Hélium3
Hélium3
« Quoi ? Mais envoyez une autre navette ! »
Christopher était stupéfait. Assis dans la salle des communications de l'un des deux sites lunaires d'extraction d'Hélium3, il discutait avec un fonctionnaire. Outre son interlocuteur, l'écran montrait la date du 25 juin 2038 ainsi que le logo de l'entreprise d'exploitation du site, Moon3lium.
« Impossible, nous aurions une coupure trop longue dans les livraisons. Vu les prévisions des demandes, nous ne pouvons pas nous le permettre.
— Vous vous rendez compte de ce que vous demandez ? Et à mes gars ? Certains n'ont jamais fait de sortie extravéhiculaire de longue durée.
— Ce n'est pas la mer à boire. Vous catapultez la dernière capsule d'Hélium3, vous rejoignez le site A avec votre antenne secondaire, vous l'installez, la navette peut atterrir et vous pouvez revenir. C'est tout ce qu'on vous demande. Il n'y a rien d'exagéré là-dedans.
— Rien d'exagéré ? Traverser cinq cents kilomètres de désert lunaire, et vous ne trouvez pas cela exagéré ?
— Que voulez-vous que je vous dise, les analystes ont trouvé que c'était la meilleure solution.
— Non, ce n'est pas la meilleure solution. C'est la solution qui vous coûte le moins cher. Vous avez merdé avec le planning de réparation du site A, et maintenant vous nous utilisez comme variable dans les ajustements de vos dividendes. Je devrais refuser et vous envoyer balader.
— Je vais faire comme si je n'avais rien entendu. Je vous rappelle que c'est une procédure standard et que vous avez été formés à cela.
— Non, nous avons été formés à rejoindre le plus rapidement possible l'autre site en cas de problème grave avec notre station. Pas à trimballer une caravane de matériel pour jouer les brico-minutes...
— Écoutez, si vous voulez râler, râlez sur moi, je suis là pour cela, mais en attendant, vous n'avez pas trop le choix, la navette de retour sur terre a déjà été détournée.
— Mouais... De nouveau, nous sommes les derniers au courant, et donc on n'a plus le choix.
— Voyez cela du bon côté, nous acceptons de vous donner une prime. »
Mais Christopher ne répondit pas. Il coupa l'écran, se leva et attrapa ses notes.
« Quelle merde ! », se dit-il en ouvrant le sas.
Sur la Lune, il n'y avait que deux sites d'extraction. Ils n'avaient pas été construits en même temps mais ils étaient, architecturalement parlant, des copies conformes. Un gros module central sur deux étages et de là, plusieurs longs couloirs d'une vingtaine de mètres qui débouchaient sur des petits modules tels que celui des réserves de nourriture, des chambres, ou de communication. Les équipes tournaient tous les six mois en déphasage de trois par rapport à l'autre site. Alors, pour ne pas perturber l'organisme, un système de pseudo-pesanteur fut mis au point : chacun fut doté de chaussures spéciales aimantées.
Au travers des hublots, Christopher pouvait voir la terre, cercle bleu dans l'immensité sombre. Si, d'habitude, il prenait plaisir à la regarder (il pensait alors à sa femme, ses enfants et ses amis), pour une fois, il n'en n'eut cure, réfléchissant comment annoncer la nouvelle à son équipe.
Arrivé au sas du module principal, il l'ouvrit et gravit les escaliers de la salle de repos. C'était la fin de la journée, toute l'équipe était là.
Cédric, c'était le plus jeune. Toujours en formation, il apprenait à devenir grutier extravéhiculaire ; mais surtout, c'était lui qui était derrière les fourneaux. Serviette attachée à sa ceinture et cuillère à la main, il terminait de touiller la sauce lyophilisée. Ce n'était jamais de la grande cuisine, mais il savait s'y prendre pour rendre ces "choses" mangeables.
