Deuxième partie (2015)
Deuxième partie (2015)
Peut-être avez vous déjà entendu parlé de l’oiseau de Lune. Il s’agit d’un homme, qui, touché par la magnificence d’un chant, a rejoint pour toujours le monde des sopranos aviens. Mais bien sûr, un oiseau fait à base d’homme, c’est assez particulier. Et comme de juste, celui-ci avait une spécialité étrange. Il sortait toutes les nuits, pour une durée plus ou moins longue, mais jamais lassante. Beaucoup d’Hommes et quelques oiseaux font cela, ce n’est pas très étonnant. Mais ce qu’il se passait alors va vous épater.
Cet oiseaux à base d’homme était iridescent. Certains colibris sont iridescents aussi. Mais cet oiseau là était iridescent à un point tel que la lumière de la Lune, se reflétant sur son plumage, colorait le ciel de grands rideaux verts. Ils semblaient se déplacer au gré des vents, drapant les astres de mille possibilités grandioses. Leurs splendides ondulations faisaient exploser le ciel et disparaître les étoiles, jusqu’à vous en faire perdre le nord. La vue ne pouvait capter tous les détails de ce coup de maître, mais le spectacle restait gravé en un souvenir toujours saisissant.
Bien entendu, l’oiseau de Lune n’avait que peu conscience de cela. Sa tête de linotte était bien naturellement étourdie. De plus, la disposition de ces yeux ne lui permettait pas de voir l’intégralité du spectacle. C’est bête, mais c’est comme ça : sa transformation l’avait condamné à ne pouvoir admirer l’intégralité de la beauté qu’il apportait sur cette terre. Mais bien entendu, il s’en fichait. Le phénomène lui semblait somme toute banal, étant donné qu’il apparaissait toutes les nuits, à chaque fois qu’il sortait. Peu importe où il allait, le ciel était toujours drapé de ces reflets, alors pensez donc, ma bonne dame !
En sus, il avait bien vite oublié les couleurs de sa vie d’homme. Il prenait un tel plaisir à voler. Le souffle léger de l’air lui lissait les plumes. Son poids, du même genre que ces dernières, lui permettait de faire de longs survols, sans que sa légèreté ne semble un jour prendre fin. Souvent, l’air plus froid le surprenait au sortir d’un lac. C’était alors que son cœur se serrait autant que le sol se rapprochait, juste avant qu’il ne donne quelque coups d’ailes pour remonter. Il avait petit à petit pris goût à ce jeu. Mais il ne voyait pas que, dans le ciel, le crépitant rideau vert s’agitait de soubresauts, et faisait décoller d’émerveillement le coeur de bien des observateurs anonymes.
Bien sûr, la forêt était magnifique, dans la diversité de ses teintes. Le monde n’a pas la même couleur d’en haut, surtout lorsqu’on est un oiseau de Lune. Le voile qui cache les détails des formes est bien vite compensé par les explosions d’éclats qu’il révèle. Le monde était ainsi peuplé de milliers de petits reflets, propres à chaque espèces d’insectes et de plantes. Parfois, le pelage argenté d’un cerf l’éblouissait presque, et il rusait avec les courants pour suivre ce bel animal brillant de mille feux. Le flot étincelant s’arrêtait souvent d’un coup pour se reposer dans les broussailles. C’était alors l’heure de rentrer. Cela n’était pas très compliqué, il suffisait de trouver un trou, dans l’écorce d’une vieille forêt, ancienne demeure du besogneux Pic Bois. En ces temps de repos, il pouvait rêver à la course d’un sanglier, ou encore à la chaleur du terrier d’un blaireau. Nuit après nuit, il apprenait à être un peu de tous les animaux de la forêt. A l’heure où les gens s’élèvent, ses collègues les plus matinaux, roucouleurs en tout genre, siffleur et caqueteurs, lui offraient le privilège d’ouïr les plus belles symphonies. Leurs mouvements s’enroulaient et se déroulaient entre les arbres, tous les jours différents.
Cette vie dura tant que la beauté pouvait trouver sa place.
Mais, un jour, l’oiseau de Lune aperçu des hommes. Il ne pouvait détailler leur visages, mais leur éclat était très particulier. La plupart de la surface de leur corps était très terne, presque invisible, tandis que les quelques morceaux de peau découverts brillaient d’un éclat prodigieusement étincelant, presque surnaturel. Ils étaient parfois à côté d’une vague masse sombre, sur le bord de longs dédales linéaires. L’oiseau à base d’homme se demanda ce qu’ils pouvaient bien faire là : il n’en avait pas revu depuis bien longtemps, dans un paisible village sur les flancs de la plus haute montagne.
