Glückwunsch! Deine Unterstützung wurde an den Autor gesendet
avatar
"Je suis comme ci, comme ça, tant pis si ça plaît pas"
Non-fiction
Society
calendar Veröffentlicht am 30, Mai, 2026
calendar Aktualisiert am 2, Juli, 2026
time 31 min
Jessica DUVILER verified
Jessica Duviler vor 2 Monaten

Je trouve que cette histoire s'achève un peu trop rapidement pour Sarah et Léo. Ce ne sera donc pas un triptyque. Je vais travailler 2 chapitres supplémentaires pour bien terminer la première histoire (la première différence humaine). À bientôt pour la suite ! Prenez soin de vous 🙏😉

All audiences

"Je suis comme ci, comme ça, tant pis si ça plaît pas"

I

Le garçon qui regardait trop longtemps



À la bibliothèque municipale de Saint-Maur, les après-midi avaient l’élégance fatiguée des choses qui survivent par habitude. Une lumière blanche écrasait les couleurs, les radiateurs cognaient dans les tuyaux et les pages qu’on tournait froissaient l’air avec une douceur de confession. Sarah, jeune femme de vingt-cinq ans, aimait ce silence-là. Non parce qu’il était paisible, mais parce qu’il n’exigeait rien. Le silence d’une bibliothèque ne demandait pas de sourire, n’attendait aucune explication et ne posait pas de question. La demoiselle était assise derrière le comptoir d’accueil, à enregistrer les retours. La mécanique exacte du geste l’apaisait. Dehors, la pluie de novembre glissait sur les vitres, tel un ciel qui effaçait le paysage. Dedans, le mélange d’odeurs familières du papier, de la colle et du vieux bois formait une forteresse fragile autour de Sarah. Soudain, elle sentit un regard sur elle ; une sensation nette d’être observée, comme une pression entre les omoplates. Elle continuait à tamponner, mais cette impression était trop forte pour se concentrer. Elle leva la tête et un garçon se tenait à trois mètres du comptoir. Il était petit, maigre, ses baskets étaient trempées et son coupe-vent était trop léger pour la saison. Il fixait la jeune femme, sans détour, sans gêne. Ce n’était pas un regard furtif et coupable auquel elle était habituée, ni cette pitié embarrassée qui faisait détourner les yeux à la vitesse d’un mensonge. Le garçon la regardait comme un problème de mathématiques, avec réflexion. Sarah posa son tampon.

— Je peux t’aider ? demanda-t-elle.

L’enfant cligna des yeux. Sans sourire ni mouvement de recul, il demanda juste :

— C’est du feu ?

La jeune femme resta figée un instant sur cette question coupante comme du verre. Elle soupira intérieurement. Au fond, elle préférait la franchise.

— Bonjour, ça existe ! réagit-elle.

— Bonjour, répondit le garçon, en hochant la tête. Alors ?

Sarah croisa les bras.

— Alors quoi ? rebondit-elle.

— C’est du feu ou pas ?

— Quoi ? Mon visage ? Oui.

Le garçon observait toujours le visage de la demoiselle. La cicatrice se situait à gauche ; elle était épaisse, brillante et irrégulière. Elle tirait légèrement la bouche et remontait jusqu’à la tempe.

Il pencha la tête.

— Genre du vrai feu ? insista-t-il.

— Non...c’est un faux dragon qui m’a éternué dessus ! ironisa Sarah.

— Pfff... Ça existe pas !

— Bravo Sherlock !

— C’est quoi Sher...lock ?

Sarah leva un sourcil.

— Tu n’as jamais lu Conan Doyle ? demanda-t-elle.

— J’ai onze ans !

— Et alors ?

— Ben...ça a l’air vieux...

Elle faillit sourire et répondit finalement à cette fameuse question coupante :

— C’est un incendie domestique.

Le garçon acquiesça, comme si l’information prenait naturellement place dans une case de son cerveau. Puis il ajouta :

— Vous avez eu super mal ?

— Oui.

— Combien ?

— Quoi ?

— Sur dix...

Elle fixa le garçon.

— Tu notes les souffrances des gens !? s’offusqua--t-elle.

— Ça aide à comparer...

— Comparer quoi ?

— Une fois, je me suis cassé le poignet. J’étais à huit !

Sarah laissa échapper un souffle amusé.

— Alors disons...onze, dit-elle.

— Ah ouais...quand même !

