Les yeux bleus.
Les yeux bleus.
1. Les fondations de ce château.
Elle regardait par la fenêtre, le temps était au beau fixe, le ciel avait décidé de ne pas se draper de nuage ce jour-là.
Elle regardait le ciel et ne daignait pas tourner la tête vers son fils, juste à côté du lit, dans cette chambre d’hôpital, comme les autres fois où il était venu la voir.
Voilà presque trente ans que l’homme avait coupé les ponts, qu’il avait décidé de prendre de la distance, pour se préserver, pour préserver sa vie de couple, pour vivre tout simplement.
Il avait essayé de lui faire comprendre que lui aussi avait des envies, des rêves, des projets, un avenir qui lui appartenait et qu’il n’était pas nécessairement intéressé ou en adéquation avec ses plans à elle. Mais, rien n’y avait fait.
Tout avait empiré le jour où il avait rencontré Jessica lors de la fête du village. Il n’avait pourtant rien prévu si ce n’est s’éclater avec ses amis, à dix-neuf ans, on ne dessine pas encore le plan de sa vie, on vit, tout simplement.
Ces sorties entre amis, il les savourait, comme une renaissance, comme le retour à la vie après une longue traversée du désert.
Son père était décédé dans un accident de voiture l’année précédente et son monde s’était alors arrêté. Il avait dû s’oublier pour, le remplacer au pied levé, prendre des décisions, suivre les décisions de sa mère surtout, devenir l’homme, le mari, le confident par procuration. Il n’était pas du tout préparé à cela, il l’était devenu par la force des choses.
Cependant, au sortir de l’adolescence, il faut calmement envisager l’avenir, terminer son bac et espérer pouvoir intégrer les études de son choix. Le chemin qui se préparait alors devant lui était devenu celui qui vous force à être responsable d’une famille. Une famille à deux d’abord, avec les pleurs, les désespoirs, les craintes, la tristesse et le deuil. D’une famille ? De LA famille ensuite. Les autres, ceux qui se mêlent de tout, qui prennent en charge ceci ou cela parce qu’ils te jugent trop jeune, trop gamin, trop con. Et puis, il y a peut-être, ou sans doute, quelque chose à y gagner. L’argent, le moteur de l’humanité, ou du moins de LA famille.
Progressivement, sa personnalité, forte au départ, forgée par un père mature, petit de taille, mais imposant par un charisme et un mental d’acier, avait lentement été grignotée par cette famille saprophyte. Ils l’avaient poussé de côté comme un petit enfant immature et sans cervelle pour mettre la main sur une mère affaiblie par le deuil, désarçonnée par la perte de son mari, mentor, et sans doute trop protecteur avec elle. Elle n’avait plus de repères et Robert, le neveu de son époux adoubé par le reste de la famille, avait pris les choses en main.
À cette époque-là, un jeune qui désirait obtenir, une montre, un chien, des vacances, une moto, devait travailler pour se l’offrir. Pas question que l’argent tombe directement du portefeuille de ses parents dans les mains, comme la manne céleste. Avant le décès de son père, il avait donc trouvé un boulot de « porteur d’assiettes » dans un petit restaurant du coin. Il y travailla d’abord les dimanches après-midi et quand il eut pris assez d’autonomie, le patron lui demanda de travailler également les samedis soir, assurant régulièrement des banquets de mariage. Il ne sortait pas encore beaucoup à cette époque et ça l’arrangeait d’engranger de l’argent plus rapidement, surtout que le salaire n’était pas réellement mirobolant.
Après le décès de son père, il s’abandonna dans sa dernière année d’études avant le bac et dans le boulot le week-end, pour s’évader, ne pas penser. Ne pas trop voir sa famille aussi et essentiellement, s’éloigner de cette mère, de plus en plus omniprésente, dans sa vie, dans ses décisions, dans les directions qu’il allait devoir prendre.
Il avait découvert l’informatique naissante, balbutiante même, cela l’intéressait. Il avait reçu pour ses études une petite calculatrice programmable et il s’amusait déjà beaucoup à développer des séquences automatiques de calcul, propres à faciliter l’arithmétique répétitive quotidienne. Il était persuadé de l’avenir de cette technologie, il se passionnait pour l’informatique et il avait décidé de poursuivre des études dans cette voie.
Il en fit donc part à sa génitrice !
