Chapitre 2 - Détresse
Le texte qui suit est le résultat de cette deuxième semaine de "L'Heure Sauvage", ma petite expérience d'écriture continue sur temps très court (session quotidienne de 25 minutes). Au total, un chapitre sur 2h30 de travail.
Cette semaine a été émaillée d'un épisode maladie, donc retard et dernières sessions réunies sur le dernier jour, mais deux réelles sessions de 25 minutes avec pause entre les deux
L'Heure Sauvage continue, chaque jour, sur Panodyssey
-------------------------------------------------------------------------------------------
— Ghislaine ? tu es où ? ça fait une demie-heure qu'on t'attend !
La tension qui me raidissait la nuque s'évapora aussitôt. Qu'il était bon de surprendre de l'inquiétude dans sa voix, moi qui m'était préparée à l'indifférence, voire - pire ! - l'ignorance. Je laissai échapper un soupir de profond soulagement et sentit quelques larmes monter derrière mes paupières toujours fermées.
— Je suis arrivé à les faire patienter jusque maintenant, continua-t-il d'une voix toujours pressante, mais aux inflexions plus feutrées, "mais j'arrive au bout de mon quota d'excuses, là. Qu'est-ce que tu fous, bordel ?"
Un sursaut s'opéra dans ma poitrine. Une pointe d'excitation, de stress ou d'espoir. Ou les trois en même temps. Difficile de me prononcer, mais c'était si ardent que cela me traversa de part en part et irradia dans tous les membres à la fois. Me coupa le souffle et tous les sens moteurs.
Je me redressai sur mon siège et, hébétée, balayai les environs d'un regard fébrile. J'étais toujours à Namur, dans ce bus qui m'emportait je ne savais où, l'imposante citadelle désormais derrière nous. Elle nous suivrait cependant longtemps, les pointes de ses fortifications visibles encore à des kilomètres, surplombant le cours indolent de la Meuse et de son halage. Je le savais, j'avais tant de fois essayé de l'abandonner, adolescente, pour à chaque fois revenir vers elle, penaude, repentante et pénitente. Je m'ébrouai et revint à l'écran vide de mon smartphone, vers cet appel qui, malgré la colère, l'énervement et l'évident déplaisir de mon mari, représentait mon seul ancrage avec la normalité.
— Tu es chez le notaire ?
J'avais soufflé ma question d'un ton de conjurateur, à voix basse, les deux mains couvant le micro de l'appareil. J'avais buté sur chacun des mots, aussi, incapable de les faire sortir sans qu'ils se cognent aux parois de mon palais.
Le sang me battait les tempes et la gorge, mon estomac se révoltait en spasmes violents et des éclairs blancs s'entredéchiraient sur mes rétines. Tout en moi n'était plus que percussions, des plus sourdes aux plus fracassantes, et dans ce tintamarre qui m'empêchait de penser, j'attendais une réponse qui ne venait pas.
Parce qu'on avait vraiment rendez-vous chez le notaire. Avant toute cette délirante virée incompréhensible à Namur. Je veux dire, une demie-heure auparavant. C'était même la raison pour laquelle j'avais grimpé dans ce bus, Place Flagey, le souffle court et, maintenant que j'y songeais, tout à fait ruisselante de sueur d'avoir couru le long des étangs. Oui, j'ai la malheureuse habitude d'organiser mes journées sans aucune contingence, c'est la source essentielle de nos disputes, avec Joris. Mon mari. Il est aussi discipliné que je suis bohème. Du type à avoir un code couleur pour chaque entrée dans son agenda. Je me souviens qu'il avait maintenu un planning détaillé pour la préparation de notre mariage, avec gantt chart, chemin critique et tableur excel pour un suivi budgétaire circonstancié. Je me rends compte que ça ne dépeint pas une image très flatteuse de lui, pourtant, je vous assure qu'il est le meilleur des hommes. Déjà, il compose avec ma fantaisie au jour le jour, même si ça le rend chèvre.
— Chez le notaire ?! De quoi tu parles ?
Douche froide. Une expression devenue, au fil du temps, un cliché. Je comprenais l'intention, la sensation de stupeur qu'elle convoyait, mais je n'avais jamais adhéré à l'idée. Ce jour-là, je compris pourquoi. Un jet d'eau glacé m'aurait sans doute stupéfiée sur le moment, mais il m'aurait surtout réveillée, poussée à l'action, au mouvement. Alors qu'ici...
C'était comme un vide, un gouffre sans fond qui s'ouvrait au creux de moi et entraînait chaque particule de mon être vers le néant. Je me délitais, me déstructurais à vue d'oeil, victime d'un trou noir spécifiquement conçu à mon effet. Incapable de bouger, de penser et même de pleurer.
Je ne comprenais rien. Qu'est-ce que je faisais là ? Que m'arrivait-il ? Ma vie, ce parcours imparfait, parsemé d'erreurs, d'improvisations, d'essais jamais concrétisés, d'actes manqués et de folies sans queue ni tête, m'était devenue tout à fait méconnaissable. Un bordel sans nom. Comme si, quelque part, quelqu'un s'était amusé à réarranger tous les blocs de mon existence. Ou plutôt y balancer un grand coup de pied et les disperser au diable vauvert.