Un mutisme s’insinua un moment. Puis le garçon poursuivit :

— Et ça gratte ? demanda-t-il, curieux.

Sarah laissa échapper un rire bref, sec et incontrôlé. Quelques lecteurs relevèrent la tête. Le garçon fronça les sourcils et réagit :

— Pourquoi vous rigolez ?

— Parce que c’est probablement la question la plus absurde qu’on m’ait posée !

— Bah quoi...une croûte ça gratte...

— Tu compares mon visage à une croûte ?!

— Ben...en plus grand !

Cette fois, Sarah rit franchement. Un rire inattendu, presque violent, qui

lui secoua la poitrine. Elle n’avait pas ri ainsi depuis si longtemps, qu’elle en

fut quasi étourdie. Le garçon observait Sarah avec perplexité, comme s’il ne comprenait pas ce qu’il avait fait.

— Comment tu t’appelles ? demanda la jeune femme.

— Léo.

— Eh bien, Léo, tu as un talent rare !

— Lequel ?

— Dire des énormités avec un sérieux terrifiant !

Il haussa les épaules.

— Je pose juste des questions...rétorqua Léo.

— Pourquoi ?

Il semblait sincèrement surpris par la réaction de Sarah.

— Parce que si je demande pas, dit-il, je continue à me poser des questions dans ma tête...

La réponse de Léo frappa la demoiselle par sa simplicité. La logique brute d’un enfant qui n’avait pas encore appris l’art adulte de tourner autour du pot.

Léo désigna le visage de Sarah.

— Ça vous dérange quand on regarde ? demanda-t-il.

Cette question, elle l’avait toujours éludée. Elle choisit donc ces mots avant de répondre :

— Ça dépend comment on regarde.

— Et moi, je regarde comment ?

— Comme si tu voulais comprendre...

— Ben oui...vous êtes pas moche ! C’est bizarre, mais c’est pas pareil que moche...comme les chats sans poils. Au début, on dirait qu’ils ont été oubliés au four. Mais après, on voit qu’ils sont quand même beaux !

Sarah resta bouche bée. L’honnêteté désarmante de Léo ne cherchait ni à flatter ni à blesser. Quelque chose se fissura en elle ; une défense ancienne et immense, comme une armure patiemment construite. Elle ne savait pas exactement quoi, mais elle sentit distinctement une faille.

— Merci...enfin je crois...réagit la jeune femme.

Le garçon hocha la tête.

— Je peux prendre un livre ? demanda-t-il.

— C’est une bibliothèque, donc...

— Ah ouais...logique.

Il partit entre les rayonnages. Sarah le suivit des yeux. Elle aurait dû reprendre le travail, replonger dans l’ordre rassurant des gestes. Au lieu de ça, elle resta immobile, le cœur légèrement désaccordé.

Une heure plus tard, Léo revint avec une pile de livres.

— Tu vas lire tout ça ! s’étonna la demoiselle.

— Ben oui !

— Pourquoi ces sujets-là ?

— Parce que je savais pas ce qu’il y avait dedans...

— T’es étrange Léo...

— Vous aussi...c’est sûrement pour ça qu’on se parle.

Il s’en alla. La porte automatique se referma derrière lui dans un souffle. Le silence retomba, mais il n’était plus le même. Quelque chose vibrait encore dans l’air ; telle une note que l’on entendait toujours après la fin de la musique.


Le soir, en rentrant chez elle, Sarah passa devant le miroir de son entrée. D’habitude, elle baissait les yeux. Cette fois-ci, elle s’arrêta et admira son reflet. Une pensée surgit :

« Bizarre, c’est pas pareil que moche. »

Elle restait là, longtemps, à fixer ce visage qu’elle connaissait si mal.



II

Ceux qui blessent



Léo revint tous les jours à la bibliothèque. Il arrivait toujours ponctuellement, à seize heures dix-sept. Au début, Sarah trouvait cela curieux. Au bout d’une semaine, elle s’habitua à cette routine. La porte automatique soupirait et un courant d’air humide traversait le hall. Puis Léo apparaissait, son cartable pendant de travers, les cheveux en bataille et l’air absent. Il entrait, faisait le tour du présentoir de nouveautés et observait rapidement les gens. Il dressait une carte mentale du terrain, puis il venait au comptoir. Et là, d’un coup, il lâcha :

— Salut !