Les deux autres étaient par contre de vieilles connaissances. Ils étaient déjà dans l'extraction sur Terre, et cela faisait quinze ans qu'ils opéraient sur la Lune.
Elvin était dans l'équipe comme spécialiste du catapultage. Seule femme de l'équipe, elle venait d'atteindre la cinquantaine. Elle connaissait le site pour l'avoir vu se construire. Dès qu'une capsule était remplie du précieux minerai, celle-ci était placée sur un énorme lanceur électromagnétique. Elvin calculait alors l'angle et la force nécessaire, et éjectait ensuite la capsule en direction de la Terre. La capsule était alors récupérée sur l'orbite terrestre et redescendait sur terre. Voilà en quoi consistait le job d'Elvin. Une fois le travail fini, son passe-temps principal était de se plonger dans des romans de toutes sortes. Tablette en main, lunettes sur le nez, elle les dévorait aussi rapidement que possible.
Alfred, lui, aimait les jeux de cartes en solitaires tels que les suites. Sa fonction était l'extraction même à l'aide de la pelleteuse. C'était le conducteur de l'équipe. Il pouvait conduire tout ce qui avait des roues. Un peu gras du ventre, râleur à ses heures perdues, il n'en avait pas moins un cœur d'or. C'était d'ailleurs lui qui s'était proposé de servir de mentor à Cédric.
Bien sûr, chacun était formé aux tâches des autres. Au cas où. Et Christopher, en tant que chef d'équipe, avait passé bon nombre d'heures de simulation sur tous types d'engins, mais là n'était pas la question.
« Bon, les gars, écoutez-moi, je viens d'avoir la com du consortium pour le voyage de retour.
— Ah, enfin ! Notre taxi sera là quand ? répondit Alfred.
— Bientôt mais pas ici, répondit Christopher. Moon3lium a un problème, et il compte sur nous pour l'arranger.
— Quoi ?!?
— Le site A est injoignable depuis quatre-cinq jours. Moon3lium pense qu'ils n'ont pas passé le bug de l'an 2038 car depuis, plus rien.
— Et en quoi cela nous concerne ? dit Alfred.
— La demande d'énergie est au plus haut sur Terre et ils ne peuvent tourner avec un seul site. Il faut que le site A soit opérationnel le plus rapidement possible. Ils nous demandent donc de prendre le matériel de remplacement de notre site et de l'amener sur place. La navette nous attend là-bas.
— Mais ils sont fous, renchérit Alfred, ils veulent qu'on traverse cinq cents kilomètres de désert lunaire ? C'est n'importe quoi. Je refuse.
— On n'a pas vraiment le choix. Moon3lium a déjà changé la trajectoire de la navette.
— Et puis pourquoi notre matériel ? Il pourrait ne pas fonctionner non plus.
— Non, notre matériel est fonctionnel, sûr à 100%. Tout a été remplacé il y a plusieurs mois. Par contre, sur le site A, seul le module satellitaire secondaire a été mis à jour. Moon3lium devait remplacer le primaire par le secondaire, mais au vu du manque de communication, il a maintenant des doutes sur son fonctionnement aussi. C'est pourquoi il nous demande de prendre notre module secondaire et de l'amener sur place, pour que le site A puisse l'utiliser en attendant la construction sur Terre d'un nouveau. Sans cela, impossible pour la catapulte de se synchroniser avec la Terre et donc d'envoyer des capsules.
— Ah ben évidemment, si c'est pour l'argent... Et nous dans tout cela ? Tu leur as donné mon avis, j'espère.
— Celui qui dit qu'ils peuvent aller se faire foutre ?
— Oui.
— Non, je ne leur ai pas donné. » Les autres eurent un rictus. Alfred était connu pour avoir le sang chaud et ne pas se laisser faire, mais Christopher le savait et surtout, il savait faire avec.
— Par contre, j'ai réussi à négocier trois mois de salaire plein en plus. C'est pas mal, non ?
— Ah ouais, pas mal effectivement.