« L’informatique ? Mais ce n’est pas un métier ! Et puis, ça va mener à quoi ? »
Il fut vertement refroidi par sa propre mère, pas même un questionnement, pas même une demande d’explication à propos des débouchés… Pas un encouragement pour son fils unique.
Il se dit que l’année n’était pas encore terminée et qu’il pourrait argumenter, montrer, prouver que la voie avait de l’avenir. Il y avait tant de créations à entreprendre, il était persuadé que les personnes à l’imagination débordante avaient une ouverture dans ce domaine spécifique.
Lors d’un repas de famille, le cousin Robert déposa le sujet au milieu de la table : « As-tu une idée de ce que tu vas faire après le bac ? »
Il expliqua ses envies, l’avenir qui pouvait être prometteur dans le milieu de l’informatique… Le cousin Robert était ancré dans la réalité du crayon bien taillé, du tampon bien appliqué pour un travail de qualité au service de « LA POSTE ». Le cousin Robert, qui était également bien ancré au fond de sa bouteille de Whisky, loin de l’encourager, le fit rapidement retomber sur Terre.
« Tu sais, ta maman ne travaille pas, n’a plus les revenus de ton père, sa pension de veuve n’est pas extraordinaire, envisager des études coûteuses, ce n’est peut-être pas la bonne idée ! »
De retour à la maison, seul avec sa mère, elle remit l’œuvre sur le métier, non sans une larme bien travaillée auparavant pour accentuer l’effet de manche.
« Je fais ce que je peux pour que nous soyons bien, tu ne manques de rien, mais des études aussi onéreuses, c'est vraiment impossible. Tu aimes bien ce que tu fais le week-end, pourquoi n’approfondirais-tu pas dans ce sens ? »
Il ne comprenait pas trop où elle voulait en venir.
« Tu devrais penser à t’inscrire dans une école hôtelière, tu aurais un vrai et beau métier dans les mains et tu gagnerais rapidement bien ta vie ! »
Il prit cela comme une claque au visage, il voyait ses rêves s’envoler.
Durant les mois qui suivirent, sa mère, le cousin Robert et tant qu’à faire son patron qui voyait l’opportunité d’un membre de personnel qualifié lui lavèrent réellement le cerveau. Ils jouaient sur ses sentiments, sa bonté et son respect inné de la famille et de ses parents. Bon et Bête commencent par la même lettre, comme Sage et Soumis.
En septembre de cette année-là, il réussit les examens d’entrée à l’école hôtelière et entra en pensionnat obligatoire à dix-neuf ans avec des jeunes de quinze ans qui passeraient, eux, leur bac au bout de quatre ans d’études techniques ou professionnelles dans le métier et de cours généraux en sus alors que lui devait suivre les cours généraux « bis repetita » puisque le bac, il l’avait déjà !.
Il se morfondait donc en pensionnat, loin de ses amis qui avaient pu poursuivre les études qu’ils désiraient. Il rentrait chez lui le week-end, sortait boire un verre avec ses potes le vendredi soir, effectuait les travaux domestiques durant la journée du samedi puis partait travailler le samedi soir jusqu’à pas d’heure. Le lendemain, il était de retour au travail vers treize heures pour le service de l’après-midi, ensuite, il reprenait le bus et le train pour retourner à l’internat à dix-sept heures. Sa génitrice lui laissait son argent du travail, qu’il posait sur son compte épargne quand il le pouvait et lui octroyait royalement cinq cents francs (belges) pour sa semaine (douze euros cinquante).
C’est en février qui suivit que Jessica entra dans sa vie.
2. Tu sais quel âge elle a cette fille-là ?
Il regarda à nouveau sa mère dans le lit, le visage tourné vers la fenêtre, le ciel, la chaleur. Il était là, son fils unique et elle ne le regardait pas.
Pourtant, il se souvint de son regard ce jour-là.
Comme dans toutes les soirées de jeune, on se trouve, on se perd, on se parle et on s’embrasse…
Et, comme dans toutes les soirées de jeunes, ils se rencontrèrent, ils se parlèrent, ils s’embrassèrent jusqu’au bout de la nuit.
Malheureusement pour lui, sa mère était présente et bu la coupe jusqu’à la lie de voir son fils, son mari par procuration, l’homme de la maison, la tromper avec une autre, bien plus jeune et ravissante.