Ce bonjour venait enfin ; Sarah avait attendu ce moment sans se l’avouer. Léo apportait une forme de désordre brut qui détraquait l’ordre feutré de la bibliothèque. Le garçon vibrait de questions, dont une assez particulière :

— Est-ce que votre visage tire quand vous bâillez ?

La jeune femme éclata nerveusement de rire. Léo leva les yeux, perplexe.

— C’était sérieux ! rebondit-il.

— Je sais. C’est ça qui est inquiétant !

Léo réfléchissait toujours avant de parler pour vérifier si la question méritait d’être posée. Puis il la lâchait d’un bloc, sans préambule. Chaque fois, Sarah sentait quelque chose se fissurer en elle.


Le lendemain, par un après-midi froid et sec de décembre, la bibliothèque était presque vide. Sarah classait des retours, lorsque la porte s’ouvrit avec son soupir habituel. Il est seize heures dix-sept, mais ce n’est pas Léo. Deux adolescents, apparemment âgés de treize ou quatorze ans, entrèrent. Ils se présentèrent avec l’air de ceux qui prennent déjà toute la place. L’un portait une doudoune rouge trop brillante, l’autre mâchait ostensiblement un chewing-gum. Ils ne choisirent aucun livre et restèrent prés de la porte, à rire, à parler trop fort et à regarder dans la direction de Sarah. La jeune femme repéra immédiatement chez eux, cette façon qu’ont certains adolescents de se croire invisibles, dès lors qu’ils baissent à peine la voix. Puis vint le courage imbécile du duo. L’adolescent à la doudoune rouge s’avança avec un sourire et un étirement hostiles.

— Wesh ! Ça va madame ? lança-t-il.

— Très bien, merci... Et vous, vous cherchez la sortie ou un cerveau ?

L’autre jeune ricanait en mâchant impoliment son chewing-gum.

— On se demandait...dit-il. C’est arrivé comment ?

Sarah ressentit une crispation dans la nuque.

— Un accident, répondit-elle.

— Ah. C’est chaud ! réagit le jeune au chewing-gum.

Son copain éclata de rire. La jeune femme posa lentement le livre qu’elle tenait. Une chaleur frémissante montait en elle ; cette colère blanche qu’elle connaissait bien.

— Sortez ! cria-t-elle.

L’individu fit un pas de plus vers elle. Derrière lui, une voix claqua :

— T’es sourd ou juste débile ?!

Sarah et les deux adolescents se retournèrent, ébahis. C’était Léo. Il venait de rentrer, cartable sur l’épaule, les poings serrés. Son visage était fermé d’une manière que Sarah ne lui avait jamais vue. Le garçon à la doudoune rit à pleins poumons.

— C’est qui le mini chevalier ? ironisa-t-il.

Léo s’approcha d’un pas sec.

— J’ai dit dégage ! ordonna-t-il.

— Sinon quoi ? demanda l’autre jeune.

Les deux gamins se mirent à rire. Léo les fixa et esquissa un sourire narquois.

— Ou alors quoi ? Tu vas pleurer ? ajouta l’ado à la doudoune.

Le poing de Léo atterrit si vite sur le visage du jeune, que Sarah ne le vit presque pas. Un bruit sec, net. Léo recula en jurant une main sur la bouche. Pendant une seconde, personne ne bougea. Même l’air paraissait se figer. Puis tout explosa. Les deux gamins, humiliés, reculèrent vers la sortie.

— T’es un malade ! hurla celui à la doudoune rouge.

Ils s’en allèrent.


Le silence retomba d’un coup. Léo respirait fort ; ses petites épaules tremblaient et ses poings étaient toujours serrés. Sarah contourna le comptoir et s’approcha de lui.

— Regarde-moi, dit-elle. Pourquoi t’as fait ça ?

— Parce qu’il se foutait de vous !

— Et alors ?

— Il avait pas le droit !

Autour d’eux, quelques lecteurs observèrent la scène. La jeune femme attrapa doucement le bras de Léo.

— Allez...viens, dit-elle.

Elle l’emmena dans la petite réserve située derrière le comptoir. Le

silence y était différent, dense et clos. Le garçon restait debout, raide comme

un piquet. Sarah s’accroupit pour être à sa hauteur.

— T’as mal ? lui demanda-t-elle.

— Un peu...

— Bien.

— Quoi !?

— Ça t’apprendra à distribuer des droites !