Tu vois, le capitalisme n'a pas que des désavantages... Enfin bref, ne discutons pas pendant des heures, la caravane doit être prête pour demain matin. »
**
Et le lendemain matin, dans sa combinaison blanche de sortie extravéhiculaire, Christopher parcourait une dernière fois toute l'installation, s'assurant que rien n'avait été oublié. Il termina son tour par le sas de sortie, mit son casque, le scella, remonta la visière, ouvrit la porte et sortit. Dehors, sans atmosphère, le ciel lunaire était noir et constellé de points blancs, et la courbure de l'horizon très nette. A quelques pas de là, Christopher pouvait voir la caravane. Elle était composée du locomoteur, un gros tracteur pressurisé avec, derrière, un wagon hermétique à six roues aménagé pour l'équipage, lui-même tractant une charrette sur laquelle avait été posé l'énorme émetteur de secours.
Alfred était déjà à son poste dans le Rover de tête, tandis qu'Elvin et Cédric s'étaient installés à l'intérieur. Christopher, lui, avait du mal à marcher. À chaque fois qu'il sortait, il lui fallait un petit temps d'adaptation entre la pseudo-gravité terrestre simulée par ses chaussures aimantées et la pesanteur lunaire, la vraie. Son premier pas lui fit faire un grand bon plus ou moins contrôlé avant d'avancer normalement. Il arriva à l'arrière du bulbe pressurisé, regarda une dernière fois la charrette avec l'énorme émetteur comme pour s'assurer que tout était bien attaché, et mit son pied sur la contremarche pour rentrer dans le mini-sas de pressurisation. Une fois le sas passé, il y avait quatre couchettes (deux de chaque côté), des étagères remplies de nourriture ainsi qu'un écran de communication avec le chauffeur.
Il sentit les moteurs se mettre en route, Alfred avait mis la première. C'était parti pour cinq cents kilomètres de poussière lunaire, dans vingt mètres carrés.
Cédric et Elvin s'étaient déjà allongés sur leur lit. Il n'y avait pas grand-chose à faire durant les dix jours de traversée : conduire, lire, manger, etc. Le module n'était pas luxueux, même pas de douche. Les seuls arrêts étaient pour le changement de conducteur, toutes les huit heures. Pour le reste du temps, chacun faisait comme il voulait. Entre la lecture et dormir, Cédric, lui, préférait s'asseoir près de la vitre et regarder le paysage funèbrement magnifique.
Enfin, une voix annonça : « Les gars, habillez-vous, on y est. »
Christopher, qui était à la conduite, gara la caravane près de la grue du site A, mit son casque et sortit rejoindre les autres.
« C'est vide ici ! lança Elvin, ne voyant rien bouger.
— Tu t'attendais à quoi, des ballons et des banderoles ? » dit Alfred.
Mais Christopher sentait aussi l'anomalie.
« Non, elle a raison, c'est vide. Je n'ai rien vu bouger depuis que j'ai le site A en visuel. Alfred, Elvin, utilisez la grue pour commencer à décharger le module. Cédric et moi, on va voir à l'intérieur. »
Bien qu'il fût le plus vieux des deux sites, le site A ne montrait aucune usure apparente. Blanc, composé de demi-sphères solides reliées par des tunnels, la lumière sortait par tous les hublots comme si quelqu'un s'était amusé à allumer toute les lampes possibles et imaginables.
À l'intérieur, c'était calme. Christopher et Cédric enlevèrent leurs casques avant de visiter les lieux. Lentement, ils avançaient vers l'escalier principal de la cuisine. Seul résonnait le bruit de leurs bottines sur les grilles métalliques du sol. Leurs pas étaient hésitants. Après dix jours de gravitation lunaire, un petit temps d'adaptation était nécessaire pour se réaccoutumer à la gravité terrestre générée par la station.
En haut des marches, une cuisine rangée, propre. L'armoire à denrées, à moitié vide, ne contenait aucun sac de nourriture ouvert. Seul, par terre, près du large frigo, un magnet tombé. Cédric s'en approcha en parlant.
