Dans ta ville,
Dans ta ville,
Au Grand Paris, ce jour, je voudrais venir marcher dans ta ville.
2025, ce jour, au Grand Paris ou ailleurs. 2025, 26, 27 etc.
Je voudrais marcher à tes côtés,
Je veux m'orienter et me perdre... m'orienter... me perdre... avec, pour seul bagage, cette sacoche dans laquelle j'aurais pris soin d'entasser des vivres, un livre, les débris d'un journal du jour, un ou deux paquets de cigarettes, un couvre-chef, une paire de lunettes pour la vue et une, noire, pour le soleil.
Pour seule boussole, j'aurais ta conversation.
Je voudrais avancer quelque peu, je voudrais faire quelques pas... je voudrais... fouler long tes ballades et habitudes, investir ta routine, tes repères, tes fantaisies. Habiter tes lignes et détours.
Habiter... même pas au centre, vois-tu. Je suis... je me contente... Je suis coutumier de la périphérie.
Je voudrais pointiller tes faubourgs.
Je voudrais partager tes erreurs.
Je voudrais prendre tes RER.
Nous arpenterions, tous les deux, le trottoir. Regarde-nous : la faim d'un loup. Deux individus en un même animal.
Toi et moi aurions déboulé en meute, enjambé les tourniquets, forcé les portes battantes du service public de transport. Pas pour la resquille, même pas la peine. Toi, tu as ta carte et moi, mon chômage.
Pas la resquille, non, juste l'amour du sport.
Nous aurions pris le café, le matin, dans une brasserie de voyageurs... commenté le prix du café en terrrasse. Ça m'aurait mis en colère, tu m'aurais dit "c'est la ville".
Et puis la discussion aurait laissé là le café et ses prix.
A ce moment, semble-t-il, j'ignorais, et toi, le savais-tu ?... Connaissais-tu l'existence, au Grand Paris ou ailleurs... de ces quelques comptoirs... deux, trois... encore épargnés des inflations métropolitaines ? On pousse la porte jusque très tard en quête de sensations pour pas cher. Tour à tour :
- l’abrutissement aux alcools,
- l’illusion d’une sexualité possible,
- l'appel de la forêt,
- la certitude de dire des choses qui mériteraient d’être écrites,
- la première étoile, le dernier animal,
- l'inaccessible vue sur la mer…
Pour l'instant, ignorant ces perspectives, nous aurions pris le café et rien d'autre, dans la fraîcheur de l'heure, puis marché, vite et longtemps, du Sud vers le Nord.
Vite... il y a tant à attrapper dans ta ville, juste devant nous, à pleines brasses !
Longtemps, ta ville... sans cesser d'observer et commenter ses formes, sa densité, ses commerces, ses rouages et ses synergies...
Vite et longtemps. Du Sud, oui... vers le Nord...
Au Grand Paris ou ailleurs, une fois la Petite Ceinture... difficile d'ignorer comme ça pousse et bétonne, comme l'immobilier diffuse et les burlingues rationnalisent.
Voyez comme ça défriche.
Comme ça désouvriérise, difficile d'ignorer.
Suivez le tracé des jardins néo-urbains.
Notez la réduction de l'alea sur les allées.
Peut être que la question, sur ces dalles et barres fraichement coulées... au pied de ces batiments neufs... la question de leur devenir et de leur fonction se serait posée.
"Tout cet espace vide... est-il possible d'emplir un jour ?...
"Toute offre trouve-t-elle sa demande, Monsieur le promoteur ?
"Y-aura-t-il de la vie à tous les étages ? Au banquet des voisins y-aura-t-il foule ou bien chacun chez soi et ça s'enmuraille, chacun cherchant sa culbute, son Versailles ?
"Si tu avances et tu spécules, comment veux-tu... comment veux-tu... mon amour... que l'on s'encanaille ?..."
Il serait bientôt temps de marquer une pause. Suspendre nos pas, nos mots, nos divagues. Suspendre, oui aussi, tous nos piètres poncifs...
Pique-nique, alors, dans un parc beau et vert, fraichement poussé, vaillamment posté en lutte contre le CO2 des boulevards d'automobiles.
Le temps de constater que le ragondin, le héron, le cormoran... sont de retour.
Le temps d'y croire...
Je voudrais avaler avec toi de grandes goulées d'eau et de vin,
Je voudrais croquer tes crackers.
Je voudrais... je ne pourrais m'empêcher, tellement bavard !... je ne pourrais cesser de deviser encore, gris et digérant, le visage au soleil... bavasser urbanisme, écologie, avenir et lien social... avec toi.
Et puis tout à coup, entre deux phrases, percerait... ta cheville, ton mollet... ma respiration, fin de ma loghorrée !... Nos digestions de viandes, vins, de chipsters et de fruits murs... Le goût de sel plein ta peau, depuis ta cheville, tes papilles, jusqu'au bout de tes doigts.