Il baissa les yeux et lâcha :

— Ben j’regrette pas !

— Pourquoi ça t’as mis dans cet état ?

— Parce que ça me dégoûte !

— Quoi donc ?

— Les gens...quand ils font ça...

La voix de Léo tremblait légèrement. Son âme d’enfant s’éveillait brutalement sous sa colère.

— Ils vous regardent comme si vous étiez un truc...pas une personne, ajouta le garçon. Après ils rigolent, comme si c’était normal, comme si ça comptait pas, que ça faisait rien !

Il renifla. Les paroles de Léo heurtèrent Sarah en plein ventre.

— Ça m’rend dingue ! cria le garçon.

Quelque chose se serra dans la poitrine de la demoiselle. Ce n’était pas de la pitié, ni de la gratitude. C’était plus vaste. La conscience aiguë qu’un enfant de onze ans venait de nommer avec une précision terrible, ce que tant d’adultes refusaient de voir.

Sarah toucha doucement les phalanges rougies de Léo.

— Écoute-moi, dit-elle. Tu n’as pas à te battre pour moi. Si je commence à avoir besoin qu’on frappe pour me défendre, alors eux, ils ont gagné !

Le garçon fronça les sourcils.

— J’aime pas quand vous dites des trucs compliqués...dit-il.

Sarah échappa un rire.

— Ça veut dire que je me débrouille, expliqua-t-elle.

— Mouais...ok... J’avais quand même envie de lui casser le nez !

— Ça, je l’avais deviné...

Léo baissa enfin la garde. Ses épaules se détendirent. Un court mutisme s’installa. Puis il demanda :

— Vous avez déjà frappé quelqu’un ?

— Oui. Une fille du lycée.

— Pourquoi ?

— Elle avait dit que j’avais des jambes de héron...

Léo réfléchit un instant et demanda :

— Et c’était vrai ?

— Probablement...

— Et vous l’avez frappé quand même ?!

— Oui.

Le garçon resta pensif un instant.

— Je l’aime bien...la vous du lycée, conclut-il.


Durant le temps passé dans cette réserve minuscule, avec cet enfant aux questions percutantes, elle a ressenti une forme de légèreté. Comme si la vie venait discrètement de rouvrir une fenêtre dans une pièce qu’elle croyait condamnée. Mais ni l’un ni l’autre ne savait encore que le vrai choc n’était pas derrière eux. Il arriverait et porterait le visage lisse et impeccable des adultes qui se croient du bon côté.



III

Ceux qui regardent sans voir



Au lendemain du coup de sang de Léo, la bibliothèque fut étrangement calme ; comme une mini tornade qui continue simplement de tourner autour des champs, avant de frapper à nouveau. Sarah classait des ouvrages dans le rayon littérature, quand son téléphone vibra. Un numéro inconnu. Elle hésita, puis décrocha.

— Allo ? répondit la jeune femme.

— Mademoiselle Varlan ?

La voix était sèche, administrative.

— Oui, c’est moi, dit Sarah.

— Ici le collège Jules Ferry. Nous souhaiterions vous rencontrer concernant l’incident d’hier, impliquant le jeune Léo.

— Quel incident ?

— L’agression physique d’un autre élève.

Le mot agression claqua à l’oreille de Sarah, comme si Léo était devenu un délinquant en moins de vingt-quatre heures.

— Je vois...dit la jeune femme.

— Sa mère sera présente. Le principal a également besoin de votre témoignage.

Sarah se demandait pourquoi elle était conviée à témoigner.


Le collège ressemblait à tous ceux du monde. Des murs gris, des affiches colorées qui encouragent le respect et des adolescents qui passent devant sans les regarder. Sarah détestait les établissements scolaires. Ils lui rappelaient trop bien l’époque où les autres élèves avaient appris que les mots pouvaient brûler, presque autant que le feu. Elle traversa la cour, sous les regards et les murmures. Elle n’y prêta pas attention.

En entrant dans le bureau du principal, Sarah sentit une atmosphère très tendue. Elle ne reconnut pas l’élève agressé. La jeune femme était manifestement venue pour une autre histoire que l’altercation à la bibliothèque, et Léo a dû évoquer sa rencontre avec elle. L’enfant de onze ans était assis au fond à droite, les bras croisés et le visage fermé. Sa mère semblait au bord de l’épuisement. À côté d’elle, se tenait le père du jeune blessé. Il était grand, portait un costume impeccable et affichait un visage écarlate. Le type d’homme persuadé que parler fort équivaut à avoir raison.