Le lendemain, au petit déjeuner, la question fusa comme une balle de sniper : « Tu sais quel âge elle a cette fille-là ? »
Bien sûr qu’il le savait, ils avaient flirté toute la soirée, un an et neuf mois plus âgée que lui, qu’est-ce que cela pouvait bien faire ? Elle avait déjà oublié sa propre vie ? Son père décédé était plus âgé que sa mère, bien plus âgé, seize années les séparaient et elle piquait une colère pour un an et neuf mois ?
Ce fut le début d’un long combat, d’un long calvaire pour lui certainement, mais pour Jessica encore plus. Elle était trop ou pas assez, ne faisait jamais rien correctement.
Quand il rentrait de l’école le vendredi, il fallait aller faire les courses, être à la maison pour ci ou ça. Le samedi, Jessica, qui possédait une voiture, venait chez une amie dont les parents étaient voisins de la maison maternelle. Dès qu’il le pouvait, il se rendait chez eux, Jessica étant persona non grata à la maison. Il la retrouvait enfin, ils étaient heureux puis, prétextant qu’il devait laver la voiture, tondre la pelouse, sortir le chien, sa génitrice le rappelait à la niche. Le soir, il travaillait bien sûr, et donc pas de sortie avec Jessica. Le dimanche, Jessica avait dormi chez son amie et ils se retrouvaient une heure ou deux avant qu’il ne retourne au restaurant pour le service de l’après-midi.
Le soir, sa mère le conduisait à l’arrêt de bus pour le retour à l’école tout en se faisant un malin plaisir de le déposer cinq minutes avant le départ. Sa tendre Jessica était là, l’attendait et ils pouvaient encore se tenir dans les bras deux minutes avant une nouvelle semaine d’internat.
Cette situation était intenable, mais Jessica tint le coup. Quatre années durant lesquelles cette mère fut odieuse et exécrable avec sa compagne.
Il lui prit la main, glaciale, comme sa mère avait pu l’être depuis le décès de son père. Toujours ce visage tourné vers le ciel, il ne comptait vraiment pas ou alors trop.
Il lui revint en mémoire son premier week-end en amoureux à la côte belge. Oh, pas de vacances de millionnaire, non, juste un week-end, à deux, loin du travail, loin de cette marâtre omniprésente et destructrice. Le week-end fut flamboyant de petits et grands plaisirs, les balades sur le sable, les glaces sur la digue, le petit restaurant pas trop cher le soir, la nuit « magique » sans les impératifs du lendemain.
Le retour le fut beaucoup moins. Accueil polaire, Jessica ne s’éternisa pas ce soir-là. La discussion qui suivit fut d’un autre temps, d’un autre monde ! En pleurs, cette mère castratrice hoquetait entre ses larmes qu’elle espérait que « ça » lui arriverait plus tard. Il tomba de haut, il avait vingt ans et voilà un bon moment que sa relation avec Jessica était consommée et que sa virginité faisait partie des choses du passé. Il dut se retenir de sourire. Le lendemain, il appela Jessica en panique, sa mère avait pris des médicaments et était a-réactive dans son lit ! Le vieux médecin de famille passa au chevet de sa génitrice qui avait ingurgité trois Temesta, pas de quoi fouetter un chat.
Jessica, pour l’aider, lui, pas elle, passa la journée et la nuit à la maison et prit le chevet de sa bête noire, la fit marcher, la lava, la nourrit. Il n’en revenait pas, mais il savait qu’elle faisait ça pour lui, simplement par amour, ce jour-là, il sut que son amour était fixé pour toujours.
Après cet épisode digne de la comédie burlesque, la situation sembla s’arranger. Jessica pu venir dormir à la maison et la relation que sa mère voulait offrir à sa compagne prenait la consistance d’une bénédiction acquise de la part de la Reine Mère.
3. Le long fleuve pas tranquille.
Ce cri dans sa tête !
« Merde, regarde-moi au moins une fois dans ta vie, j’ai tant de choses à te dire, à t’expliquer, tant de choses que tu as manquées ! »
Non, elle semblait absente, insensible, ignorant sa présence. Il reprit le cours de ses pensées.
Entrée en odeur de sainteté, Jessica fut invitée chez le cousin Robert, qui, avec sa verve et sa morgue habituelle, se fit un malin plaisir à la rabaisser aux yeux de tous. Cela fonctionna tellement bien qu’elle ne voulut plus assister aux repas de famille.