Chose plus étrange encore, il en voyait maintenant nuit après nuit. Chaque fois qu’il prenait son envol, il percevait du coin de l’oeil ces étranges reflets si brillants. Le crépitement du brasier réchauffant leur corps fragile se faisait entendre de loin, accompagnée certaines fois d’une voix rauque :
Bouleau, épinette, branches et buches
L’éclat des flammes consume nos certitudes brûlées
Bouleau, épinette, branches et buches
Il faut toujours nourrir le monstre orangé.
Bien que la chose l’ait au début surpris, il n’arrêta pas pour autant de voler. Il volait, volait, tournant petit à petit autour de cette drôle d’orange qu’est la Terre. Jusqu’au jour où il se retrouva à son point de départ. Il avait d’abord aperçu une masse imposante dans le lointain. Sa forme tronquée lui rappelait vaguement quelque chose, mais il avait préféré se concentrer sur la succession des vallons au dessus desquels il planait. Il pouvait voir les barques dérivant lentement, ces drôles d’êtres que sont les hommes agitant de grands filets au dessus des eaux boueuses. Celles-ci étaient encadrées de falaises moutonnées, érigées, creusés en de grandes arches par le temps et l’eau, son alliée facétieuse. Des arbres noueux se développaient aux endroits qu’elle ne pouvait plus atteindre ou qu’elle avait abandonné aux sables et limons. Entre ceux-ci, un observateur averti aurait sûrement pu voir des landes continues de rhododendron, dont les couleurs flamboyaient avec panache entre les roches. Mais l’oiseau de Lune n’était plus un homme de détails, non : il ne faisait que s’épanouir devant le spectacle que lui offraient ces montagnes et rivières sans fin.
Il fut néanmoins vite ramené à la réalité. Il connaissait cet endroit. Il avait déjà visité ce village, il y a plusieurs vies de ça. Il lui semblait même reconnaître la forêt qui se nichait au bas de ce versant, avec son épaisse couche d’aiguille de pins. Elle semblait n’avoir pas bougé. En la survolant, il se remémora les symphonies fantastiques qu’il avait ici entendu : c’étaient celles-ci qui l’avaient poussé à s’envoler. Saisi d’une forte émotion, il chancela et perdit le contrôle de ses ailes. Dans ces mouvements désordonnés pour se stabiliser, il se retrouva à regarder vers le sommet de la plus haute montagne. Il reconnaissait ses versants. Ceux-ci, éclairés par la Lune naissante, étaient arides, brisés, lacérés. Il pouvait voir d’ici comme l’ascension était difficile. De la neige coulait continuellement des goulottes les plus raides, tandis qu’il entendait dans le lointain le craquement des séracs qui visent à atteindre la nuque des alpinistes les plus téméraires. Il revivait son périple à travers ses nouveaux yeux, sa longue ascension qu’il avait gardé pour lui et qui l’avait isolé du monde des Hommes.
Il se rappela soudainement le vide humain qu’il avait ressenti, qui l’avait poussé à gravir la plus haute montagne, à rechercher la Lune. Et ce vide l’envahit à nouveau, tout comme quand il était un bipède, les pieds bien ancrés au sol. Surpris de revivre un si grand désarroi, il alla se poser au sommet du plus grand pin de sa forêt bien aimée, là où sa vie avait basculé.
Depuis ce promontoire, alors qu’il retrouvait ses esprits et se réhabituait petit à petit à la beauté du monde, il vit deux grandes formes volantes se dessiner au loin. Leur envergure était incroyable, c’étaient là les plus grands oiseaux qu’il n’avait jamais vu : des gypaètes. Ceux-ci arrivaient avec empressement, éructant de joie. Se posant près de lui, ils dévoilèrent le secret de leur bonheur :
Bonjour à toi, Ô oiseau de Lune,
Voilà bien longtemps qu’on ne t’a pas vu.
Notre ciel, par absence de ta plume
Son grandiose chatoiement a perdu.
Nous attendions avec impatience
Celui qui aux étoiles sait donner
Des atours que même la science
Jamais ne saurait expliquer.
De notre nid, au sommet du grand pin
Depuis la nuit des temps nous regardons
Cherchant signe, présage de devin
Nous redonnant enfin satisfaction.
Tu nous gratifies de ta présence
Et nous ne saurions te remercier
Mais nous te prions de donner séance
Afin de faire nos coeurs s’envoler.