— Ah, enfin vous voilà ! hurla-t-il. Votre petit protégé a cassé une dent à mon fils !

Sarah jeta un regard au garçon blessé. Il paraissait plutôt vexé.

— Bonjour à vous aussi, monsieur, réagit la demoiselle.

— Oui, bonjour. Mon fils a été agressé ! reprit l’homme.

— S’il vous plaît monsieur, calmez-vous, intervint le principal.

— Calme !? Mon fils revient avec la bouche en sang, et vous me demandez de rester calme !

Léo leva les yeux au ciel. Sarah et le principal le vit.

— Léo ! avertit le principal.

— Quoi ?

— Pas de gestes déplacés je te prie.

— J’ai juste regardé le plafond...

— Avec insolence !

— Pardon...la prochaine fois, je regarderai le mur...

La mère de Léo enfouit son visage dans ses mains. Sarah dut mordre l’intérieur de sa joue pour ne pas rire. L’entrevue commençait très mal. Durant vingt minutes, les adultes parlèrent de Léo comme s’il n’était pas là, comme d’un dossier avec des problèmes : difficultés comportementales, provocation, violence...

Sarah observait Léo. Plus la discussion avançait, plus il se renfermait. Personne ne lui demandait ce qu’il ressentait, pourquoi il avait frappé cet l’adolescent. Tous voyaient seulement ce qu’il avait fait. Le père lança :

— On ne peut pas tout excuser, sous prétexte qu’un enfant est différent !

Léo baissa les yeux et sa mère se raidit. Sarah fut prise d’une sorte d’étranglement.

— Différent comment ? demanda-t-elle.

— Vous voyez bien...répondit l’homme.

— Non justement, je ne vois pas...précisez !

— Ces enfants-là... ceux qui ont toujours des excuses.

Sarah sentit la colère monter. Le principal se racla la gorge, mal à l’aise. D’un coup, Léo prit la parole :

— J’ai pas d’excuses...je l’ai frappé, c’est vrai. Mais lui, il ment !

— Comment ça, Léo ? interrogea le principal.

Le garçon de onze ans regarda l’adolescent droit dans les yeux.

— Oui tu mens ! hurla-t-il.

— N’importe quoi ! réagit le jeune, tout pâlot.

— Si. Tu leur a pas raconté ce que t’as dit ?

Le père fronça les sourcils et s’adressa à son fils :

— De quoi il parle ? Réponds Louis !

L’homme avait enfin prononcé son prénom.

— T’as dit que t’avais vu Sarah à la bibliothèque et qu’elle ressemblait à un monstre ! reprit Léo.

Louis rougit.

— C’était pour rire...se défendit-il.

— Non. C’était méchant ! répliqua Léo.

Sarah resta silencieuse. Le principal se tourna vers Louis.

— Est-ce vrai ? demanda-t-il.

L’adolescent hésita un moment avant de répondre. Son père le regarda.

— Oui, répondit enfin le jeune homme, en baissant les yeux.

La pièce semblait se rétrécir sous un silence oppressant. Sarah saisit immédiatement la situation. Elle connaissait bien ce moment où la vérité cherche encore si elle a le droit de sortir. Le père de Louis cligna deux fois des yeux, comme s’il venait de découvrir qu’une histoire possède toujours deux versions. Soudain, quelque chose changea. Tous regardèrent Léo autrement. Le problème était devenu plus complexe, plus concret. L’entrevue prit fin avec une sanction pour les deux garçons : excuses obligatoires et suivis scolaires. Le protocole habituel, mais personne ne semblait satisfait.


Dans le hall du collège, Sarah et Léo attendirent sa mère. Pendant ce temps, les élèves sortaient en groupes bruyants. Le garçon regarda ces baskets et demanda à la jeune femme :

— Vous êtes fâchée ?

— Non, déçue...

Léo releva les yeux.

— Et toi maman, t’es fâchée ?

— Non. Ne t’inquiète pas Léo.

— Alors quoi ? insista l’enfant.

Sarah réfléchit longtemps et dit :

— J’aimerai juste que tu comprennes une chose. Tu ne peux pas passer ta vie à cogner les gens qui disent des horreurs.

— Pourquoi ?

— Parce qu’il y en a trop ! ironisa la jeune femme.

