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La page blanche
Fiction
Horror
calendar Pubblicato 20 mag 2026
calendar Aggiornato 20 mag 2026
time 13 min

La page blanche

Il pose ses outils devant lui, ajuste la lumière qui entre par la fenêtre, et commence comme il a toujours commencé.


Le café refroidit dans sa tasse, cette même tasse qu'il remplit chaque matin sans vraiment y penser, et quand il le porte à ses lèvres le liquide n'a plus de goût depuis longtemps, mais il le boit quand même parce que c'est ce qu'on fait au réveil, parce que le rituel compte plus que le plaisir. Il se dit que c'est normal, que le chagrin éteint tout, que quand on a laissé filer ce qui comptait vraiment les saveurs disparaissent avec le reste. La page devant lui est blanche, immaculée, vierge comme elle l'était hier et avant-hier et tous les jours qui se confondent maintenant dans une succession identique de matins sans relief.


Il tient son stylo entre ses doigts, sent le poids familier de l'instrument, mais les mots ne viennent pas et il reste là dans cette position qui lui était si naturelle autrefois, penché vers la surface vide qui devrait accueillir quelque chose, n'importe quoi, mais qui reste obstinément blanche. Combien de temps peut-on fixer une page avant que la page ne vous fixe en retour ? Il ne sait plus. Le temps glisse différemment maintenant, les heures s'étirent ou se contractent sans qu'il puisse vraiment en mesurer l'écoulement.


-autobiographique, paraît-il-


La pensée surgit de nulle part, étrangère et intrusive, et il secoue légèrement la tête pour la chasser. Depuis quand pense-t-il à lui-même à la troisième personne ? Depuis quand ces fragments de voix qui ne sont pas tout à fait les siennes s'immiscent dans son esprit ? Il essaie de se concentrer, pose la pointe du stylo sur le papier, trace un début de lettre qui reste inachevée parce qu'il ne sait pas ce qu'il voulait écrire, ne l'a jamais su peut-être.


La lumière tombe toujours au même angle sur son bureau, cette lumière de milieu de matinée qui devrait être douce et chaleureuse mais qui lui semble étrangement plate, comme si elle ne traversait pas vraiment l'espace mais restait en couches distinctes sur les surfaces. Il remarque parfois que l'ombre de sa main sur la page a des contours trop nets, presque gravés, mais il se dit que c'est la fatigue qui déforme sa perception, que ses yeux fatigués de trop regarder le vide finissent par inventer des détails qui n'existent pas.

Sa femme traverse le couloir derrière lui, il entend ses pas légers sur le parquet, ce bruit qui lui était si familier et qu'il prenait pour acquis quand il aurait dû lever les yeux, dire quelque chose, n'importe quoi pour maintenir ce fil ténu qui les reliait encore. Il se retourne mais elle est déjà passée, et quand il appelle son nom sa voix semble trop épaisse, trop lente, comme si les mots devaient traverser une matière dense avant d'atteindre l'air. Elle ne répond pas, ou peut-être qu'elle n'a pas entendu, ou peut-être qu'il n'a pas vraiment parlé, il ne sait plus très bien distinguer ce qu'il fait de ce qu'il pense faire.


-regardez le regret-


Le fragment de pensée le transperce avec une précision douloureuse et il sent quelque chose se serrer dans sa poitrine, cette douleur sourde qu'il porte depuis qu'il a compris trop tard ce qu'il avait laissé s'échapper. Les mots, toujours les mots, ces mots qu'il choisissait avec tant de soin pour ses histoires pendant que les vrais mots, ceux qu'il aurait fallu dire à voix haute dans la cuisine ou le salon ou au moment du coucher, restaient coincés quelque part entre sa gorge et son cœur. Il aurait dû, il le sait maintenant, il aurait dû choisir différemment, investir son temps autrement, mais la page blanche devant lui semble être tout ce qui reste, ce monument stérile à son incapacité à connecter ce qui compte vraiment.


Les enfants jouent quelque part dans la maison, il entend leurs rires qui montent et descendent dans une cadence qui lui semble étrangement régulière, presque mécanique, les mêmes notes qui se répètent comme une mélodie en boucle. Il veut se lever, aller vers eux, mais ses jambes ne répondent pas vraiment quand il essaie de bouger, comme si la distance entre son bureau et la porte était une frontière qu'il ne peut pas franchir, un espace qui appartient à une géographie différente de celle qu'il habite.


La faim tire dans son estomac, cette sensation creuse qui devrait le pousser vers la cuisine, vers le réfrigérateur, vers n'importe quelle source de nourriture, mais l'idée de se lever pour manger est comme une impossibilité physique qui n'a rien à voir avec la volonté. Ce n'est pas qu'il ne veut pas, c'est que quelque chose dans la structure même de son existence l'en empêche, comme si manger appartenait à un ensemble de gestes qui ne font plus partie de son répertoire possible. Il regarde sa main sur le bureau et se demande depuis quand il n'a rien avalé, depuis combien de matins cette faim persiste sans jamais être assouvie.


-ne les voyait même plus-

-quel gâchis-


Les pensées arrivent par vagues maintenant, de plus en plus fréquentes, et il a l'impression confuse que ce ne sont pas vraiment ses pensées mais des jugements venus d'ailleurs, des voix qui connaissent son histoire mieux qu'il ne la connaît lui-même. Il passe sa main sur son visage et sent sous ses doigts une texture qui n'est pas tout à fait celle de la peau, quelque chose de légèrement granuleux, comme si sa chair avait pris du corps d'une façon qui n'a aucun sens.


