Chapitre 1 - Singularité
Le texte qui suit est le résultat de cette première semaine de "L'Heure Sauvage", ma petite expérience d'écriture continue sur temps très court (session quotidienne de 25 minutes). Au total, un chapitre sur 2h30 de travail.
L'Heure Sauvage continue, chaque jour, sur Panodyssey
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J’aurais pu commencer par la première fois où cela m’est arrivé. Rien de plus naturel que de revenir à la genèse des évènements. Ou j’aurais pu entamer mon récit dans ce qu’il avait de plus prégnant : les cris, les larmes, l’incompréhension. La peur au ventre et le coeur en rage. In media res, comme on dit. Un subtil entrelac de suspense et d’action. De quoi entretenir l’intérêt du lecteur.
Mais ce serait me faire défaut. Or, je me refuse à toute malhonnêteté, aussi bien intentionnée soit-elle. C’est pourquoi je débuterai par ce simple constat : au début, je n’ai rien vu. Puis, je n’ai rien compris. A la première lumière, j’ai cru devenir folle. Enfin, j’ai pris conscience de l’étrangeté de ma situation, de sa singularité et, par ricochet, de tout le chemin des possibles auquel elle me renvoyait.
J’aime ce mot. Singularité. En mathématique, elle désigne une valeur infinie apparaissant dans un continuum. En astronomie, elle sera ce point de l’espace-temps où sa courbure devient infinie sous l’action de la gravitation. Mais son plus bel emploi réside dans la SF où, à vrai dire, on l’utilise tant et si bien qu’elle en devient une norme. Une jolie façon d’introduire un scénario autrement impossible.
Le jour où j’ai pris conscience qu’un rouage grippait, quelque part dans le doux mécanisme de mon ordinaire, ressemblait pourtant à tous les autres. La Belgique essuyait une nouvelle vague de chaleur et rôtissait depuis six jours, impuissante, sous les assauts d’un soleil écrasant. La population, d’abord ravie par cet avant-goût d’été, s’était très vite ravisée, et les discussions qui jusque là avaient éclaté en bulles enthousiastes et contagieuses même entre parfaits inconnus, s’en étaient retournées à leur grisaille ordinaire.
— Quel temps, hein
La dame me regardait avec cet air entendu de ceux qui se savent possesseurs d’une vérité universelle. Le genre de personne capable de vous tenir la grappe pendant des heures sur le thème de la pluie, du beau temps et des illusion perdues. J’esquissai un sourire poli et pris grand soin d’éviter tout échange visuel. Surtout, ne pas l’encourager. Replonger sur l’écran de mon smartphone et signifier toute fin de non-recevoir.
— Quel gâchis, continua-t-elle cependant, insensible à ma rebuffade. Il fait moche 360 jours sur l’année et pour une fois que le soleil se rappelle de nous, c’est pour nous griller sur place. Enfin, nous cuire à l’étouffée
Elle laissa échapper un gloussement rauque qui piqua ma curiosité. Malgré moi, je lui glissai un regard en coin. Elle avait grimaçé et son visage constellé de petites taches brunes en semblait tout chiffonné. Seules les pattes d’oies qui lui couraient des tempes et avaient creusé des ravillons joyeux jusqu’à l’orée des cheveux apportaient un peu d’ordre et de linéarité à ce visage tout en courbes.
Elle devait avoir la soixantaine bien tapée et la portait sans fard. Sa seule marque de coquetterie résidait dans ses cheveux, une crinière rouge vif qu’elle portait en boucles folles autour du visage. Plutôt difficile à ignorer...une fois qu’on avait dépassé le t-shirt en résille, le jean dévasté et les combat shoes. Pourtant, aussitôt happé par sa bizarrerie, mon regard la quitta tout à fait pour se fixer sur un point, loin derrière elle, par delà les vitres du bus dans lequel nous étions assises.
La citadelle. Gigantesque, majestueuse, elle surplombait la ville et les collines environnantes. La statue du chevalier à la tortue dorée, une oeuvre d’art aussi intrigante qu’incompréhensible, trônait à son sommet.