— Ah ouais...vu comme ça...dit Léo, en ricanant.

Tous trois restèrent muets quelques secondes. Puis Léo demanda à Sarah :

— Vous savez ce qui m’énerve le plus ?

— Non. Dis-moi...

— Les gens regardent tout le temps, mais ils voient rien ! Ils observent votre visage, mes colères et les trucs bizarres. Ils regardent jamais le reste !

Un vent froid traversa la cour. Sarah sentit une nouvelle fois sa poitrine se serrer. Léo venait de mettre les mots exactement là où les adultes évitaient de les poser. La demoiselle sourit doucement.

— Tu sais quoi Léo ? demanda-t-elle.

— Quoi ?

— Je crois que tu as raison.

— C’est souvent le cas, non ? fanfaronna le garçon.

— Ne prends pas la grosse tête gamin !

— Trop tard...


Pour la première fois depuis très longtemps, Sarah éclata de rire, ici, au milieu d’une cour de collège. Elle ne tournait pas le visage, ne cherchait pas à se cacher et ne pensait pas à ceux qui regardent. Le plus important n’était plus le regard, mais ce qu’elle voyait en elle. Aujourd’hui, elle commence à comprendre qu’elle n’est pas seulement une femme qui a survécu au feu. Elle est aussi une femme qui a cessé de brûler pour éclairer les peurs des autres.



IV

Les cicatrices invisibles



Un mercredi, Léo arriva à la bibliothèque à seize heures quarante, au lieu de seize heures dix-sept. Quelque chose n’allait pas. Sarah le vit avant même qu’il parle. Les épaules du garçon étaient plus basses, son regard plus sombre et son cartable traînait presque par terre.

— Salut ! dit Léo.

— Salut ! répondit la jeune femme.

Il s’assit sans poser de questions, sans aller voir les nouveautés, sans réclamer de livre sur les volcans, les requins ou les trous noirs. Sarah attendit cinq minutes, puis dix, et posa son stylo.

— Bon écoute, dit-elle. Tu es aussi discret qu’un hippopotame dans une baignoire. Qu’est-ce qui se passe ?

— Rien, répondit Léo.

— Tu mens.

— Peut-être...

— Ah. On progresse.

Le garçon regarda longtemps ses baskets et souffla :

— Ils m’ont encore traité de bizarre...

La phrase était sortie toute seule, comme un sac devenu trop lourd.

— Qui ? demanda Sarah.

— Des gars du collège...mais c’est pas grave...

La jeune femme connaissait cette phrase : « C’est pas grave...». Elle l’avait prononcée mille fois.

— Ça te fait quoi ? demanda-t-elle.

— Rien.

— Léo !

— Ok. Ça m’énerve !

— Pourquoi ?

— Parce que je comprends jamais ce que je dois faire...dit Léo. Quand je parle pas ou trop, quand je lis, ou quand je reste seul, on dit que je suis bizarre. Alors c’est quoi la bonne réponse ?

Sarah connaissait bien cette impression usante de passer un examen dont personne ne donne les règles.

— Tu veux que je te dise un secret ? dit-elle.

— Quoi ?

— Les autres ne le savent pas eux-mêmes. Ils font juste semblant.

Léo réfléchit un instant et demanda :

— Les adultes aussi ?

— Surtout les adultes, répondit Sarah.

— Et vous ?

— Quoi moi ?

— Vous avez déjà voulu être quelqu’un d’autre ?

Sarah se détourna et regarda longtemps la pluie derrière la fenêtre.

— Oui. Tous les jours, pendant des années, dit-elle.

— Et après ?

— Après, j’ai compris un truc. Si je passe ma vie à vouloir être quelqu’un d’autre, je ne serai jamais la seule personne que je pourrai devenir.

Le garçon réfléchit si fort, que Sarah put presque entendre tourner les rouages de son cerveau.

— C’est un peu compliqué....mais je crois que je comprends, dit-il.


Avant de partir, Léo s’arrêta à la porte et dit :

— Sarah ?

— Oui, répondit la jeune femme.

— Vous savez quoi ? Je crois que je préfère être bizarre.

La demoiselle sourit et dit :

— Moi aussi.

— Les gens normaux ont l’air de s’ennuyer, conclut le garçon.

Il s’en alla. Et Sarah éclata de rire toute seule dans la bibliothèque...