Le café dans sa tasse ne refroidit plus vraiment, ou plutôt il est dans un état de froid permanent qui ne varie jamais, et quand il le regarde de près le liquide semble avoir une consistance étrange, ni tout à fait solide ni tout à fait fluide, comme l'idée d'un café plutôt que du café lui-même. La page devant lui reste blanche, toujours blanche, et il commence à comprendre dans une partie reculée de son esprit que peut-être la page a toujours été blanche, qu'elle ne sera jamais rien d'autre que blanche, que cette blancheur est sa condition permanente et immuable.


-toujours le même, figé-


Il essaie de se lever, vraiment cette fois, pousse sur ses bras pour décoller son corps de la chaise, mais ses mouvements laissent des traînées dans l'air, comme si l'espace lui-même avait pris de l'épaisseur et que se déplacer revenait à traverser une matière visqueuse. Les contours de son bureau deviennent plus nets, presque trop nets, gravés avec une précision qui fait mal aux yeux, et quand il regarde le mur derrière lui les ombres ne se dégradent plus progressivement mais restent en aplats géométriques qui ne se mélangent pas vraiment avec les zones de lumière.

Sa femme retraverse le couloir, exactement de la même façon, avec les mêmes pas légers, et il réalise avec un malaise grandissant qu'il a déjà vu cette scène, que peut-être il l'a vue des dizaines de fois, que sa traverse n'est pas vraiment un mouvement mais une série de positions figées qu'il perçoit comme du mouvement parce que son esprit refuse de comprendre l'alternative. Il essaie de crier son nom mais sa voix se dissout dans l'épaisseur de l'air, devient texture plutôt que son.


-combien d'années comme ça-

-il a fini seul, évidemment-


Les fragments de voix se multiplient et il commence à percevoir quelque chose d'autre dans ces mots, une tonalité de pitié, de distance, comme si ces voix parlaient de quelqu'un qui n'est plus vraiment là, de quelqu'un qui appartient déjà au passé. Il regarde ses mains et voit que la peau a pris cette qualité granuleuse qu'il avait sentie sur son visage, que les plis de ses doigts ressemblent maintenant à des coups de pinceau précis, que ses veines sont tracées avec une netteté presque violente contre le fond de sa chair.


La page devant lui n'est plus seulement blanche, elle est d'une blancheur absolue qui semble absorber la lumière plutôt que la refléter, et le stylo entre ses doigts devient de plus en plus lourd, de plus en plus solide, comme si tout autour de lui se transformait en quelque chose de plus dense, de plus figé. Il essaie encore une fois d'écrire, trace une ligne qui commence et s'arrête au milieu de nulle part, et cette ligne reste là sur le papier comme une blessure qui ne guérit pas, comme la preuve de son incapacité à créer quoi que ce soit qui ait du sens.


-juste la tasse, voyez, toujours la même tasse-

-cette page blanche, c'est toute sa vie-


Il comprend alors, ou plutôt il ne comprend pas vraiment mais il perçoit confusément que quelque chose ne va pas dans la nature même de son existence, que les limites de son monde ne sont pas celles qu'il croyait, que peut-être il n'a jamais vraiment bougé de cette position, penché vers la page vide avec sa tasse de café sans goût et sa faim qui ne sera jamais apaisée. Les murs autour de lui se simplifient, perdent leurs détails superflus, deviennent des surfaces plus uniformes, et la lumière qui entre par la fenêtre se fige dans une géométrie parfaite qui ne varie plus au fil des heures inexistantes.


Il voit sa femme une dernière fois dans l'encadrement de la porte, mais elle n'est plus vraiment tridimensionnelle, elle est composée de plans distincts de clarté et d'ombre qui ne se fondent pas vraiment ensemble, et quand elle passe sa silhouette laisse une impression dans l'air, comme une tache de couleur qui met du temps à se dissiper. Les rires des enfants deviennent plus lointains, plus abstraits, jusqu'à n'être plus qu'une idée de rires plutôt que des rires véritables.


-il ne pouvait plus rien écrire à la fin-

-a tout sacrifié pour son art-


La faim dans son ventre devient elle aussi une abstraction, une sensation qui existe sans vraiment exister, et il réalise qu'il ne mourra jamais de cette faim parce que mourir n'est pas quelque chose qui lui est permis dans cet espace où il se trouve. La page blanche devant lui est tout ce qu'il aura jamais, cette surface immaculée qui témoigne de tout ce qu'il n'a pas dit, de toutes les fois où il aurait dû choisir les mots vivants plutôt que les mots écrits, de tous ces moments où il est resté penché sur son bureau pendant que la vie continuait ailleurs sans lui.


Ses mains sur le bureau ne sont plus vraiment des mains maintenant, elles sont devenues forme et couleur, pigment et texture, et il sent que lui-même se dissout lentement dans cette qualité picturale qui l'a envahi, que bientôt il ne sera plus que surface, plus que composition, plus que ce moment unique de regret capturé pour toujours dans une immobilité parfaite.


Il pose ses outils devant lui, ajuste la lumière qui entre par la fenêtre, et commence comme il a toujours commencé. Et tandis que le geste se répète, il entend vaguement qu'on s'arrête devant lui, qu'on chuchote ce qu'il a perdu, avant que les pas ne s'éloignent vers d'autres regrets accrochés dans la pénombre.



Photo : Artem Podrez @ Pexels.

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