À la suite de cela, les piques verbales, les remarques déplacées reprirent de la part de sa génitrice. Même si cette attitude blessait Jessica, elle avait décidé de s’astreindre à prendre de la hauteur et accessoirement de l’éviter le plus possible.
La fin des études approchait et ils avaient pris la décision, malgré ces trois années chaotiques, de braver les éléments et de se marier. Dans leurs projets, la date était fixée : ce serait le jour de l’anniversaire de Jessica. Ils en firent donc part à la Reine Mère qui pour toute réponse leur répondit : « Et si vous ne vous mariez pas ce jour-là ? »
« Quoi ? » « Et pourquoi donc ? »
« Je n’ai plus d’argent ! »
Comment était-ce possible, elle bénéficiait de la pension confortable de son défunt mari, elle avait vendu la maison paternelle, c’était incompréhensible. Il se souvint de ces mots, douloureux comme un coup de poignard. Qu’à cela ne tienne, il userait de la part héritée de la vente de la maison, placée sur son compte épargne et il proposa donc de payer lui-même son mariage.
Il tomba presque à la renverse lorsqu’elle expliqua qu’elle avait dû puiser dans ce compte pour payer ses quatre années d’études.
« Quoi ? »
Ce n’était que l’école hôtelière, sans minerval, il n’avait pas fait Sciences-Po ou HEC ! Et, effectivement, le montant de son épargne affichait royalement cinquante francs belges (1.25€), pas même de quoi s’offrir un café.
Le mariage eu lieu en petit comité, il cuisina lui-même, avec quelques amis de sa promotion, son propre banquet de mariage, Jessica décorant la salle et rédigeant à la main les menus pour les tables.
Il se maria donc avec une dot particulièrement bien achalandée : six slips et six paires de chaussettes, mais tout son amour reconnaissant pour Jessica !
4. La rupture.
Le fil de ses pensées déroulait une histoire, des événements qui l’avaient touché, blessé, émerveillé, meurtri, des moments de sa vie parfois extraordinairement remplis de fierté et de bonheur. Sa mère n’en savait rien, n’avait jamais voulu savoir peut-être.
Il aurait tant voulu partager ces bons et ces mauvais moments avec elle, que sa maman soit présente lorsqu’il était dans une période difficile, pour le soutenir, l’écouter. Qu’elle soit présente dans les moments de bonheur, qu’elle découvre ce qu’il avait pu bâtir en partant de rien et qu’elle appréhende l’homme qu’il était devenu.
Mais, cette foutue fenêtre ressemblait au reste de sa vie, le miroir de son « égoïsme-crasse », la seule chose qui l’obnubilait encore malgré la présence de son fils, pourtant absent depuis si longtemps. Il aurait voulu fermer les rideaux et qu’elle le regarde en face, droit dans les yeux afin qu’elle puisse y lire tout ce qu’il avait sur le cœur.
Après le mariage, ils vécurent dans un petit appartement situé non loin de son travail. La Reine Mère y passait parfois, rendre visite, ou plutôt rendre critique à propos de tout ce que pouvait faire Jessica. Jessica en demandait trop à son fils qui bossait dur alors qu’elle était, elle, à la maison. Elle allait jusqu’à critiquer le caractère répétitif de ce qu’elle préparait à manger, un comble pour une personne qui ne savait cuisiner que du poulet rôti ! Elle avait toujours reporté ses frustrations, ses désirs inavoués, ses projets de grandeur sur un fils qui lui avait été dérobé par une autre. Elle ne tiendrait jamais le tiroir-caisse d’un grand restaurant dirigé par son rejeton en cuisine.
Jessica perdit patience et décida de ne plus voir sa belle-mère, il pouvait continuer à lui rendre visite, mais elle ne l’accompagnerait plus, la coupe était pleine.
Sa mère réagit comme si rien ne se passait et ne demanda jamais de nouvelles de sa belle-fille, se pavoisant dans la famille comme si elle avait enfin remporté une victoire.
Il digérait très mal la situation, tiraillé qu’il était entre une épouse aimante, mais à bout de souffle et une mère au complexe d’Œdipe inversé… Il dut donc composer comme il pouvait.