V

Tant pis si ça plaît pas



Un matin, le printemps arriva en avance. Sarah s’aperçut que les arbres devant la bibliothèque avaient reverdi. Elle ne savait pas exactement quand ni comment, mais de belles choses étaient arrivées discrètement. Léo continuait de venir, tantôt avec des questions absurdes et des silences, tantôt avec des notes moyennes et des histoires improbables.


Un jour, le garçon franchit la porte en brandissant une feuille.

— Regardez ! cria fièrement Léo.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda Sarah.

— Une rédaction !

La jeune femme prit la feuille. Le titre était écrit avec une faute de grammaire : « La personne la plus courageuse que je connais ». Sarah réagit :

— Attention, on écrit « que je connaisse » !

— Ah ok. Désolé... Lisez !

— C’est pas grave... Ok je lis !

La jeune femme démarra la lecture. Ce n’était pas un texte parfait, mais c’était du Léo pur, brut et sincère.

[ Elle a des cicatrices sur le visage. Les gens la regardent souvent. Des fois, ils sont méchants. Des fois, ils sont bêtes. Souvent les deux. Mais elle vient quand même. Moi, je trouve ça courageux.]

Sarah réagit :

— Tu sais que t’es un sacré phénomène toi !

— Merci.

— C’était pas forcément un compliment !

— Je prends quand même...conclut Léo.


Quelques semaines plus tard, alors qu’ils étaient assis devant la bibliothèque, un petit garçon passa avec sa mère. Il aperçut Sarah et la regarda fixement. Il demanda très fort :

— Maman, pourquoi la dame a le visage cassé ?

— Chut ! Jimmy enfin ! réagit celle-ci, confuse.

Sarah et Léo échangèrent un regard et se mirent à rire. Jimmy les observa, perplexe. La jeune femme lui fit signe d’approcher.

— Ce n’est pas cassé, dit-elle. C’est juste différent.

— Ça fait mal ? demanda le petit garçon.

— Non.

— Ah d’accord.

Léo regarda l’enfant s’éloigner, puis il sourit et dit à Sarah :

— Les enfants sont quand même plus simples.

— Oui c’est vrai, dit-elle.

— Les adultes compliquent tout.

— Oui.

— C’est fatigant ! ajouta Léo.

— Oui, très !

Tous deux restèrent assis là quelques instants à regarder les passants, le soleil, la vie tout simplement...

— Sarah ! reprit Léo.

— Oui...

— Ça vous dérange encore quand les gens regardent ?

Elle réfléchit très longtemps et répondit :

— Parfois...

— Ah.

— Mais maintenant ça me dérange moins que de me cacher.

Léo hocha la tête ; comme s’il venait d’entendre quelque chose d’important.

— Tant mieux, déclara-t-il

— Pourquoi ? demanda Sarah.

— Parce que vous êtes comme ci comme ça, tant pis si ça plaît pas !

Cette fois, la jeune femme rit de façon libre et entière.

— J’espère qu’on se reverra...dit Léo.

— Oui moi aussi, dit Sarah. Prends soin de toi ! Au revoir.

— Vous aussi. Au revoir !


Sous ce soleil de fin de journée, qui éclairait son visage marqué, Sarah comprit que certaines cicatrices ne disparaissent pas. Elles cessent un jour d’être une blessure pour devenir simplement une partie de son histoire. Et désormais, elle n’avait plus envie de la cacher.

Kommentar (1)

Du musst dich einloggen, um kommentieren zu können. Einloggen
Jessica DUVILER verif

Jessica Duviler vor 2 Monaten

Je trouve que cette histoire s'achève un peu trop rapidement pour Sarah et Léo. Ce ne sera donc pas un triptyque. Je vais travailler 2 chapitres supplémentaires pour bien terminer la première histoire (la première différence humaine). À bientôt pour la suite ! Prenez soin de vous 🙏😉

Die Reise durch dieses Themengebiet verlängern Society
Pascaln — Le Contemplateur Éphémère verif
Pascaln — Le Contemplateur Éphémère
Au grand bal...
Pascaln — Le Contemplateur Éphémère verif
Pascaln — Le Contemplateur Éphémère
Au grand bal...
19, Aug., 2026 3 min Lesezeit
Society
19, Aug., 2026 3 min Lesezeit
Society

donate Du kannst deine Lieblingsautoren unterstützen

promo

Download the Panodyssey mobile app