Jour 4 - « Tous les chemins mènent au marais »
Jour 4 - « Tous les chemins mènent au marais »
Le quatrième jour se leva sur Danvix dans une tranquillité presque suspecte, comme si le marais retenait son souffle après les agitations de la veille. L’équipage se sentait plus serein d’avoir renoncé à de nouvelles destinations. Moins de navigation signifiait moins de risques, et chacun accueillit l’idée avec un soulagement muet – à l’exception de Patrick, qui prétendit
— Qu’ un vrai capitaine n’a jamais peur… tout en inspectant pour la centième fois l’itinéraire du parcours… à l’envers… car ils faisaient dorénavant demi-tour.
La matinée fut consacrée aux courses dans le minuscule centre de Danvix. L’expédition tourna à la comédie. Les cousins Sophie et Rémi, étaient chacun persuadés de connaître « les quantités parfaites» et passaient des commandes extravagantes aux commerçants médusés.
- Ah, c’est vous, les Deborre des deux péniches… La radio martin-pêcheur du marais était déjà en marche.
Les courses avaient des airs de butin de retour de marché à la mamie Cadiou, bon sang ne saurait mentir !
On revint avec le plein de spécialités gastronomiques locales comme on les aimait dans la famille. Le « gâteau minute » ne prit pas une minute à Patrick pour déclarer qu’il était :
— Moins bon que le gâteau breton,
La spécialité du boucher « Le farci Poitevin » était en fait une terrine végétarienne qui déçut les amoureux de la terrine de porc. Et le boudin noir fit froncer le nez d’Angélique qui de toute manière ne se nourrissait que de chips!
— Où est l’andouille médaillée que le boucher arborait fièrement sur sa vitrine ? demanda Julie anxieuse… Ce n’était malheureusement plus la saison.
Le déjeuner fut bon mais tout le monde resta quand même sur sa faim.
Après le repas, Sophie installa son tapis sous le saule pleureur qui bordait les péniches. Elle s’ancra à la terre, ses pensées devenaient claires, il était temps de partir, un danger imminent les attendait.
Elisa, encore blessée par la dispute de la veille, peinait à retrouver le sourire. La nuit avait apaisé les corps, pas les cœurs.
Mickaël appela Julie et lui apprit que les gendarmes avaient retrouvé l’un des corps des kayakistes disparus. Le deuxième manquait toujours. Chacun baissa les yeux vers la Sèvre comme si, d’un instant à l’autre, elle pouvait rendre ce qu’elle avait pris.
Les vidanges se firent en autonomie et étrangement, tout se passa bien, ce qui laissa l’équipage perplexe mais reconnaissant. Les péniches prirent ensuite la route du retour vers Coulon, glissant lentement, presque prudemment, dans l’eau pâle de l’après-midi.
Pour chasser les pensées sombres qui taraudaient Elisa, sa cousine Sophie lui proposa de faire la traversée à vélo. Elles commencèrent sagement sur le chemin d’halage, en suivant de près ou de loin l’avancement des péniches. Mais l’instinct de Sophie, fidèle à lui-même, les poussèrent bientôt à quitter le chemin bien tracé pour un sentier plus sauvage. Deux tournants plus tard, elles roulaient dans une prairie humide, Sophie motiva Elisa à franchir des rubalises,
— Il nous en faut bien plus pour nous barrer la route… clama-t-elle face à une Elisa surprise.
Mais, rapidement, elles furent embourbées jusqu’au point de ne plus pouvoir avancer !
— Je crois que nous devons faire demi-tour.. avoua Sophie dépitée, en aidant Elisa, épuisée, à pousser son vélo. En se retournant, Sophie vit une ombre passée furtivement entre les futaies, un chevreuil peut-être…
Ayant pris du retard en arpentant leurs chemins de traverse, Julie, inquiète de ne plus les voir, les appela pour leur dire que les péniches approchaient de Coulon. Les cyclistes du dimanche reprirent alors leur route, toutes crottées, accélérant sur le bitume enfin retrouvé. C’est alors que trois biches traversèrent la route juste devant elles, détonnant avec leurs croupes blanches. Les vélos freinèrent net, les respirations aussi. À deux secondes près, c’était l’accident.
— Magnifiques… souffla Elisa, encore tremblante.
— Magiques… corrigea Sophie, encore plus blanche.
À leur arrivée au ponton, les péniches étaient déjà amarrées. L’atmosphère semblait trop calme, d’une tension silencieuse qui suivait les Deborre comme une ombre fidèle. Sophie et Elisa s’éclipsèrent aussitôt pour laver les vélos recouverts de boue jusqu’aux selles : inutile d’offrir au capitaine Patrick un motif supplémentaire de remontrance.
La nuit tomba sur Coulon comme un rideau. Les deux petites apparurent déguisées pour Halloween : Angélique était déguisée en sorcière, Cléo en squelette terrifiant. L’équipage partit en cohorte dépareillée pour une tournée d’Halloween à travers le village :
— Bonbons pour les enfants et Binouzes pour les grands, scanda Antonin motivé.
Plus tard, c’est dans un bruit feutré que Mickaël les rejoignit aux péniches, l’air grave mais apaisé. On l’invita à l’apéritif.
- Assis-toi, Mickaël, chez nous, ce sont les femmes qui servent! dit un Patrick goguenard après sa tournée de petit blanc avec les autochtones du coin. Il se fit rabrouer en deux temps, trois mouvements par l’équipage… on n’était pas loin de la mutinerie !
Mickaël leur annonça que le second corps avait été retrouvé… mais qu’une enquête était en cours.
- Vous ne croiserez plus personne dans la Sèvre, je vous le garantis.
Il salua l’équipage et rajouta avec un regard appuyé sur Sophie,
- Vous pouvez dormir sur vos deux oreilles, je veille…
Sophie, perplexe, le regarda partir dans la nuit.
Alice avait préparé un repas spécial Halloween : couleurs douteuses, formes indéterminées, saveurs délicieuses. Après le dîner, on joua au Loup-garou. Les sourcils se froncèrent, les mains se levèrent, les accusations fusèrent. Personne ne voulait mourir et tout le monde soupçonnait tout le monde. Angélique laissa même sa mère se faire dévorer par les loups-garous : un coup dur !
La soirée se termina dans une accalmie générale, engendrée par le fait d’avoir trop fermé les yeux pendant la partie. Chacun gagna sa couche, enfin allégé.
De l’avis de tous,
— C’était trop cool, Coulon !
Sophie partagea sa cabine avec Julie qui tomba de fatigue, comme une pierre au fond du marais, Sophie, elle, ne trouva jamais vraiment le repos. Son esprit, agité, flottait entre les biches surgies du néant, la boue où elle s’enlisait, le saule pleureur qui semblait lui parler, le regard insistant de Mickaël… Il y avait tant de signes qu’elle n’arrivait pas à les interpréter, du moins, pas encore…
Le marais dormait.
Mais Sophie, elle, songeait encore.
Et quelque chose dans ces rêves ressemblait étrangement à une mise en garde.

Contribuisci
Puoi sostenere i tuoi scrittori preferiti

