Chapitre II "Je suis comme ci, comme ça, tant pis si ça plaît pas"
Bonjour,
Vous avez suivi mon post avec le chapitre I de mon futur 2ème roman. Voulez-vous
la suite ? Alors la voici..
II. Ceux qui blessent
Léo revint tous les jours. Il arrivait toujours ponctuellement à seize heures dix-sept. Au début, Sarah trouvait cela curieux. Au bout d'une semaine, elle prit l'habitude de cette routine. La porte automatique soupirait et un courant d'air humide traversait le hall. Puis Léo apparaissait, son cartable pendant de travers, les cheveux en bataille et l'air déjà ailleurs. Il ne disait jamais bonjour de suite. Il entrait, faisait le tour du présentoir des nouveautés et observait naturellement les gens ; comme s'il dressait une carte mentale du terrain, puis il venait au comptoir. Et là, d'un coup :
— Salut ! dit-il.
Ce bonjour venait enfin, comme s'il validait leur présence mutuelle. Sarah avait attendu ce moment sans se l'avouer. Léo apportait une forme de désordre brut qui détraquait l'ordre feutré de la bibliothèque. Il vibrait de questions. Dont une, assez particulière :
— Est-ce que votre visage tire quand vous bâillez ? demanda-t-il à Sarah.
La jeune femme éclata nerveusement de rire. Léo leva les yeux, perplexe.
— C'était sérieux...réagit-il.
— Je sais, répondit-elle. C'est ça qui est inquiétant...
L'enfant réfléchissait toujours avant de parler pour vérifier si la question méritait d'être posée. Puis il la lâchait d'un bloc, sans préambule. Chaque fois, Sarah sentait quelque chose fissurer en elle.
Le lendemain, par un après-midi froid et sec de décembre, la bibliothèque était presque vide. Sarah classait des retours, quand la porte s'ouvrit avec son soupir habituel. Il était seize heures dix-sept, mais ce n'était pas Léo. Deux garçons âgés de treize ou quatorze ans entrèrent. Ils sont grands et se présentent avec l'air de ceux qui prennent déjà toute la place qu'ils occupent. Le premier portait une doudoune rouge trop brillante. Le second mâchait ostensiblement un chewing-gum. Ils ne prirent aucun livre et restèrent près de l'entrée, à rire, à parler trop fort, et à regarder en direction de la jeune Sarah.
Elle les repéra immédiatement. Cette façon qu'ont certains adolescents de se croire invisibles dès lors qu'ils baissent à peine la voix. Elle continua à travailler. Puis vint le courage imbécile du duo. L'adolescent à la doudoune rouge s'avança avec un sourire et un étirement hostiles.
— Wesh ! Ça va madame ! lâcha-t-il.
— Très bien. Et vous, vous cherchez la sortie ou un cerveau ?!
L'autre jeune ricana, toujours en mâchant bruyamment son chewing-gum.
— On se demandait...dit-il. C'est arrivé comment ?
Sarah sentit une crispation familière. Cette vieille tension dans sa nuque.
— Un accident, répondit-elle.
— Ah. C'est chaud ! surréagit l'un des garçons.
Son copain éclata de rire. La jeune femme posa lentement le livre qu'elle tenait. Une chaleur frémissante montait en elle ; cette colère blanche qu'elle connaissait bien.
— Sortez ! lança Sarah.
L'individu fit un pas de plus vers elle. Derrière lui, une voix claqua :
— T'es sourd ou juste débile !?
La jeune femme et les deux adolescents se retournèrent. C'était Léo. Il venait de rentrer, son cartable sur l'épaule et les poings serrés. Son visage était fermé d'une manière que Sarah ne lui connaissait pas.
Le garçon à la doudoune rouge éclata de rire.
— C'est qui le mini chevalier ? ironisa-t-il.
Léo s'approcha, d'un pas sec.
— J'ai dit dégage ! lâcha l'enfant.
— Sinon quoi ? demanda l'autre jeune.
Les deux gamins dont on ne connaissait toujours pas les prénoms, ricanèrent. Léo les fixa et esquissa un sourire narquois.