Nos digestions-combustions brûlent, consomment : calories, raisonnements, oxygène... Nos souffles raccourcissent, accélèrent. Au bout du parc, un figuier sauvage. L'ombre et le parfum seraient propices à la caresse et aux anthropophages.
Nos souffles, nos sueurs...
Je voudrais que l'on s'inter-cannibalise sous les larges feuilles.
Après le repas, tout après... Une fois le figuier, une fois les mots, les T-shirts, les culottes, nous aurions repris notre marche au Sud. La ville à nouveau, ma camarade, mon autre moi !... La ville, ma moitié ! La ville, mi amor !
Il y aurait alors ce moment, pour sûr ! Cette altercation aux carrefours. Un automobiliste négligeant ou bien désireux d'écraser des corps. Et toi... toi qui refuse de t'offrir aux pneus et pare-chocs... toi, tu aurais shooté dans la tôle et insulté le chauffard.
Je voudrais partager avec toi cette opposition farouche de la vie à la mort.
Je voudrais vivre ton indignation.
Je voudrais tâter de tes bagarres.
Plus tard, à nouveau le trottoir, à nouveau le flow. Regarde-nous encore : deux corps, un rythme, dix mille pas... regarde les ondes.
Autour de nous : les promeneurs, les pendulaires, les chiens... des verres et des couverts, des assiettes, des tasses, des caisses et des marteaux piqueurs...
Nous aurions, pour horizon, les ponts et gares.
A notre droite : des marchands ; à gauche : des girophares.
Devant nous, un palais de verre et derrière... derrière... dix mille ans d'histoire !
Nous aurions l'ébullition comme paysage sonore.
Je voudrais m'orienter et me perdre... m'orienter... me perdre... parce qu'à ma connaissance il n'y a pas, amour mis à part... il n'y a aucun plaisir plus profond et immédiat que celui de réaliser, dans une ville qu'on découvre à peine... réaliser que les possibilités qui s'offrent sont mille fois plus nombreuses, aléatoires, que les chemins jusqu'ici envisagés.
Aller de A à B, la belle affaire !...
Aller de A à B épuise tant d'alphabets !... défait tant de géographies !... dézingue, pas à pas, rue à rue, tout plan, construction, toute grammaire !...
Je voudrais passer, dépasser, repasser, ruelles, culs de sac, esplanades, escarpes, buttes et boulevards... avec toi.
Et puis encore, beaucoup plus tard, au sortir du dédale, nous déboucherions sur une de ces perspectives... Vise un peu la ligne : longueur, largeur, trottoirs... des marronniers, des platanes... Une ville dans la ville et tous ces gens qui batifolent.
Nous marcherions, d'abord en sens inverse du débit des badaux. Plus nous marcherions, plus le débit s'intensifierait, moins le flux serait fluide, moins notre progression serait facile. Le flux se rigidifirait, peu à peu, individu après individu, de moins en moins d'espace entre chacun...
Le flux tendrait maintenant vers une sorte de ruban, rivière presque solide, sonore, bigarée d'espèces.
Là, un étudiant... un étudiant ou tout autre intellectuel tombé d'after... sa mèche bleue, son clope, son marque page, sa fronde au poing, sa bière dans l'autre. Il ne marche pas, non, il tourne des pages. Inlassable, la rage et le sourire... Il piste, feuille àfeuille, une fin à l'histoire.
Ici et là, des cheveux blancs, vieux os, vieilles artères. Ça vient revendiquer sa retraite, son air pur... Ça vient gueuler pour soi, pour ses enfants et les enfants des autres... raviver sa mémoire, faire face, lutter et rire encore...
Les gens ne seraient plus là pour batifoler, non, plus du tout ! Des individus emplis d'une vieille colère... pleins de désir, de plaisir et de colère.
Nous aurions fait demi tour et marcherions maintenant avec la population devenue foule car il n'y a rien de plus beau, non... à ma connaissance rien de plus beau, amour mis à part... qu'un peuple prenant la parole sans attendre loyalement qu'on veuille bien la lui donner.
Ici encore roulent les chars sonores d'où fusent le beat et les slogans : égalité, grève générale, un monde sans carbone... Eclater le patriarcat comme on flingue un cancer... Initiative populaire. Vive le feu, vive les chiens, la Commune... Festival for ever !...
Ici, là, là bas... des milliers avancent et envahissent les places, les ronds-points, les monuments aux morts...
Que c'est beau un bazar !...
Je voudrais casser des panneaux publicitaires.
Je voudrais couvrir les murs de dessins et d'idées.
Je voudrais affronter le pouvoir... avec toi.
Nous serions des milliers à marcher jusqu'au Château et jusqu'aux ministères.
Des milliers... des pioches, des pelles, des charriots élévateurs... à attaquer les portails.
Des milliers : toi, moi, nous... l'envie gourmande que ça advienne...
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