Après avoir travaillé cinq ans dans un restaurant étoilé, ils décidèrent, avec Jessica, de tenter l’aventure entrepreneuriale. Ils lancèrent sur les rails un petit commerce à leur image, original, accueillant, novateur, un service traiteur, de l’épicerie fine, des fruits et des légumes « haut de gamme », leur bébé. Comme de coutume, à l’occasion de ce genre d’événement, ils envoyèrent des invitations à la famille, aux amis, à la Reine Mère, conviant tout le monde au cocktail d’ouverture.
Le grand jour était arrivé, les nombreuses plantes et fleurs offertes concourraient à l’ambiance festive, les invités avaient répondu présents en masse, curieux, intéressés ou étonnés. Même les parents de Jessica, avec qui elle était en froid à ce moment-là, s’étaient déplacés pour l’occasion.
De la Reine Mère, point de présence, point de fleurs, point de petit mot de félicitations ! Elle était aux abonnés absents.
Quelques jours plus tard, lorsque l’effervescence fut retombée, que le travail lui permit un moment libre, il rendit visite à sa mère, la questionnant à propos de son absence.
« J’avais espéré que vous veniez personnellement m'inviter, pas via un carton comme tout le monde ! »
Son égoïsme lui apparut alors dans toute sa splendeur : son fils unique s’investit, tente une aventure extraordinaire, importante, son fils a besoin de soutien moral, de présence réconfortante et elle ne descend pas de sa tour d’ivoire pour un bristol !
Il rentra chez lui, peiné, fatigué de ce combat d’arrière-garde qu’il menait depuis tant d’années. Puisqu’il fallait faire un choix, il fit le choix le plus évident, le plus naturel, il vivait avec et pour son amour, pour Jessica et pas pour sa mère tellement indigne. Il coupa tous les ponts, mère et famille, il vivrait mieux sans eux.
5. Les aléas de la vie.
Vingt ans. Il resta vingt années sans plus aucun contact.
Il la regarda à nouveau, comment une mère seule, peut-elle ignorer son fils unique de cette manière ?
Pourquoi être à ce point insensible ? Elle était restée bloquée dans le passé, au jour de ce premier baiser de Jessica qui avait été pour elle comme une traîtrise, bloquée par des rêves, des désirs qui resteraient à jamais irréalisés et irréalisables.
Ces vingt années passèrent avec leurs aléas, leurs petits et grands bonheurs, avec leurs difficultés et leurs orages, mais le bateau tenait la mer vaille que vaille. Il travailla dans différents domaines jusqu’à quitter ce à quoi elle l’avait destiné. Il effectua cent quatre-vingts degrés dans sa vie professionnelle, trouva un poste dans un service administratif, apprit le métier, et retrouva un nouvel équilibre avec des horaires décents et une vie sociale renouvelée.
Sa mère en avait certainement eu connaissance et devait sans doute en imputer la faute à sa belle-fille. Elle avait réussi à lui voler ce qui restait, en son rejeton, de ce qu’elle avait semé. Qu’importe, lui, se sentait bien, à sa place et il n’avait même plus une pensée pour la Reine Mère.
Jusqu’à ce coup de téléphone, pour lui annoncer qu’elle avait subi un gros accident vasculaire cérébral, elle était hospitalisée, mal en point, paralysée d’une moitié entière du corps et qu’elle l’avait réclamé !
Il raccrocha et expliqua la chose à Jessica en lui justifiant une fin de non-recevoir… Il n’irait pas la voir, il n’en avait pas envie, elle se rappelait à lui maintenant qu’elle en avait besoin… un peu trop facile !
Jessica, plus posée, lui suggéra d’y aller, qu’il ferait ainsi son « devoir » et que LA famille n’aurait rien à lui reprocher. Il était tiraillé entre sa détermination à ne plus laisser sa mère interférer avec sa vie et la demande de Jessica qu’il comprenait et respectait. Ce samedi-là, ils étaient invités à un mariage, il avait enfilé un costume trois pièces et il semblait reluisant comme un sous neuf. Il accepta la proposition de Jessica : « Ok, j’y passe cinq minutes en partant au mariage et puis c’est bon ! ».
Lorsqu’il entra dans la chambre, la Reine Mère avait perdu de sa superbe, alitée, le dos appuyé sur une montagne de coussins, la face semblant occupée à fondre d’un côté, l’AVC l’avait bien entamée. Elle fondit en larmes lorsqu’elle le vit, les Grandes Eaux de Versailles. Il était prudent, ne s’en laissant plus conter, il la connaissait bien et il garda une distance entre son ressenti intérieur et son expression corporelle. Elle était incapable de s’exprimer de manière intelligible et il lui était très compliqué de la comprendre. Il était également pressé et lui promit de retourner la voir le lendemain.