Et oui, les gypaètes parlent en vers. Et avec élégance, en décasyllabe, ou presque. Ceci est parfaitement normal, et s’explique très bien (sauf pour les humains) : il s’agit d’une convergence que l’on retrouve chez tous les charognards. En effet, l’élégance est une propriété que l’évolution ne peut effacer. Ainsi, si certains la portent sur leur plumage, d’autres dans leurs attitudes, les charognards n’ont pu la conserver que dans l’expression. Ainsi, les urubus chantent en alexandrin, les gypaète en décasyllabe, et les vautours généralement en rimes embrassées. Ils s’enorgueillissent beaucoup de cette particularité, mais face à un être aussi exceptionnel que l’oiseau de Lune, ils ont fait taire leur arrogance et lui ont livré ces quelques vers.
L’oiseau de Lune fût assommé par ces explications. Certes, il prenait un grand plaisir à voler, surtout lors des flamboyantes nuits de pleine Lune, mais qu’avait-il de si particulier ? Pourquoi ces oiseaux d’ordinaire si arrogants lui portaient-ils une telle admiration ? N’avait-il jamais voulu que vivre heureux et admiratif du monde qu’il survolait ? Puis il comprit. La même raison poussait la déférence des rapaces et l’omniprésence des hommes les nuits de forte Lune : l’intense voile vert qui nimbait les étoiles. Celui-ci, venait on de lui dire, n’était pas universel, quasiment pas naturel ! Il n’apparaissait qu’aux endroits où lui, l’oiseau à base d’homme, planait, réverbérant les rayons astraux de ses longues plumes.
Mais comment était-il possible qu’il eu un tel pouvoir ? Avait-il jamais fait quoique ce soit pour l’obtenir ? Ce mystère le troublait, choqué qu’il était par sa si longue ignorance. Mais pourtant, il senti au fond de lui grandir réjouissance et fierté : lui qui avait tant aimé la nuit, voilà qu’il participait plus que jamais à sa beauté ! Au point qu’on l’acclame ! Et bien que cela soit dit : il ne prendrait pas son rôle à la légère, et accorderait désormais toute son énergie à produire les plus beaux, les plus ravissants, les plus merveilleux des spectacles nocturnes, peu importe le climat ou les péripéties de la vie.
Ainsi, chaque nuit, il vola d’une ardeur redoublée. Il guettait toujours du coin de l’œil les ondulations qu’il produisait, ou du moins ce qu’il pouvait en apercevoir. Chaque nuit, sa fierté grandissait, et il donnait plus de cœur à l’ouvrage, jouissant du nombre des admirateurs anonymes. Il ne remarquait maintenant plus seulement les hommes. Les proies nocturnes s’arrêtaient pour lever les yeux vers le ciel. Elle ne risquaient pas grand-chose : les prédateurs suivaient leur regard et se détendaient soudainement, assis sur la mousses, les roches ou les nénuphars.
Pourtant, chaque jour, l’éclat de ses exploits diminuaient. Oh bien sûr, au départ, cela n’était pas perceptible. Mais petit à petit, le ciel perdait de sa vigueur, et le nombre d’observateurs se réduisait. De plus en plus souvent, les proies finissaient dévorée par les prédateurs, ces derniers étant par nature moins attentifs à ce qui ne se mange pas. L’oiseau de Lune remarqua bien sûr cette désertion. Bien qu’il redoubla d’efforts, parfois jusqu’à finir la nuit épuisé, le nombre de ses admirateurs diminuaient inexorablement. Du coin de l’œil, il voyait l’éclat de ses reflets diminuer, le voile qui couvrait le ciel s’amincissant. Les étoiles, jalouses depuis longtemps, se réaffirmaient, blanchissant la voute céleste alors que le rideau tombait.
L’oiseau à base d’Homme était désespéré. Bientôt, il ne vit plus aucun être habillé venir à lui, tout au plus en apercevait il un par hasard, une nuit par semaine. Les éclats animaux qui griffonnaient la forêt avaient repris leurs trajets réguliers, ne s’arrêtant que de temps à autre pour observer le ciel. Ses nuits devenaient monotones, faites de longs survols en quête de sens, alors même que la caresse du vent sur ses ailes ne l’émerveillait plus vraiment. Il évitait même le plus possible les dépressions, de peur d’avoir la nausée. Bientôt, les fantastiques éclats qui miroitaient dans le ciel ne furent plus qu’un souvenir, une mode passée. Les Hommes attribuèrent cela à bien des phénomènes : les vents solaires, les changements climatiques, les extra-terrestres. Leur méconnaissance était touchante, tant elle semblait volontairement ignorer le désarroi et la souffrance que provoquait l’absence de ces crépitements célestes.