« Ils ont tous été désintégrés, ou quoi ?
— C'est bizarre, en effet.
C'est parce qu'ils sont morts. »
***
Christopher se retourna. Devant eux, un homme, enveloppé dans une serviette de bain, mouillé et tout rouge au sortir de sa douche chaude. Seules ses bottines aimantées avaient été enfilées.
« Vous êtes du site B, je suppose. Je suis Alan, chef de l'équipe A. » Christopher et Cédric restèrent muets. Alan continua à s'avancer jusqu'à la table. « On a eu un problème, six membres de l'équipe sur les huit ont été décimés. Les corps sont dans la réserve froide. »
Puis, voyant que ni Cédric, ni Christopher ne disaient mot : « Vous avez perdu votre langue ? »
« Heu, non. Désolé. Je suis Christopher, responsable du site B. Moon3lium nous a envoyés car votre module de communication a eu un bug. Morts, vous avez dit ?
— Oui et non, nous étions en train de remplacer le module primaire, celui qui buggait, par le secondaire, mais un mauvais contact a causé une explosion, fissurant le casque de Miguel, l'ingénieur. Son cerveau a fait une décompression pendant une dizaine de secondes. Nous l'avons allongé en espérant qu'il s'en sorte, mais quand il s'est réveillé, il hallucinait et a commencé à tuer ceux qu'il croisait. Pour le module, il ne fonctionne malheureusement plus. »
Alan était à la table, un verre en main, et faisait lentement couler l'eau de la cruche.
« Il a tué tout le monde ?
— Quasi. En une heure, sans qu'on s'en rende compte, cinq de mes hommes y sont passés. Nous avons fini par le piéger dans le sas, mais au prix des deux derniers.
— Il est mort ? lança Cédric.
— Non, il a rejoint notre caravane, mais avec une sacrée fissure dans son casque, ce qui n'a pas arrangé son état. Il a allumé les batteries et les générateurs d'hydrogène. La caméra s'est connectée automatiquement au centre de communication, on peut d'ailleurs le voir. Par contre, sa combinaison n'est maintenant plus en état. Donc il ne peut plus en sortir.
— Et cela fait combien de temps qu'il est là ?
— Voyons voir... depuis l'incident, une quinzaine de jours.
— Quinze jours dans cette boite minuscule ? dit Cédric, étonné.
— Oui, je sais, mais il est fou, il ne voit pas le temps passer. Sa cellule est d'ailleurs remplie de sang à force de s'y taper la tête. Je vous montrerai si vous voulez.
— C'est gentil, j'irai voir par moi-même après », rétorqua Christopher qui prit aussi un verre d'eau, puis se mit à réfléchir et dit :
« Bon, de toute façon, il faut installer le module satellitaire qu'on a amené. Sans cela, on ne pourra pas contacter Moon3lium. Ensuite, ben, on n'a pas le choix, on se barricade et on attend.
— Moon3lium ? Qu'est-ce qu'ils vont faire ? La seule chose qu'ils vont demander, c'est si le site est fonctionnel ! dit Alan.
— Possible, mais on a besoin d'eux pour réinitialiser les clés de sécurité. Sans cela, pas de retour. La navette ne saurait atterrir.
— Pff, comme vous voulez, dit Alan en se levant. Moi, je vais terminer ma douche.
— C'est cela, allez terminer votre douche et enfiler votre combinaison, on aura besoin de votre aide. Quant à toi, Cédric, va aider Elvin et Alfred, et fais-leur le point sur la situation. Moi, je vais voir dans quel état sont le module de communication et le prisonnier forcé. »
Tout le monde acquiesça et prit la direction des escaliers. Alan alla vers la seconde entrée, là où se trouvaient la douche et les chambres ; Cédric revint sur ses pas tandis que Christopher prit le long couloir amenant à la salle de communication. Il ouvrit le sas et trouva la console en pagaille. Il l'alluma ainsi que les écrans. « Aucun signal ». Il enleva les feuilles éparpillées et tourna le bouton « Channel » jusqu'à ce qu'il ait capté l'intérieur de la caravane du site A. L'image était pourrie, comme s'il y avait de la buée sur l'écran ou s'il était masqué avec un plastique transparent. Il essaya de deviner un corps sous les draps avant de s'incliner et de changer de chaîne.