— Ou alors quoi ? Tu vas pleurer ? ajouta le jeune à la doudoune.
Le poing de Léo atterrit si vite sur le visage de l'adolescent, que Sarah ne le vit presque pas. Un bruit sec, net. L'enfant de onze ans recula en jurant, une main sur la bouche. Pendant une seconde, personne ne bougea. Même l'air semblait de figer. Soudain, tout explosa. Les deux jeunes, humiliés, reculèrent vers la sortie.
Le silence retomba d'un coup. Léo respirait fort, ses petites épaules tremblaient et ses poings étaient toujours serrés. Sarah contourna le comptoir et s'approcha de lui.
— Regarde-moi, dit-elle. pourquoi t'as fait ça ?
— Parce qu'il se foutait de vous !
— Et alors ?
— Il avait pas le droit !
Autour d'eux, quelques lecteurs observèrent la scène. Sarah attrapa doucement le bras de Léo.
— Allez viens...dit-elle.
Elle l'emmena dans la petite réserve, derrière le comptoir. Le silence y était différent, dense et clos. Léo restait debout, raide comme un piquet. Sarah s'accroupit pour être à la hauteur de l'enfant.
— T'as mal ?
— Un peu...répondit-il, en reprenant ses esprits.
— Bien.
— Quoi ?
— Ça t'apprendra à distribuer des droites comme des flyers !
Il baissa les yeux. Puis lâcha :
— Je regrette pas.
— Pourquoi ça t'as mis dans cet état ?
— Parce que...ça m'dégoûte !
— Quoi donc ?
— Les gens...quand ils font ça !
La voix de Léo tremblaient légèrement. Son âme d'enfant s'éveillait brutalement sous sa colère.
— Ils vous regardent comme si vous étiez un truc...pas une personne...ajouta le garçon. Après ils rigolent, comme si c'était normal, que ça comptait pas, que ça faisait rien...
Il renifla. Les paroles de Léo heurtèrent Sarah en plein ventre. Il poursuivit :
— Ça m'rend dingue !
La jeune femme sentit sa poitrine se serrer. Ce n'était pas de la pitié, ni de la gratitude. C'était plus vaste. La conscience aiguë qu'un enfant de onze ans venait de nommer avec une précision terrible, ce que tant d'adultes refusaient de voir.
Sarah toucha doucement les phalanges rougies de Léo.
— Écoute-moi, dit-elle.
Tu n'as pas à te battre pour moi. Si je commence à avoir besoin qu'on cogne pour me défendre, alors eux, ils ont déjà gagné !
Le garçon fronça les sourcils.
— J'aime pas quand vous dites des trucs compliqués...dit-il.
Sarah échappa un rire.
— Ça veut dire que je me débrouille, précisa-t-elle.
— Mouais...ok...réagit Léo, en haussant les épaules. Mais j'avais quand même envie de casser le nez !
— Ça je l'avais deviné.
Le petit baissa enfin la garde ; ses épaules se détendirent. Un silence passa. Puis il demanda :
— Vous avez déjà frappé quelqu'un ?
— Oui, répondit la jeune femme, en riant.
— Sérieux ?
— Une fille au lycée.
— Pourquoi ?
— Elle avait dit que j'avais des jambes de héron.
Léo réfléchit.
— C'était vrai ? demanda-t-il.
— Probablement.
— Et vous l'avez frappée quand même !
— Ben oui...
L'enfant resta pensif. Puis avant de s'en aller :
— Je l'aime bien...la VOUS du lycée. Allez je dois partir... Salut Sarah !
— Salut ! Fait attention à toi.
Pendant le temps passé dans cette réserve minuscule, avec cet enfant aux questions percutantes, elle avait senti une forme de légèreté ; comme si la vie venait discrètement de rouvrir une fenêtre dans une pièce qu'elle croyait condamnée. Mais ni l'un ni l'autre ne savait encore que le vrai choc n'était pas derrière eux. Il arrivera bientôt et portera le visage lisse et impeccable des adultes qui se croient du bon côté.
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