Heureusement, il se produisit un miracle, auquel personne n’aurait pu s’attendre, pas même les plus éminents spécialistes. Alors que l’oiseau de Lune passait au dessus d’un bosquet d’épinettes, là où la taïga dissémine les arbres au gré des reliefs, il vit des étranges lueurs, auxquels il ne prêta d’abord pas attention. Mais il repassa une fois, deux fois, trois fois… Ces étranges lueurs étaient toujours là. C’étaient les plus brillants reflets qu’il n’eut jamais vu. Le terme de reflet semblait même inapproprié : la lumière qui en provenait était si forte et si étincelante qu’aucune réverbération, dans n’importe quel monde ou n’importe quelle imagination, n’eut pu produire un tel phénomène. L’étrange être qui se trouvait en bordure des arbres ne pouvait être que la source de ce flamboiement. Intimidé, l’oiseau de Lune n’osa pas s’approcher. Il décida de passer quelque temps caché dans un arbre peu éloigné, afin d’observer la cause de cette surprenante lueur. Il ne pouvait toujours pas la distinguer clairement, mais une chose était sûre : elle revenait là toutes les nuits, du coucher du soleil jusqu’à ce que les étoiles illuminent le ciel.
Une nuit, alors qu’il sentait que les lueurs allaient rentrer s’abriter, l’oiseau à base d’homme prit son courage à deux serres et s’envola. La distance à parcourir jusqu’au bosquet n’était pas très grande, mais il fit tout pour la traverser le plus vite possible, de peur de voir l’objet se son intérêt, et il faut bien le dire, de son admiration, s’évaporer. Percevant cette agitation au dessus de lui, l’être lumineux posa les yeux sur l’oiseau de lune, qu’on ne pouvait plus distinguer que par des éclats fugitifs. A cet instant même, la puissance de son regard, caressant avec tendresse les longues plumes de notre volatile égaré, réveilla la nuit, la parant de mille feux d’une intensité qui n’avait jamais été observée. Pas une seconde il ne quitta des yeux l’oiseau de Lune, qui dessinait maintenant de lents cercles réguliers au dessus des arbres.
Bien entendu, il avait ressenti le changement autour de lui, avait perçu comme le monde s’était embellit. Bien qu’il ne s’attendait pas à ça, cela ne le perturba pas le moins du monde. Il sentit seulement son cœur se réchauffer, alors que de douces émotions faisaient battre délicatement ses artères, remplissant son corps d’une chaleur qui le faisait tournoyer régulièrement sous les étoiles. Les émeraudes avaient à nouveau envahit le ciel, et cela paraissait tout naturel, dans l’ordre des choses. Le spectacle avait repris, sans qu’il ne fût demandé.
Il était maintenant très proche du bosquet, et il aperçu que la source de lumière était en réalité humaine. Il pouvait maintenant voir l’éclat de la peau que ses vêtements libéraient par endroit, et il distingua très clairement l’origine des intenses lueurs qui l’avaient tant captivé. Elles provenaient des yeux de cet être magnifique, qui semblèrent ouvrir une passage jusqu’alors inconnu, une porte derrière laquelle il n’avait encore jamais plongé.
Ces yeux étaient simplement faits pour regarder, percevoir, discerner. Ils posaient leur intensité chaque soir sur le monde uniquement pour voir ce qu’il était, car ils englobaient chaque chose avec attention, du moindre détail jusqu’à l’ensemble le plus plein. Ses pupilles semblaient ainsi avaler tout ce qui se présentait à lui, avant de le projeter à nouveau sous son plus bel aspect, enrichi, magnifié. Ainsi, tout ce que ce être regardait conservait la trace de l’étincelante lueur de son regard, comme le souvenir d’une simplicité enfantine, qui permettait à chaque chose d’être sous sa forme la plus élégante, éclairant l’attention et le cœur de tout être vivant qui voudrait bien les observer.
Maintenant que ces yeux étaient posés sur l’oiseau de Lune, celui-ci comprenait son égarement. Les magnificences qu’il s’attribuait n’était que le produit d’un fait inaccessible à force d’évidence : il faisait parti de la nuit. Il ne pouvait rien faire pour embellir ce monde, il ne pouvait qu’être. Jamais il n’avait été l’origine : il était le reflet de cet univers si vaste et grandiose, qu’il avait pu sublimer tant qu’il l’avait aimé. Sa vie ne pouvait être plus belle, désormais. Chaque nuit, il prenait son envol, avec un plaisir renouvelé, son attention exaltée. Même les Hommes faisaient maintenant parti du décors, égaux aux éclats des autres espèces. Bien sûr l’oiseau à base d’Homme gardait le souvenir de ses nuits auprès du bosquet, au loin dans la taïga. Il semble qu’il ne chercha pas à y retourner. Quant à savoir s’il tombait dessus par hasard, les soirs de pleine Lune… L’histoire ne le dit pas…
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