Il prit aussi en main le logbook, l'alluma et le parcourut. C'était un long listing de dates et d'heures avec descriptions, personnes concernées etc... Il n'y avait plus aucune entrée après le 24 janvier, et les dernières portaient sur la dégradation de l'antenne, l'entretien de la station et les communications managériales avec Moon3lium.
Il trouva le canal extérieur et vit Elvin et Alfred revenir en direction du sas d'entrée. Le module était maintenant détaché de la remorque. Christopher éteignit tout et partit rejoindre les autres. Il retraversa le couloir, songeur. Il en avait le temps, le couloir était aussi long que celui du site B. De nouveau, il reprit alors les escaliers et arriva à la salle de repos. Elvin et Alfred semblaient juste arrivés. Alan, qui avait fini sa douche et avait aussi enfilé une partie de sa combinaison, était en train de manger.
« Où est Cédric ? demanda Christopher
— ?!?
— Il devait vous informer de la situation, ajouta-il.
— On ne l'a pas vu. On a défait les câbles d'attache, et puis on est rentrés.
— Vous ne l'avez pas croisé ?
— Non... de quelle situation ?
— Il n'est pas sorti vous rejoindre ?
— On ne sait pas.
— Ok, vous deux, restez ici. Alan va vous expliquer. »
Christopher fit volte-face, prit les escaliers deux à deux, se dirigea vers le sas principal et regarda les combinaisons. Toutes celles de son équipe étaient présentes, sauf celle de Cédric. Il mit son casque rapidement et alluma la communication en mode privé avec celui de Cédric.
« Gamin, t'es là ? » Mais rien. Il regarda la puissance du signal, et là, pas grand-chose non plus. Il était bien connecté. Juste que Cédric ne répondait pas. Christopher se mit alors à marcher dans la station, son casque sur la tête et, comme un jeu de piste, scruta les fluctuations des petites barres du signal. Il fit quelques pas à droite, et la barre diminua. Il se retourna et la barre augmenta. Il prit l'un des cinq couloirs de la station, toujours le regard sur la console, et au point culminant de la barre, il zyeuta par les hublots... Et là, il vit Cédric. Il flottait dans un coin caché et sombre, sa combinaison lacérée. Son visage était blanc, froid et gonflé, marqué par la dépression meurtrière.
Christopher coupa la communication, cela ne servait plus à rien. Il enleva aussi son casque et rejoignit les autres. Elvin réagit la première.
« Tu l'as retrouvé ?
— Oui, il est dehors. Mort et assassiné.
— ?!? »
Consternation et effroi.
« Je crois que votre Miguel a une combinaison parfaitement fonctionnelle. Son casque ne lui cause aucun problème, bien au contraire.
— Quoi ?!? Mais qu'est-ce qu'on fait alors ? s'inquiéta Elvin. J'ai pas envie de crever ici.
— Y a-t-il des armes ici ? demanda Christopher à Alan.
— A part quelques couteaux de cuisine, non.»
Christopher réfléchissait. Si Alan et lui, en tant que chefs d'équipe, avaient déjà eu affaire au stress de décompression, par contre, ce n'était pas le cas des deux autres. L'atmosphère devenait anxiogène et cela se sentait. Christopher prit alors le pari du plan suivant :
« Bon, il faut qu'on communique d'abord sans cela, on ne sait pas retourner sur Terre. Donc, il faut installer le module de communication, quoi qu'il arrive. Elvin, Alfred, reprenez des forces, puis vous irez dans le sas de sortie principale.