Je me levai d’un bond et arrachai sans le vouloir un cri de surprise à ma voisine écarlate. “Impossible !”
Incrédule, je tournai la tête. D’abord à gauche, puis à droite. Puis, hébétée, je fixai à nouveau cette citadelle aux fondations deux fois millénaires.
— Impossible, répétai-je à mi-voix.
— Tout va bien ? demanda la dame avec une sollicitude sincère. Vous avez raté votre arrêt ?
Je la dévisageai d’un regard blanc, presque fou, puis j’explosai de rire. Un long spasme nerveux et irrépressible. Elle fronça les sourcils et, de nouveau, son visage se chiffonna. Je ne sais pas pourquoi, je me fit la remarque qu’elle était jolie et avait même dû être belle, à une époque. C’était sans doute ce dont j’avais besoin pour revenir à moi.
Je m’ébrouai, chassant les dernières bribes de rire qui me secouaient le corps, et retombai sur mon siège.
— Pas qu’un, soufflai-je et, malgré moi, mon regard la dépassa pour se poser encore et toujours sur l’énorme forteresse de mon enfance.
Comment aurais-je pu lui expliquer ? même moi, j’étais incapable de comprendre comment, en prenant le bus à Bruxelles, il y a quelques minutes, j’étais à présent à plus de quatre-vingt-cinq kilomètres, en plein Namur.
Bien sûr, je me suis posée des questions. Mon cerveau tournait à plein régime, élaborant toutes sortes de théories plus fumeuses les unes que les autres et dans lesquelles le terme “quantique” avait une place de choix, davantage parce que ça sonnait bien que par réelle compréhension de la chose. Une convention, si vous voulez. Si l’évènement est inexplicable, il doit être quantique. A vrai dire et à ce stade, je me foutais royalement de pouvoir mettre un mot ou une formule mathématique sur mon problème. Je paniquais. Or, quand je panique, même une poule sans tête fait office de parangon de sagesse. Je perds tous mes moyens. Limite, je me coucherais en position fœtale au sol et j’attendrais le passage de la grande faucheuse. Oui, comme ça, sans réfléchir. Un bête réflexe reptilien. Ou alors, quelque part dans la grande aventure de l’évolution, ma branche a dû croiser celle de l’opossum. Je joue au mort. C’est une stratégie comme une autre, mais j’avoue qu’elle peine à prouver sa valeur. Ou alors, je n’ai pas encore rencontré la bonne circonstance dans laquelle l’activer. Avec le temps, j’ai appris à composer. Pas avec la panique, mais un numéro. Plus précisément celui de mon mari. Dès que les premières velléités de possumitude se déclarent, je l’appelle et il me tire d’affaires. Il me raisonne, me rassure, me houspille aussi, quelquefois.
Bref, il déclenche la réponse adaptée à la situation.
Fébrile, je dégainai à nouveau mon smartphone et fouillai les appels récents à la recherche de son numéro. Je fais partie de ces gens qui ont la flemme de configurer leur répertoire et qui n’ont ni ICE* ni favoris enregistrés. Sans compter les numéros invalides jamais effacés et les quatre Sophie et Deux Fabrice sans signes distinctifs.
Je fis le tour de mon répertoire deux fois avant de le retrouver. Listé sous son nom complet, tel un inconnu. Un long frisson désagréable me parcourut l’échine. Je suis un peu désorganisée, mais pas au point d’ignorer le nom sous lequel j’ai enregistré mon époux. Par un réflexe presque atavique, je consultai le revers de mon poignet gauche. Je n’avais plus porté de montre depuis près de quinze ans, pourtant, mon regard rencontra les aiguilles presque ordinaires d’une montre Chanel. De toute évidence, il n’y avait pas que ma localisation qui avait changée au cours de ce dernier quart d’heure. Je fixai à nouveau l’écran du smartphone. Ce nom, impersonnel au milieu de tous les autres. Je craignais les implications que cela suggérait.
Le cœur empli d’appréhension, j’appuyai cependant sur le bouton d’appel.
*In Case of Emergency - numéro à appeler en cas d’urgence
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