DES SENS EN EVEIL : VIE ETUDIANTE
"Les serpents s’entremêlent à tes pieds,
clouée au sol, tu ne peux pas voler."
Ambiance
Persévérance et travail, voilà ! Je suis reçue dans les dix premières, le jury a sélectionné les notes au-dessus de la moyenne, notre promotion est la plus réduite de l’histoire.
Dix candidates retenues, dix nouvelles élèves sages-femmes, pas des étudiantes, des élèves.
Quatre ans pour apprendre un métier qui demande de la réflexion et des aptitudes manuelles, de l’efficacité, de la rapidité dans certaines décisions et des qualités humaines.
Les horaires en douze heures, les nuits, les week-ends, les remplacements et un salaire sans proportion aux responsabilités, faut-il que ce soit une vocation ? J'ai quatre ans pour le découvrir.
Emportée par le courant de la rentrée scolaire, il faut trouver un appartement, seule ou en colocation. La ville a une grande proportion d’étudiants, les différentes écoles et les facultés offrent un grand choix aux jeunes de la région. À la rentrée, plusieurs amies du lycée se retrouvent dans la même ville.
Rose accepte que l’on s'installe en colocation. J'accueille cette nouvelle avec joie, n'ayant aucune envie d'être seule. Rose est tranquille, un caractère facile à vivre, d'humeur égale, elle est la colocataire idéale.
Le campus universitaire est excentré, alors que la faculté de médecine et la maternité sont au centre-ville.
Lorsque j’entends parler de la ville, tout semble moderne. Mon étonnement est donc grand lorsque je découvre les ruelles étroites et anciennes du centre-ville. Ce n’est pas moderne du tout. Les odeurs de la ville, la circulation, le flot de gens ne me plaisent guère.
Après une journée de recherches sous la chaleur de l’été, après avoir fait des milliers de pas derrière l’agent immobilier, les pieds échauffés dans les chaussures, avec mes parents nous avons trouvé un appartement au centre-ville. Rose fera les voyages en bus. Je peux me déplacer à pied, ce qui convient bien à mes horaires irréguliers de cours, de stages et de gardes de nuit. Pour cette première année, nos trajets se feront en train pour rejoindre notre ville étudiante.
Notre appartement ou plutôt notre studio se trouve au rez-de-chaussée d'une résidence de six étages. Une pièce principale avec une kitchenette, un placard et une salle de bain avec WC. Notre mobilier se limite à l’utile, un lit et une étagère chacune, une table de cuisine et des chaises.
Une grande fenêtre illumine la pièce sur toute sa largeur.
Je pars tôt le matin. Mon trajet jusqu'à l'hôpital commence par une allée si étroite qu'une seule personne peut passer à la fois. Je bifurque ensuite sur la droite, devant un sex-shop qui fait l'angle. Le soir, à la tombée de la nuit, l'endroit semble incongru, la vitrine mystérieusement éclairée sur son pourtour par des néons roses. Juste à côté, une boulangerie pâtisserie ouverte à toute heure présente un cadre rassurant. Je poursuis dans une rue plus large jusqu'à une place où une fontaine permet de s’orienter facilement. La route s'élargit et je coupe par une rue transversale. Le centre est sympathique, animé par des commerces, ici se trouve la plus belle boutique de livres et de musique, ma préférée, celle où je prends le temps de flâner quelques fois.
Je poursuis pour bifurquer vers le tribunal pour prendre une rue pavée en sens unique. La dernière ligne droite sur le trottoir d’une route de grande circulation me conduit à l'hôpital.
Sous un porche, un gardien veille, il ouvre la barrière aux ambulances. Sur le côté, une petite allée permet aux piétons d’entrer.
J'arrive dans la première cour de l’hôpital, les vieux bâtiments en pierres sont gris et austères, des grilles en fer forgé ferment l’enceinte. Si j'étais entrée en religion, le bâtiment aurait pu être semblable. En même temps, le cadre ressemblait bien aux quatre années que j’allais passer là, une autre époque, des "dieux" médecins et peu de chaleur humaine.
L'école est dans un bâtiment sur le côté. Moins austère, une autre entrée permet d’accéder à un grand parc où l'on peut se garer et partir se promener le long de la rivière qui sinue au milieu de la ville.