— Quoi ? Je ne sors pas avec ce taré dans les parages. Hors de question, dit Alfred.
— Je sais, ça, ce sera le boulot de moi et d'Alan. S'il n'a pas d'arme, on va aller le déloger directement chez lui. C'est le meilleur plan que j'aie. De plus, nous prendrons le sas matériel. Il est dans un des angles morts de la caravane, tout en étant assez proche. Attendez simplement notre signal pour sortir. Une fois fini avec Miguel, on se retrouve tous près de notre locomoteur et on continue le travail tous ensemble.
— Cela me semble OK », dit Alan.
Les deux autres n'osaient rien dire. Ce n'est pas qu'ils étaient contre, mais ils n'avaient pas de meilleur plan en tête. Alors tous acquiescèrent. Le repas se déroula dans le silence le plus total et une fois terminé, aucun mot ne fut prononcé jusqu'en bas des escaliers. Alan et Christopher prirent la direction du sas, non sans aller chercher d'abord le casque d'Alan.
Les deux chefs d'équipe s'engagèrent dans le tunnel. Christopher engagea la conversation.
« Vous avez de la famille sur Terre ?
— Quoi ? Nooonnn, enfin si, mais non. » Christopher le regarda bizarrement, puis demanda :
« Divorcé ?
— Voilà, vous avez compris. Et vous ?
— Oui, dont deux gamins fabuleux qui voient en leur père un héros. S'ils savaient vraiment le travail que je fais...
— Vous avez de la famille et vous venez sur la Lune. Bizarre.
— Oh, cela n'a pas que des désavantages, vous le savez bien. Et puis, rien que pour la vue et le paysage. »
Tout en parlant, Christopher regarda l'intérieur de son casque. Une petite loupiote interne l'intrigua. Alors, il prit le casque d'Alan pour comparer, sans que celui-ci ne fît attention. Mieux, Alan commença à parler avec ses deux mains libres.
« Oui, mais le problème, c'est Moon3lium.
— Cela dépend pour quoi... C'est une entreprise, elle ne peut faire ce qu'elle veut tout le temps, poursuivit Christophe, regardant toujours l'intérieur des deux casques.
— Allez, on sait tous les deux très bien qu'ils se foutent de la sécurité et du personnel. Ils ont diminué le coût de la maintenance, beaucoup de choses ne marchent plus. Avant, les équipes étaient composées de minimum quinze ou vingt personnes, maintenant on est dix, et ils vont encore diminuer bientôt. Et tout cela pour quoi ? Pour l'argent.
— Le monde est ainsi fait.
— Non, le monde n'est pas ainsi fait. Moon3lium est ainsi fait.»
Ils étaient arrivés au sas matériel. Christopher prit les deux casques d'une même main et appuya sur le bouton vert du mur. Le sas s'ouvrit et Christopher ajouta :
« Os lo ruego, señor.
— Gracias. » Sans en avoir conscience, Alan avait répondu en espagnol. Quand il s'en rendit compte, il s'arrêta net et se retourna, mais trop tard : Christopher avait refermé le sas et bloqué le mécanisme. Seule la porte vitrée les séparait.
« Bonjour Miguel », dit Christopher. Mais Miguel avait un petit sourire en relevant la tête.
« Comment tu as su ?
— Le logbook, il n'y avait plus d'entrée après le 25. Si tu avais été le chef d'équipe, le logbook aurait été rempli. On a été formés pour cela, c'est devenu machinal. »
Silence.
« Vous savez pourquoi je les ai tués ?
— Laissez-moi deviner. Alan vous a annoncé que vous étiez viré, que cela serait votre dernier voyage ?
— Mmfff, vous le savez déjà.
— Le site B a eu sa restructuration il y a six mois. Nous ne fonctionnons plus qu'avec des équipes de quatre-cinq personnes.
— Alors, vous me comprenez.
