Le poisson qui tire
Ilan se réveilla en sueur, le drap collé à sa peau, le cœur battant comme s’il avait couru.
Il avait rêvé qu’il pêchait sur un bateau qui tanguait doucement, entouré de visages qu’il reconnaissait sans parvenir à les nommer, et qu’un poisson immense avait tiré sur sa ligne avec une force telle qu’il avait basculé par-dessus bord, englouti par une eau noire et froide avant même qu’il n’ait eu le temps de crier. Il resta un instant immobile à écouter son souffle se calmer, puis se dit que ce n’était là qu’un de ces rêves absurdes que l’esprit fabrique la nuit à partir des restes de la journée, un visage croisé dans la rue se mêlant sans logique à une phrase entendue au bureau, rien qui ne méritât qu’on s’y attarde.
La chambre baignait déjà dans une lumière tiède, cette clarté un peu grise des matins d’automne qui s’infiltre par les volets mal fermés, et il se tourna vers Camille qui dormait encore à moitié, le visage enfoui dans l’oreiller. Il posa ses lèvres sur son épaule avant qu’elle ne se réveille tout à fait, respirant cette odeur familière de sommeil et de peau chaude qui le rassurait plus que n’importe quel mot n’aurait su le faire, et elle marmonna quelque chose d’indistinct avant de se retourner vers lui, glissant une jambe entre les siennes dans un geste devenu instinctif au fil des années. Ils restèrent ainsi enlacés un long moment, dans ce silence particulier des matins où rien encore n’est arrivé, où le monde semble tenir tout entier dans la chaleur d’un lit. Puis il se leva, traversa le couloir encore un peu engourdi de sommeil, et alla réveiller Lucie et Noé en glissant une main dans leurs cheveux ébouriffés, déposant un baiser sur leur front tiède avant qu’ils ne se mettent à rire et à protester contre cette intrusion douce dans leur sommeil. La maison entière lui parut, l’espace de ces quelques minutes, aussi solide et évidente que les murs qui la soutenaient, et il descendit préparer le café en fredonnant un air qu’il n’aurait su nommer.
Au bureau, tout commença comme n’importe quel autre jour, sans qu’il ne remarquât rien de particulier en s’installant à sa place habituelle pour ouvrir son ordinateur et retrouver les dossiers laissés en suspens la veille. Ce fut en levant les yeux vers la salle, un peu plus tard, qu’il perçut pour la première fois quelque chose d’étrange dans la façon dont ses collègues le regardaient, un regard qui s’attardait une seconde de trop avant de se détourner vers l’écran voisin, une conversation qui semblait s’éteindre d’elle-même dès qu’il s’approchait de la machine à café, comme si sa seule présence suffisait à troubler quelque chose. Il mit cela sur le compte de sa propre fatigue, se dit qu’il devait avoir mauvaise mine, et continua de remplir ses tableurs et de répondre à ses courriels sans que rien ne vînt véritablement confirmer ce malaise qui flottait pourtant dans l’air comme une odeur qu’on ne parvient pas tout à fait à situer.
Vers midi, il descendit à la cafétéria et s’arrêta net sur le seuil, saisi par le vide total de la pièce, une salle sans un plateau abandonné sur les tables ni la moindre odeur de plat du jour flottant depuis les cuisines, seulement le bourdonnement des néons au-dessus des chaises alignées et un silence dont l’épaisseur semblait retenir l’air lui-même entre les tables désertes. Il resta quelques secondes immobile, cherchant du regard un panneau qui aurait annoncé des travaux ou une fermeture exceptionnelle, mais il ne trouva rien de tel, à moins qu’il ne l’eût simplement manqué, et il finit par hausser les épaules et se servir malgré tout, mangeant seul près de la fenêtre sans qu’aucun bruit ne vînt jamais rompre ce calme trop parfait pour être tout à fait naturel.
Quand il voulut remonter à son bureau, la porte refusa de s’ouvrir. Il tira la poignée à plusieurs reprises, crut d’abord à un simple mécanisme grippé, avant de comprendre qu’elle était bel et bien verrouillée, sans qu’il pût dire de quel côté. Il frappa, appela, colla son oreille contre le bois froid sans percevoir le moindre mouvement derrière, et ce fut en consultant sa montre, dans un geste presque machinal destiné à se rassurer, qu’il découvrit avec un resserrement soudain dans la poitrine qu’il était déjà dix-sept heures, alors qu’il aurait juré, quelques instants plus tôt à peine, être encore en train de terminer son repas. L’après-midi tout entier semblait s’être évaporé sans qu’il n’en eût gardé la moindre trace, comme si l’on avait arraché une page de sa mémoire sans même laisser le souvenir de son existence.