Il y retourna donc plusieurs jours d’affilée, elle semblait revenue sur terre, faisait profil bas, comprenant que c’était elle maintenant qui était dépendante de lui et plus l’inverse. Il lui proposa de s’occuper de tout, de s’occuper d’elle, sans restrictions… À une seule condition : elle faisait des excuses à Jessica pour tout ce qu’elle lui avait dit, pour tout ce qu’elle lui avait fait endurer, une seule demande pour passer l’éponge et tout oublier. Elle fit mine de s’endormir, fatiguée en cette fin de journée.
En raison de son travail, il espaça ses visites. Elle fut alors transférée dans un centre de revalidation situé non loin de la maison mère de l’entreprise pour laquelle il travaillait. Il pouvait passer la voir avant de rentrer chez lui.
Il n’avait toujours pas de retour sur sa demande et la Reine-Mère qui allait mieux ne posa jamais de question à propos de Jessica, il comprit rapidement qu’elle ne ferait jamais d’excuses et que sa détermination à rentrer chez elle était aussi forte que sa décision à ne jamais reconnaître Jessica membre à part entière de LA famille.
Il prit à nouveau de la distance, décidant qu’il passait la voir cinq minutes maximum, montre en main. Elle allait bien, prête à rentrer chez elle. L’été était là, et l’équipe médicale lui souligna l’importance qu’elle teste un jour ou deux, accompagnée d’un membre de la famille. Une évaluation de ses capacités à se déplacer dans son appartement grâce à un positionnement des meubles adéquat. Le cousin Robert partait en vacances et il ne pouvait assumer la tâche, elle le lui fit comprendre, espérant qu’il se dévouerait. Il acquiesça, faisant mine de comprendre, mais ne se proposa pas pour le service à domicile… c’était trop facile et puis il avait donné ses conditions, non rencontrées jusque-là. Il arrivait, lui aussi, à sa période de vacances, il en profita pour décompresser.
Ce temps de repos, de retrait des contraintes du travail et de la vie de quotidienne l’aida à analyser ces quelques mois qui venaient de s’écouler. Les moments allongés au bord de la piscine, au soleil, étaient propices à ses réflexions, à plonger calmement en son for intérieur.
Il reporta son regard sur cette vieille femme, bornée, engoncée dans ses certitudes, inapte à se remettre en question, même pas capable de le regarder. Elle refusait d’entamer la conversation. Il avait envie de lui enfoncer toutes ses réflexions dans son esprit obtus comme un pieu dans le cœur d’un vampire.
Il se souvint du retour de vacances, il avait pris des décisions, pesé tout ce qui venait de se passer à la lumière de ce qu’il avait déjà vécu. La femme du cousin Robert lui téléphona pour lui donner des nouvelles de sa « maman », il répondit qu’il ne voulait plus rien savoir. Il lui avait proposé la trêve ultime, il n’y avait qu’une seule condition pour terminer cette guerre inutile, mais elle n’avait posé aucun geste d’apaisement. C’en était dont terminé pour lui, il reprenait sa vie sans plus rien vouloir savoir de la sienne. Il n’eut donc plus de nouvelles et les années s’égrainèrent à nouveau dans le calme entre lui et Jessica.
6. La finalité de la vie.
La mort est et reste la finalité ultime de la vie.
Le cousin Robert décéda donc, selon les termes convenus, des suites d’une longue maladie, résultat de tous ses excès du passé. Le plus fervent soutien de cette vieille femme occupée à l’ignorer était parti, lui qui avait tiré les ficelles depuis le décès de son père. Il avait aidé aux funérailles, s’était occupé de l’envoi des avis mortuaires (en sa qualité de fonctionnaire de la poste, c’était une évidence), avait aidé la Reine Mère dans ses démarches administratives, l’avait soutenue contre vents et marées et accessoirement contre Jessica.
Il ne se rendit pas aux funérailles, inutile pour lui de retrouver LA famille et tout ce qui allait avec.
Il regarda à nouveau sa mère. Elle ne l’avait jamais cru capable de se débrouiller seul, d’être un homme, et, l’ayant perdu très tôt, était restée bloquée sur cette image d’adolescent de dix-neuf ans qui embrassait Jessica. Si elle avait accepté de le regarder pour qu’il puisse lui montrer qui il était devenu, lui expliquer, mais non, ses yeux bleus rencontraient le ciel bleu et rien d’autre, point à la ligne.