— Vous comprendre ? Cédric avait toute la vie et il n'avait rien avoir là-dedans.
— Dommage collatéral.
— Et le fait que vous vouliez me tuer ? Je ne suis aussi qu'un dommage ?
— Cela dépend si vous me comprenez ou pas.
Je ne vous comprends pas, et vu que je n'ai pas de prison sous la main... » Christopher appuya sur le second bumper, celui qui ouvrait la porte arrière. L'air s'extirpa, emportant Miguel avec lui. Après un long saut en impesanteur, il atterrit lentement dans la poussière lunaire avant de stopper net sur ses genoux.
****
Trente secondes. Miguel savait qu'il avait trente secondes. Trente secondes avant d'exploser. Trente secondes avant que son sang, poussé par les petites bulles d'azote, lui sorte par chaque pore de sa peau. Au loin, le locomoteur A. Vingt-cinq secondes. Dans un effort surhumain, il poussa sur ses jambes pour refaire un saut le plus long possible. La douleur augmentait. Dix secondes en l'air avant de retomber non loin du véhicule, mais trop loin encore. Il avait mal, très mal.
Christopher ne voyait plus Miguel. Il devait être mort, pensait-il. Il retourna vers l'entrée principale et mit son casque en chemin. Il alluma la radio et dit :
« Elvin, Alfred, vous êtes là ?
— Ouip.
— On t'écoute, vous avez coincé le fou ?
— Le fou était parmi nous. Miguel se faisait passer pour Alan. Où êtes-vous ?
— Moi, je suis dans le sas, prêt à partir pour la grue. Elvin est encore à l'intérieur.
— Ok, vas-y, amène la grue près du locomoteur. Moi, je rejoins Elvin et on se retrouve au module. »
Tout en marchant, Christopher se remémorait tous ceux qu'il avait dû, il y a quelques mois, licencier. Parmi eux, y en avait-il qui avaient eu aussi des pensées meurtrières ? Quand il fut interrompu par Alfred :
«Oh, c'est quoi ça ?
— Quoi donc ?
— Christopher, t'es dans le locomoteur du site A ?
— Dans le quoi ? Non, je suis à l'intérieur. Qu'est-ce que tu vois ?
— Ben je vois le locomoteur qui se rapproche.
— Alfred, cours, c'est Miguel !
— Oh merde ! »
Miguel le rouge conduisait le locomoteur du site A. Sa tête était rouge sang. Ses yeux, gonflés à bloc, sortaient de leurs orbites. C'était devenu un monstre baveux et rugissant, sans plus aucune conscience humaine. Elvin regarda à travers le hublot et vit Alfred s'éloigner en courant. Mais le tracteur allait plus vite qu'un homme. Il avait été conçu pour ça. Alfred ne put l'éviter. Le premier choc ne fut pas très violent, mais Miguel continua de rouler avec Alfred sur le "capot" jusqu'à rencontrer un rocher. Alfred, pris en étau, eut le casque fracassé. L'air lui manqua aussitôt. Il ne pouvait tenir longtemps sans suffoquer. Il entendait les cris éplorés d'Elvin.
Le locomoteur fit marche arrière, laissant tomber le corps d'Alfred au sol. Christopher tourna la tête vers la station.
« Elvin, remets ton casque, il va foncer sur la station. » Il rejoignit Elvin et lui prit la main.
« Sortons par le deuxième sas avant qu'il n'arrive. S'il casse la paroi, la dépression de l'ensemble de l'installation va nous expulser haut dans les airs. Il faut qu'on soit loin.
— Et on va où ?
— J'ai une idée. »
Ils s'engouffrèrent dans le long couloir menant à l'arrière de la station. Par les hublots, ils voyaient Miguel arriver à toute hâte. Christopher fit ce qu'il put pour aider Elvin, mais elle progressait avec peine, n'accrochant que peu le sol : une de ses chaussures semblait ne plus fonctionner correctement. Puis vint le choc.