Ma vie sentimentale est en stand-by. Les rencontres de mes années de lycée n'ont pas donné lieu à une relation pérenne. Je plais à celui-ci, mais celui-ci ne me plait pas ; celui-ci m'intéresse, mais nos échanges verbaux sont brefs et sans suite ; celui-ci me fait rire et on est bons amis, celui-ci est trop empressé, celui-ci trop exclusif et je m'envole, je ne suis pas du tout mûre pour la vie à deux, les possibles flirts de lycée se sont évanouis.
Après notre baiser, Hector m’a envoyé une carte postale, comme d’habitude assez curieuse, sur un paysage de montagne il a dessiné un tourbillon qui occupe un tiers du paysage, il part d’un chalet en bois et au dos il a écrit : "le tourbillon de la vie, gros bisous, Hector."
Nous sommes maintenant à distance pour plusieurs années.
Amoureux, pas amoureux ? Compatibles, pas compatibles ? Ce qui est certain, c'est que je ne suis pas pressée et je ne subis aucune pression pour mettre fin à ma liberté. Cela me convient parfaitement. Je vais me consacrer à mes études.
Si je découpe mes années d'études en tranches, celles-ci ressemblent à des tranches de sens : la vue, l'ouïe, l'odorat, le goût. Le toucher restant une constante de mes quatre années : toucher des bébés, toucher des mères, toucher abdominal, toucher des seins, toucher vaginal, toucher-couler si nous sommes à la portée des torpilles des enseignantes....
Mes compétences professionnelles grandissent avec mes sens en éveil.
Première année : voir
La première année est celle de la vue, de la découverte, me donnant la vision de ma profession, un nouvel environnement, un nouveau milieu et un nouveau rythme : les cours, les premiers stages, les premières nuits.
La plupart des filles de la promotion sont originaires des départements voisins. Une majorité vient d’accéder à une certaine autonomie en s’installant dans des appartements étudiants ou en débutant une vie de couple.
Bien heureusement, elles sont beaucoup plus gaies que l’environnement.
Certaines ont déjà fait une première année de médecine, leur expérience de prise de notes est édifiante. Les miennes constituent un texte long et pénible à lire, alors que ma voisine finit son heure de cours avec de jolies pages recouvertes d'encre de différentes couleurs, organisées en paragraphes. Forcément, pour apprendre, c'est plus facile, clair et ordonné. Je suis donc leurs conseils sympathiquement donnés. Avec un peu de labeur au départ, je finis par découper avec logique mes paragraphes, malgré le flot de paroles des intervenants. Suivre de nouveaux cours, sur des thèmes concrets, qui se rattachent à une pratique de terrain est indéniablement passionnant. Les professeurs sont des médecins, des sages-femmes cadres, des professeurs universitaires.
Cette année-là, pour m’adapter à la ville, je laisse de côté mon anorak coloré pour m’acheter un manteau noir et un chapeau stylé. Je passe ainsi inaperçue dans la grisaille de la ville et de ses habitants vêtus de sombre.
Notre formatrice principale revient des îles françaises où elle a passé plus de dix ans. Sa réadaptation à la métropole n’est pas facile. Ses interventions empreintes de sérieux sont souvent ponctuées de maladresses. Cela met un peu de fraîcheur et d’amusement dans nos cours qui détonnent par rapport à l’enseignement des autres intervenants. Les pratiques théoriques sur des poupons en plastique, les mises en situations fictives apportent un peu de gaieté. Je reste stressée et tremble de faire une perfusion, mais les ratés de ma monitrice pour mettre une cassette audio me détendent pour la fin de journée. Elle a le mérite d’être infiniment humaine dans cette institution trop carrée.
Mon premier stage en maternité est arrivé. Je suis hyper motivée par cette première expérience auprès des nouveau-nés. Encadrée par des puéricultrices, je vais enfin au cœur du métier qui me fait rêver.
Au vestiaire, je mets mon pantalon blanc, ma tunique rose bien ajustée. Je passe dans mes cheveux un bandeau blanc, inutile pour mes cheveux, mais obligatoire pour notre statut d’élève, lequel nous rend identifiables de loin.
Dès sept heures trente, je suis à mon poste, avec un peu d’appréhension.
Une élève sage-femme deuxième année passe me voir en courant. Je dois réaliser tous les tests de Guthrie avant huit heures, heure à laquelle la puéricultrice arrive dans le service. Étonnée, je l'informe de mon inexpérience. Très gentiment, mais très rapidement, nous sélectionnons la chambre la plus proche, “kidnappons” un nouveau-né, élu du jour pour la prise de sang et elle me fait une démonstration express.
