys ! Vite !

Comme en transe, il décida d’arrêter de penser et pénétra dans la cabane. La chaleur était insoutenable, la fumée lui piquait les yeux. Il suffoquait. Il ne voyait plus rien. Il s’avança un peu plus, sentit sa tête qui tournait. Il se mit à genoux, son cœur battait, le sang pulsait à ses tempes. Il tenta de se retourner, de sortir. La sortie lui sembla trop éloignée. Il fut pris d’un vertige et tomba, inconscient.


***


L’attaque avait été brève mais destructrice. Liana avait sorti elle-même Thomla des flammes. Il était inconscient mais respirait encore. La cabane de stockage du Gingelys brûlait. Rien n’avait pu être sauvé. Elle ne pouvait pas supporter ce spectacle macabre et s’était mise à parcourir le village en quête de blessés à secourir. Elle avait une estafilade sur une épaule, le sang coulait. Ce n’était pas grave, en tout cas ce n’est pas ce qui pourrait l’empêcher d’avancer. Son visage était tuméfié, elle avait reçu un violent coup de manche de hache dans sa mâchoire. Pour autant, elle arrivait toujours à la bouger, rien ne semblait cassé. Mirthe arriva devant Liana, se tenant le ventre :

— On les a repoussés… C’était pas une balade de santé mais on a réussi, commença-t-elle.

— Des pertes sur le groupe extérieur ?

— Six Molwins, trois Firmans. Ils se sont bien battus. Ahhhh !

Elle venait de se plier en deux, la main sur le ventre.

— Mirthe, ça va ?

— Je crois que le bébé arrive ! C’est trop tôt !

Caelith sortit de sa petite hutte, les yeux en larmes. Liana la prit dans ses bras.

— Ma chérie ! commença sa mère, j’ai eu si peur ! Tu es sauve !

— Maman ! Emmène Mirthe chez toi, je crois que le bébé arrive. Va chercher la guérisseuse.

— Mais c’est bien trop tôt… Elle paraissait alarmée.

— Oui, c’est comme ça, fais de ton mieux, je dois m’occuper des urgences.

Sa mère prit Mirthe sous l’épaule et la dirigea chez elle. Un bébé ! Liana était tellement jalouse de son amie. Elle ne devrait pas. Et pourtant, elle souhaitait presque qu’il ne soit pas viable, qu’il soit trop prématuré pour survivre. Elle chassa cette pensée de son esprit. Qui pouvait penser à des choses horribles comme celles-ci ? Au sujet de sa meilleure amie qui plus est ? La jeune femme alla aux portes du village et vit le carnage qui s’était déroulé ici. Heureusement, il y avait plus d’ennemis morts que de Molwins et Firmans. Ils avaient bien défendu leur village. Ils avaient vendu cher leur peau. La réputation de son peuple était sauve. Elle vit des guerrières qui parcouraient le petit champ de bataille à la recherche de survivants pour les exterminer. Liana cria :

— Sylia, attends ! Il y a des survivants ?

— Oui, lui bouge encore un peu, répondit-elle d’un ton un peu blasé.

Elle désigna un guerrier qui essayait de contrôler sa douleur en serrant les dents. Liana s’approcha. Il avait une flèche plantée dans le torse. Du sang sortait de sa bouche. Les poumons étaient perforés et sa respiration était devenue sifflante. Il ne lui restait plus beaucoup de temps. La cheffe s’agenouilla à ses côtés :

— Qui t’envoie, homme ?

— Caidan, mon chef. Je suis du peuple des Kaerths. Il reviendra finir ce qu’il a commencé.

— On le repoussera, comme on vient de le faire, sois en sûr.

— Pute !

Liana se releva, fit face à Sylia. Celle-ci avait levé sa hache, prête à le mettre à mort.

— Non, laisse-le mourir, j’espère qu’il agonisera longtemps.

— Bien cheffe.

— Récupère nos morts, organise les préparatifs pour des funérailles dignes de ce nom. Balance les autres dans la mer, récupère ce qui peut être utile.

La guerrière hocha la tête et lança quelques ordres auprès des autres guerrières sur place.

Liana rentra au village et chercha Thomla. Il avait été déplacé dans leur hutte, posé sur leur lit. Ses cheveux étaient brûlés en partie. Sa jambe avait des cloques sur un côté. C’était une vilaine brûlure qu’il fallait soigner. Il respirait paisiblement. On aurait dit qu’il dormait. Il lui avait tant manqué ces derniers jours… La jeune femme s’assit et prit son pot en terre cuite qui contenait du Gingelys. C’était à peu près tout ce qui restait, toute la production était partie en fumée. Elle voulait en prendre, pour soulager ses douleurs, sa peine et se remonter le moral. Elle repoussa le pot. Non, elle s’était fait une promesse. Pour Thomla, pour elle, pour un jour leur enfant. Il fallait arrêter d’en prendre. Il fallait qu’elle réapprenne à vivre sans. Elle alla dehors. Il y avait un léger vent. Elle renversa son pot et les poussières de l’épice tant convoitée s’éparpillèrent dans le ciel.

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