— La maison ? balbutiai-je pourtant d'une voix de souris. Ultime tentative de reprendre le cours d'une existence que j'aimais plus que tout au monde.
— Ghislaine, je ne sais pas ce qu’il te prend, mais…
Une embardée soudaine du bus nous précipita tous vers l’avant. Ma voisine s’agrippa à mon bras avec force pour retenir sa chute, ses ongles s’enfoncèrent dans ma peau et la douleur m’arracha le téléphone de la main. « Pardon », marmonna-t-elle, et j’acquièscai d’un hochement de tête, mais le bus fit une seconde embardée, encore plus violente que la suivante. Je me rattrapai in extremis à l’une des mains courantes et appuyai sur le bouton d’appel d’arrêt. Une veilleuse orange s’alluma au-dessus de la porte coulissante du véhicule et projeta un halo rougeoyant dans tout l’habitacle. Cela aurait dû m’alerter, mais, trop focalisée sur mon gsm perdu, à fouiller le sol entre les sièges, je n’y prêtai qu’une attention distraite.
Enfin, je le localisai entre deux rangées. L’appareil avait glissé jusque dans une rainure de la ventilation et ne devait son salut qu’à la coque protectrice qui l’avait empêché de tomber tout à fait dans les entrailles du bus. La communication avait été coupée, bien sûr, et je me retrouvai à sonder un écran désespérément noir tandis qu’un duel impitoyable se déroulait dans mon âme.
— Tout ça n’est qu’un rêve, un mauvais cauchemar. Tu travailles trop, tu es épuisée, c’est normal. Tu vas te réveiller, tout ira bien.
— C’est ça, la vraie vie, ma vieille. C’est maintenant le réveil. Ah, ça fait mal, hein, après tes jolis songes à l’eau de rose. Mais tu croyais quoi, exactement ?
— C’est n’importe quoi. On ne rêve pas dix ans d’une vie dans les détails.
— Parce que tu crois qu’on peut rêver les bleus que tu as sur les avant-bras ?
Je baissai les yeux et avisai les marques en demi-lunes violacées qui s’étaient gravées dans ma peau.
— Ca suffit ! , m’écriai-je, et ma voisine me coula un nouveau regard inquiet. Je l’ignorai et me levai.
La veilleuse au-dessus de la porte s’était transformé en gyrophare et ses éclats désormais rouge vif éclairaient les visages des passagers toutes les demi-secondes. Je levai les yeux vers elle et fronçai les sourcils. C’était un dispositif pour le moins irrégulier. Pourtant, à aucun moment, mon esprit n’enregistra cela comme un détail significatif. A aucun moment, la bataille qui faisait rage en moi ne décida de l’utiliser pour étayer une position plutôt que l’autre. A aucun moment, non plus, je ne m’interrogeai sur l’impassibilité des autres passagers dont l’attention ne semblait en rien dérangée par ce balayage constant. Ma voisine avait reporté son regard vers l’extérieur, comme la plupart des voyageurs âgés, et la jeunesse était rivée sur des écrans aux tailles diverses.
Une voix grésillante tonna des hauts-parleurs fixés de part et d’autres de l’habitacle.
« Prochain arrêt imminent. Veuillez rejoindre les portes et attendre l’arrêt complet de l’appareil »
Accrochée à la main courante, je jetai un coup d’œil alentour. Personne ne broncha, à l’exception d’un garçon d’une douzaine d’années et de deux femmes en pleine conversation. Ils avaient levé les yeux et consulté un petit panneau au-dessus des fenêtres pour retourner ensuite à leur occupation. J’étais seule devant cette porte, à la regarder sans savoir quoi faire. Ce n’était pas mon arrêt. Ça ne pouvait pas l’être. Mon arrêt était à des dizaines de kilomètres d’ici, dans une autre ville, dans une autre vie. Or, quelque part, c’était mon arrêt, car je n’avais rien à faire, ici, dans ce bus, dans cette cité qui n’était plus la mienne depuis que j’avais décidé de l’abandonner. Je serrai les dents. Ma décision était prise.
Le bus s’immobilisa dans un grincement de freins abominable et les pistons hydrauliques de la porte s’activèrent dans un chuintement de soupape à pression. Je fis un pas en avant et posai le pied au sol. Je clignai des yeux sous la lumière crue du soleil. Derrière moi, j’entendis le bus repartir dans un buzz de vaisseau spatial, signe distinctif des véhicules électriques.
« Attention ! »
Un vélo me frôla, vite accompagné d’un flot d’insultes aux colorations diverses. Je plissai les yeux, une main en éventail sur le front, et cherchai un repère connu.
Devant moi, blindée de monde à son ordinaire, bordée des cubes impersonnels des bâtiments de l’université, s’étendait l’avenue Héger. Incrédule, je m’attardai sur la bibliothèque, le « toblerone », comme on l’avait surnommée, et sur les pointes élégantes du bâtiment d’Histoire, loin derrière.
Incapable d’en supporter davantage, je me coulai au sol, les jambes littéralement coupées.
J’étais revenue à Bruxelles
Beitragen
Du kannst deine Lieblingsautoren unterstützen


Kommentar (0)