Voilà c'est facile, ôter le bas du pyjama, frotter le pied rapidement pour qu'il ne soit pas trop froid, retourner l'enfant à plat ventre, désinfecter illico-presto et utiliser la lancette en pointe épaisse pour transpercer le talon du nouveau-né, presser le pied pour faire couler les cinq gouttes de sang bien étalées sur le papier buvard, coller un pansement, réexpédier l'enfant et passer au suivant... Je suis blême !
Ne voulant pas faire mauvais effet le premier jour, je m’attèle à ma tâche, désolée pour les mères et les enfants, qui n'ont plus rien d'humain, à mes yeux, ce matin-là !
À huit heures pétantes, les huit nouveau-nés sont piqués, remballés et redistribués. Les papiers buvards trônent sur le plan de travail et sèchent à la lumière des néons. Je suis une héroïne, j'ai réussi ou presque...
Un neuvième enfant, tranquille dans son lit, le pyjama retroussé sur la jambe, est encore là. Quelques traces rouges éparses n'ont pas réussi à remplir les ronds blancs cerclés de noir. La sympathique collègue de deuxième année repasse en courant pour porter les prélèvements des mères au laboratoire. Je l'informe de mon problème. Elle est désolée, elle est en retard et ne peut pas m'aider. Son regard compréhensif, traversé par un certain trouble, fait monter la pression. Je reste debout à attendre, avec une certaine anxiété.
Une femme replète, dont la voix se fait entendre depuis le fond du couloir, fait son apparition, son manteau et son foulard sur le dos. Comme un scorpion prêt à piquer, vif et sombre dans ses habits noirs.
"Vous êtes nouvelle ?" me lance-t-elle avec un ton très supérieur.
Je ne me sens pas très grande, mais il me semble rapetisser encore.
"J'arrive" dit-elle sur un ton qui ne laisse rien présager de bon.
Et voilà, mon modèle de représentation professionnelle s'effondre.
Une puéricultrice ressemble à ça ? Un être grognon, de mauvaise humeur, renfrogné, elle se présente devant moi en blouse rose. J’ai dû me tromper de film, impossible de rembobiner, la suite s’enchaîne comme dans une mauvaise série d'épouvante.
"Qu'est-ce-que c'est que ça ?" dit-elle en lançant son regard vers le berceau devant le plan de travail.
Pas de salutations, pas de présentation, elle va à l'essentiel.
Doucement, je réponds :
"J'ai commencé ce matin et je n'ai pas réussi à faire le test de Guthrie à cet enfant."
Son agacement est total, je suis une incapable. Ça se voit dans ses yeux qui me fusillent, elle va me montrer. Elle me demande d'installer le nouveau-né sur le matelas, la tête en bas au bord du plan de soin. Je ne comprends pas ce que je fais, mais je m'exécute.
"Je vais le piquer en jugulaire !" dit-elle d’un ton autoritaire.
Elle pose sa main sur la joue de l'enfant, il est un peu penché, pas du tout positionné confortablement, elle me demande de lui maintenir le bras et elle pique dans la veine sur le côté du cou. Le sang perle et elle remplit rapidement les ronds du buvard cartonné.
Et voilà le travail ! Elle ne dit pas un mot, mais sa posture exprime sa supériorité. Malgré sa réussite, elle est jaune, verte. Son teint laisse paraître sa mauvaise humeur au milieu de sa fierté. Elle part s'enfermer dans son bureau, vocifère et crie au téléphone une bonne partie du reste de la matinée.
Je raccompagne l’enfant vers sa mère et attends debout en regardant sécher les cartons.
C’est l’heure des bains, je vais aider les mères qui font résonner leur sonnette. Je ne me sens pas bien, cette déséquilibrée mentale me met mal à l’aise. Imprévisible et lunatique, devoir la supporter me demande des efforts considérables.
La visite médicale du pédiatre achève la matinée, mon rôle consiste à déshabiller les nouveau-nés et les rouler dans une couverture, pour ne pas faire attendre le pédiatre, pour l’examen d'entrée ou de sortie.
Ponctuel ou non, il descend du service de pédiatrie, qui est à l’étage supérieur, après avoir passé un coup de fil pour prévenir de son arrivée. Les nouveau-nés attendent avec leur parent au garde à vous. La visite est expédiée en dix minutes : les réflexes, les palpations, quelques conseils et on passe au suivant, je rhabille les nouveau-nés des mères trop fatiguées, il ne faut pas trainer.