Le locomoteur avait heurté de plein fouet la station, libérant l'air qui s'échappa rapidement. Tout s'envola : le mobilier, le matériel, Elvin, Christopher et le locomoteur lui-même furent balayés, tels des fétus de paille.
*****
Christophe reprit conscience. Un bip sonore retentissait dans sa combinaison. « Erreur système combinaison » s'affichait en rouge sur son écran interne. Son casque était fissuré, mais il tenait. Tout en se relevant, il observait la scène à la recherche d'Elvin. Elle avait atterri à côté de la catapulte, parmi bon nombre de débris et à côté du locomoteur de Miguel. Il s'avança tout en parlant dans sa radio.
« Elvin, tu vas bien ? »
Mais rien, elle ne répondait pas. Il longea le rail de la catapulte, contenant sa douleur physique et se forçant à oublier ce bip intempestif.
« Elvin, réponds ! » Mais toujours rien. Christopher, par petits sauts, avançait comme il pouvait. Il arriva au niveau du locomoteur et vit Miguel inconscient. Toutes les vitres étaient fissurées, sur le point de se briser. Christopher ne put s'empêcher de regarder le visage de Miguel, déformé et gonflé, devenu méconnaissable. Est-il encore vivant ? se demandait-il.
La réponse, il la reçut subitement. Les yeux grands ouverts, Miguel se jeta à travers le pare-brise. Pris au dépourvu, Christopher ne put l'éviter et tous deux tombèrent, lentement, au sol. Miguel n'avait plus aucune conscience, c'étaient ses dernières forces et il ne tiendrait plus que quelques secondes dans le vide. Christopher, lui, pouvait résister facilement, mais son casque commençait à se fissurer sous la pression de la main de Miguel. Il voyait les éclats se former. Les secondes ne passaient pas. Le bras tendu, il repoussait la tête du dément comme il pouvait. Il sentait sa fin proche quand, dans son casque, il entendit : « Christopher, rentre la tête ! »
Tournant la tête vers la console de lancement, Christopher vit Elvin en train de manœuvrer à l'allumage. Il n'y avait aucun son, mais l'énorme tremblement parcourait tous les corps. Christopher comprit. Il tendit le bras vers l'avant, la tête de Miguel avec, et essaya de glisser un peu vers l'arrière.
La catapulte était chargée, Elvin appuya sur le bouton Start. L'énorme cylindre démarra à toute vitesse, et partit pour la Terre en arrachant au passage la tête du dément. Le sang flotta dans les airs avant de retomber lentement au sol. Christopher, épuisé, reprit son calme. Dans sa combinaison, il entendait une voix.
« Tout va bien ? demanda Elvin.
— Pff, oui, il était moins une. Merci à toi !
— Oui, mais on fait quoi maintenant ? »
Tout le matériel était inutilisable, aucun moyen de contact, et pas d'endroit pour s'abriter. Elvin se sentait désemparée.
« Tu vas voir. »
Cinq jours, il leur fallut cinq jours pour traverser les trois cent quatre-vingt mille kilomètres qui les séparaient de la Terre. Après avoir fait le tour des débris, récupéré de l'eau et quelques bacs de poudre à ingurgiter, ils avaient transféré une capsule vide sur la catapulte et programmé le lancement.
Moon3lium et les équipes de récupération furent surprises de voir à l'intérieur, non pas de la poussière lunaire, mais deux êtres humains vivants. Sous la pression médiatique, la société révisa ses procédures et son management. Le site B fut rouvert rapidement pour éviter toute pénurie, et un budget fut dégagé pour reconstruire le site A – qui devint le site C. Un nouveau site D fut mis en chantier.
Christopher et Elvin obtinrent des indemnités compensatoires suffisantes, tout comme les familles des victimes. Ils ne mirent plus un pied chez Moon3lium et encore moins sur la Lune, préférant, sur le plancher des vaches, profiter à plein poumons de l'air frais et revigorant de notre belle planète.
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