Il redescendit lentement, chaque marche résonnant un peu plus fort que d’ordinaire sous ses pas, reprit sa voiture et roula jusque chez lui dans un état second, la main crispée sur le volant et les pensées tournant en boucle sans jamais se poser nulle part. La maison, quand il y arriva, avait ses volets ouverts et ses fenêtres éclairées comme n’importe quel autre soir, et ce fut par la baie vitrée du salon qu’il aperçut Camille assise près d’un homme qu’il ne connaissait pas, un homme qui riait doucement avec Lucie et Noé installés sur ses genoux, dans cette intimité tranquille qui semblait n’avoir jamais eu besoin de lui pour exister. Il chercha ses clés d’une main tremblante, mais celles qu’il en sortit ne correspondaient à aucune serrure qu’il eût jamais connue, quel que soit l’angle sous lequel il les tournât. Il frappa contre la porte, cogna à la vitre du salon, appela les prénoms de sa femme et de ses enfants d’une voix qui se brisait un peu plus à chaque syllabe, mais aucun visage ne se tourna vers lui, pas même un instant, comme si le verre et le bois n’étaient plus de simples obstacles mais les frontières mêmes entre deux mondes qui ne se touchaient plus.
Il courut jusqu’à sa voiture, s’y engouffra et tourna la clé de contact sans qu’aucun bruit de moteur ne vînt répondre à son geste, encore et encore, jusqu’à ce que ses propres mains semblent ne plus savoir ce qu’elles cherchaient. Il leva la tête, prêt à recommencer une fois de plus, et lorsqu’il regarda par le pare-brise, ce ne fut plus l’allée de sa maison qu’il découvrit mais le parking du bureau, comme si la voiture, la rue et la ville tout entière s’étaient repliées sur elles-mêmes le temps qu’il détourne le regard. Il en sortit dans une panique qui lui coupait littéralement le souffle, les jambes flageolantes sous lui, et se retrouva sans transition perceptible au milieu d’un centre commercial qu’il n’avait jamais vu de sa vie, sous une lumière blanche et uniforme qui tombait de partout à la fois sans qu’on pût jamais en repérer la source.
Autour de lui, les gens marchaient à un rythme tranquille, parfaitement indifférents à son affolement, et il commença à reconnaître, dispersés dans la foule, des visages qu’il connaissait depuis toujours sans parvenir à se souvenir d’où au juste, comme si sa mémoire s’était mise à mélanger des couches entières de sa propre vie. Le visage de sa mère lui apparut porté par une inconnue en manteau gris qui poussait une poussette, tandis qu’un peu plus loin, dans les traits d’un adolescent qui traversait sans le voir, il crut reconnaître ceux d’un ami d’enfance perdu de vue depuis des années. Une femme s’arrêta devant lui, le dévisagea comme si elle s’apprêtait à prononcer son nom, entrouvrit les lèvres, puis se ravisa et poursuivit son chemin sans qu’un seul mot n’en sortît jamais. Quelque part derrière lui, une voix appela un prénom, Nathan, sans qu’il pût dire si elle s’adressait à quelqu’un de la foule ou si elle flottait simplement dans l’air comme le reste, et il n’eut pas le temps de s’y attarder. Il se précipita vers sa voiture, garée entre deux véhicules qu’il ne reconnaissait pas davantage, et tira sur la poignée avec une force qui lui arracha un cri, encore, et encore, sans que la portière ne cédât d’un millimètre.
Puis ses mains ne tenaient plus une poignée mais une canne tendue à se rompre. Il comprit qu’il se trouvait de nouveau sur ce bateau qui tanguait, cerné par des visages qu’il reconnaissait sans les nommer, luttant de toutes ses forces contre quelque chose d’énorme au bout de sa ligne. Ses pieds glissèrent sur le pont mouillé. La créature, dans un dernier assaut, le fit basculer par-dessus bord dans une eau noire qui se referma sur lui avant qu’il n’ait eu le temps de comprendre ce qui lui arrivait vraiment.
Nathan se réveilla en sueur, le drap collé à sa peau, le cœur battant comme s’il avait couru. Il avait rêvé qu’il pêchait et qu’un poisson immense avait tiré sur sa ligne avec une force telle qu’il avait basculé par-dessus bord. Il resta un instant immobile à écouter son souffle se calmer, puis se dit que ce n’était là qu’un de ces rêves absurdes que l’esprit fabrique la nuit, rien qui ne méritât qu’on s’y attarde.

Photo : Rachel Claire @ Pexels.
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Commento (1)
Jackie H 6 ore fa
Belle mise en abyme onirique 🙂
La façon dont on aborde les rêves à l'état de veille tant qu'on n'a pas encore saisi que la logique onirique n'a rien à voir avec celle de l'état de veille. Et effectivement, ces rêves-là sont parfois sacrément angoissants, car on s'y retrouve dans un monde qui commence par avoir l'air familier mais qui très vite ne l'est plus du tout...
E C Wallas 53 minuti fa
Merci Jackie ! 😁 Effectivement je me suis posé la question simple du : Et si les personnes dont on rêve étaient conscientes sans que l’on sans rende compte ? Une prison onirique.