C’est enfin, la pause de midi ; épuisée, les épaules et le cou raidis, je n'en peux plus de la tension que je ressens. La puéricultrice fait régner sur le service une mauvaise ambiance, tout le monde l’évite. Il faut tout faire avant elle, elle pique sa crise si la moindre tâche lui incombe. Divorcée, dépressive, elle ne supporte rien. Même son isolement symbolique, à travers les vitres de son bureau pour hurler au téléphone, est stressant. Qui appelle-t-elle ? En tous cas, c’est sa fête !
Je regagne le vestiaire, exténuée, et je m'assois sur le banc ; j’ai besoin de relâcher la pression et je me mets à pleurer. Ce travail n'est pas fait pour moi. Et voilà comment, au bout de deux mois, je me mets à douter de ma vocation.
Une autre élève me console, elle me parle de l'institution, ce n'est pas moi qui ne suis pas à ma place, c'est juste le contexte particulier. Ses gentilles paroles ont raison de ma déprime qui reste donc passagère, nous allons manger au self de l'hôpital où les repas ne sont pas très appétissants.
Mme Scorpion m’apprend à répondre au téléphone, en remplissant les carnets de santé et en préparant les examens médicaux du lendemain, il faut savoir faire plusieurs choses à la fois. Multiplier les actions comme une pieuvre avec plusieurs bras.
Mon stage se termine dans la tension permanente des jours travaillés avec cet insecte imprévisible à la santé mentale douteuse.
Heureusement, elles sont deux à alterner les journées dans le service. Elle ne remplit pas mon rapport de stage en premier, j'échappe donc de justesse à sa non-validation.
Et effet, pendant quatre ans, je vais vérifier régulièrement que la validation d'un stage est plus souvent en rapport avec l'humeur de la professionnelle et au nombre de fois où celle-ci a été sollicitée plutôt qu’à nos réelles compétences.
Ce sont les élèves des promotions précédentes qui assurent notre formation, il est ridicule de demander, il faut tout savoir. Supporter la mauvaise humeur et le mauvais caractère des sages-femmes, des puéricultrices insatisfaites de leur vie personnelle : ne pas avoir d'enfant, divorcer, rester célibataire. De la pression du travail : du chef de service, du stress. Chacune a une bonne raison. Dans ces conditions, l'autonomie professionnelle vient extrêmement vite. Il faut se débrouiller sans rien demander, tout en montrant suffisamment de respect à ces grandguignolesques personnages.
Cette année-là, nos vacances d'hiver entre amis n'ont pas lieu. En études supérieures, les vacances se sont raccourcies et les périodes ne sont plus les mêmes. Je suis en carence d'une semaine de fous rires, qui m’auraient pourtant bien aidée à me changer les idées.
Tania a choisi d'intégrer une école d'ingénieurs. Gabriel, après l'échec de son bac, choisit la voie militaire. La fin de nos vacances d'hiver est une rupture pour moi, mais aussi et surtout pour mes amis. Celle-ci est doublée par le départ inattendu de leur père pour une autre femme. Dire les choses n’est pas facile, nos échanges s’interrompent.
Mes études occupent toute ma vie.
Quand mes stages me font commencer tôt, je pars vers cinq heures trente du matin, les rues sont désertes. Je ne suis pas très rassurée, mes pas sont rapides. Dans la rue transversale, je rencontre chaque fois un balayeur. Sa poubelle mobile et son balai en main, il nettoie méticuleusement le trottoir. Il est visible de loin avec son pantalon et son gilet orange. On se salue chaque jour. Il a l'âge de mon père, sa présence est rassurante. Je me dis que si quelqu'un m'importune, je courrais jusqu'à lui. Il est comme une assurance sécurité dans la brume matinale.
Un matin, pour un stage qui me fait quitter le centre-ville, je dois prendre le bus, je suis en avance. Je me retrouve devant l’abribus à attendre à côté d’un travesti qui termine sa nuit ; un peu décontenancée mais ne voulant pas montrer de réaction, je fais mine de rester à côté de lui, sans paraître le moins du monde étonné, tout en l’observant dans la vitre opposée pour surveiller ses mouvements. D’autres passants arrivent et le bus avec, je suis moins tendue. Pendant tout le trajet, un jeune homme parle fort au téléphone et tous les passagers sont informés de ses ébats sexuels de la nuit. Finalement, il est plus bizarre que le travesti.
La plupart du temps, mon travail de première année en salle d'accouchement consiste à accueillir les patientes.
Un carnet à la taille de ma poche me permet de me souvenir de tout, chaque action a une procédure avec un ordre à suivre.
Descendre chercher la patiente à l'accueil, l’interroger pour contrôler qu’elle n’a pas perdu les eaux, sinon l’allonger sur un brancard, la remonter, l’installer dans la salle d’examen, contrôler les constantes : pouls, tension, température. Ensuite, j’installe le monitoring et je remplis le dossier administratif : le dossier jaune, le dossier rose, le dossier vert, respectivement pour les antécédents et le pré-accouchement, l'accouchement et les suites de couches. Cet exercice me plait, interroger la patiente, connaître ses antécédents, le début de son histoire avec son enfant.
J'ai rapidement constaté que grossesse ne rimait pas avec réflexion et anticipation chez les femmes que j'accueille, contrairement à ce que je pouvais me représenter.
Nombreux sont les êtres humains qui se questionnent, s'interrogent, se culpabilisent sur le fait d'exister. Alors que les pulsions de vie, les désirs d'amour, l’environnement, le contexte, les évènements, n'importe qui, n'importe quand, n'importe comment et une vie commence. Je suis spectatrice de la vie des gens qui défilent devant moi.
La première leçon, que j’apprends très vite, est celle de ne jamais confier ma main pour apporter du soutien à une femme qui accouche. Celle-ci peut être broyée par une patiente hurlant de douleur.
Mon premier vrai bonheur professionnel a lieu un après-midi tranquille. Ce jour-là, je fais l'admission d'un couple heureux, c'est une famille recomposée. La naissance de leurs jumelles est imminente, le travail est déjà bien avancé, nous avons juste le temps de nous préparer. La sage-femme me permet de participer au premier accouchement, je pose donc mes mains sous celles de la professionnelle pour l'expulsion de la tête puis du corps de la première jumelle ; accompagnées par les encouragements d'un papa bienveillant envers son épouse. Nous déposons le nouveau-né sur le ventre de la mère. Le bébé est tranquille et la sage-femme me laisse faire les premiers soins. Sous la lampe chauffante, je peux l'essuyer, la peser, la mesurer, inscrire son prénom sur le bracelet, la date et son heure de naissance. Faire les soins du cordon ombilical, désinfecter, clamper le clan de Barr, couper le cordon, désinfecter à nouveau, vérifier la présence des trois vaisseaux sanguins et enfin entourer d'une compresse la pince et le cordon puis passer le filet pour les maintenir. Je lui enfile son body, son pyjama, la brassière, le petit bonnet, fait couler une goutte de nitrate d'argent dans chaque œil avant de la confier au papa très fier.
La seconde jumelle arrive vingt-cinq minutes plus tard et je recommence avec plaisir les premiers soins à la nouvelle jumelle. Je suis réconciliée avec mon choix professionnel !
Des parents parfaits, un accouchement parfait, une sage-femme compétente et tranquille qui m'a fait confiance. Une journée parfaite !
De spectatrice, je suis devenue actrice. Ce nouveau rôle me plait beaucoup.
Rose ne me dérange jamais, son casque sur les oreilles pour écouter la télévision, le rideau fermé pour que je dorme la journée après mes nuits. Elle n’amène personne à l’appartement. Nous sommes en mode étudiantes studieuses.
Rose est toujours rentrée avant moi, elle fait souvent la cuisine.
L’orientation du studio le long de l'allée, fait que le volet est le plus souvent fermé à mon arrivée. Les soirées se passent à la lumière de l'écran de télévision et du lampadaire sur pied qui créé une lumière diffuse.
Un soir où elle nous prépare des œufs au plat, nous avons un fou rire mémorable. Je révise mes cours, quand elle m'interrompt.
"Viens voir ! Une œuvre d'art !"
Les jaunes d'œuf se sont placés de telle manière qu'ils représentent des ovaires et le blanc apparait tel un utérus entre les deux. Une vraie composition d'artiste "médical".
Dès le mois de février, je n'en peux plus. Je m'épuise. Il faut changer de rythme.
Le verdict tombe, je dois sortir m'amuser !
Le plus facile à réaliser est donc une sortie au cinéma. Ce soir-là, nous allons Rose et moi voir le film à succès du moment, Pretty Woman, qui remporte tous les suffrages. Je sors de la séance pas plus enjouée que ça, en bâillant.
Le lendemain, les commentaires de mes camarades sont élogieux sur le film. Avons-nous vraiment vu le même film ? Devant mon peu d'enthousiasme, je laisse les autres perplexes. Et cette scène, et celle-ci ? M'interrogeant sur moi-même, je fais donc une seconde séance de cinéma. Tous leurs commentaires se vérifient, mais mon cœur n'est pas à la joie. Sidonie me confirme :
"Tu perds ton sens de l'humour !"
Consciente de cette évolution, je ne sais pas comment y remédier.
En juin, Hector m’envoie une carte d’anniversaire, il fait une formation d’accompagnateur en moyenne montagne. La carte représente des fleurs de notre région : un lys martagon, un sabot de vénus, une orchidée sauvage rose et une gentiane bleue ; cela m’émeut en pensant à chez nous. Je suis nostalgique.
Je termine l'année avec la surprise de mes parents de pouvoir faire les trajets avec leur AX K-way. Cela me rend beaucoup plus autonome dans mes déplacements.
Mes stages en chirurgie, en médecine, en gynécologie se succèdent. Les épreuves pratiques de fin d’année se passent dans un stress absolu. Le bain du nouveau-né devient une épreuve digne des "meilleurs ouvriers de France", on tremble avant, les remarques déstabilisantes et acerbes peuvent tomber à tout moment au cours du soin et vous rendre plus idiote qu'un ver de terre. Selon l'opinion de “ces dames”, le jugement tombe : validé ou pas. Non validé rime avec recommencer un stage ou l'année, selon nos notes. La pression n'en finit pas et ma résistance faiblit.
La première année se termine. Mon passage est limite, juste la moyenne, heureusement la porte sur la deuxième année s'ouvre.
Mes vacances d'été sont raccourcies par les stages d’été, mais l'ambiance est plus détendue. Une élève deuxième année reste toujours plus efficace qu'une élève de première année !
Gil vient passer l'été chez mes parents. Elle fait partie des expéditions avec ma sœur pour m'accompagner pendant mes week-ends de garde.
C'est une grand-mère discrète et joyeuse qui sait rire aux larmes. Elle se demande bien comment je peux faire ce travail, elle qui craint tout et blêmit à la vue du sang.
Je m’interroge, comment a-t-elle réussi à avoir deux enfants ? De plus sans péridurale, elle qui est si sensible et semble si fragile aujourd’hui.
Au cours de mes années d’étude, deux rêves récurrents traversent mes nuits. Le premier me réveille dans l’inquiétude, je perds mes dents, parfois elles s’effritent, cela me fait des frissons encore au réveil. Apparemment, celui-ci peut exprimer une perte d’énergie, aucun doute là-dessus, mes batteries sont à plat.
Le second me laisse pétrifiée au fond d’un trou avec des dizaines de serpents en mouvement autour de moi qui viennent s'enrouler autour de mes pieds. Seul le réveil me sort de mon immobilité et je contrôle immédiatement que je peux bouger mes bras et mes jambes.
Mes nuits restent aussi épuisantes que mes jours, la plupart du temps mon esprit refait l’ensemble de mes actions de la journée pendant mon sommeil. Je me réveille vidée de faire deux fois le même travail.
Cette seconde année est synonyme de changement : ma sœur nous rejoint, le studio devient trop petit.
Je ne m’occupe de rien, Rose et Sidonie trouvent un appartement duplex dans une résidence sécurisée. Nous sommes à la périphérie de la ville. Ma sœur est impatiente que je valide ce nouvel appartement, elle et Rose sont ravies. L’appartement est au dernier étage sous le toit. Deux velux en bas illuminent une jolie pièce principale et deux autres en haut éclairent une chambre spacieuse. Nos trois lits peuvent être installés dans cette pièce commune. Leur gaieté est communicative, l’appartement est superbe, avec beaucoup de luminosité, cela me convient. En plus, un garage avec une entrée sécurisée permet de rentrer à toute heure tranquillement.
La fin du mois arrive, nous déménageons.
Alors que nous installons les bagages dans la voiture, le balayeur de la rue transversale apparait. Curieusement, il me parle comme si l'on se connaissait, il se met à discuter, lui aussi doit se sentir seul le matin dans la rue.
Il nous raconte qu’il a fait partie des ouvriers qui ont construit l’immeuble, il semble content de savoir que j’habite là, comme un lien qui se tisse dans nos histoires parallèles.
Cet aimable échange clôture mon année, une sorte d'adieu imprévu. C’est la dernière fois que je le vois, mon nouveau trajet ne passe plus sur son chemin.
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