Après le décès du cousin, il avait appris que la sœur de celui-ci, la cousine Simone avait repris le flambeau. Ce n’était sans doute pas la meilleure des nouvelles. Il la jugeait encore pire que son frère dans l’extrémisme familial, dans l’égoïsme inné propre à cette branche de la famille, bref, il s’agissait d’une suite logique… Elle était la copie conforme de la Reine Mère avec, sans conteste, une pointe de machiavélisme pratiqué à l’extrême en sus. Qu’à cela ne tienne, il s’en fichait, il avait irrévocablement coupé les ponts.
Pourtant, les années passaient. L'usure du temps persévérait dans son travail jusqu’à ce jour, il y avait trois jours de cela. Un message de la cousine Simone déposé dans sa boite vocale lui apprit que sa génitrice était hospitalisée et qu’elle était vraiment « mal en point ». Il écouta le message avec beaucoup de détachement tout en se rappelant que la vie est un éternel recommencement. Il se revoyait des années plus tôt lors de la première hospitalisation. Il se souvint aussi de la suite et rien ne l’invitait à répéter les mêmes erreurs, à s’inventer la même perspective d’une vie familiale apaisée.
Cette fois, Jessica qui s’en était voulue de l’avoir incité à y aller la première fois et qui l’avait vu revenir avec ses espoirs déçus, préféra le laisser choisir. Elle lui suggéra donc simplement de contacter l’infirmière responsable du service dans lequel la Reine Mère était soignée. Il devrait lui expliquer la situation et demander à cette dernière si elle souhaitait le voir, ainsi, il prendrait seul sa décision en fonction des informations qui lui reviendraient. Jessica était infirmière et avait déjà connu ce genre de situation familiale, elle estimait qu’il s’agissait du seul conseil utile qu’elle pouvait lui donner.
Il s’exécuta, et attendit la réponse. Ce fut l’assistante sociale de l’hôpital qui revint vers lui. Elle expliqua que sa mère avait exprimé le souhait de le voir, mais qu’il devait s’attendre à des échanges complexes, elle était fatiguée, déshydratée, au bout du rouleau, au bout de sa vie.
Il ferma les yeux, cet appel datait du jour précédent et il avait décidé de venir la voir. Pourquoi ? Par respect peut-être, certainement pas pour ce que pouvait penser LA famille. Il avait mûri, il avait acquis la force des années, à soixante ans, ce genre de situation est beaucoup plus simple à régir, surtout si vous avez eu beaucoup de temps pour y penser.
La veille, la cousine Simone était présente dans la chambre, lorsqu’il arriva, le regard qu’il lui lança lui fit immédiatement comprendre qu’elle devait vider les lieux. Il trouva la Reine Mère fortement amaigrie, le teint terreux, son regard bleu azur était pourtant encore acéré. Cependant, il semblait fuir le sien, comme si après avoir requis sa présence, elle voulait lui montrer qu’elle le méprisait d’être venu ! Il essaya de communiquer, mais elle ne parlait plus, ne pouvait répondre que par des regards, par ce regard qu’il devina rempli de condescendance. Ce regard lui retourna les tripes. Elle ferma les yeux, signe qu’il suffisait pour ce jour et il quitta la chambre. Décidément, le terme « Reine Mère » lui allait comme un gant.
Le lendemain, il revint la voir, c'est-à-dire là, maintenant, avec toute son histoire, tout son vécu, toutes ses expériences, toutes ces réflexions qui s’articulaient autour de ce visage tourné vers l’extérieur. Ces yeux bleus restaient fixés sur le ciel bleu. Elle avait manqué toute la vie de son fils unique et, malgré tout ce mal, toutes ces douleurs encaissées, une à une, il avait envie de lui transmettre au moins quelques bribes de ce qu’elle ne connaissait pas. Il était son fils, et un fils, quels que soient les aléas de la vie, possède au fond de lui un lien intrinsèque avec sa maman. Un lien qui ne disparaît jamais, un lien invisible que la section du cordon ombilical ne peut pas entamer. Il avait, malgré toutes ces années et toutes ces peines et déceptions, encore l’espoir de la voir lui offrir un sourire parce qu’elle était fière de lui.
Elle garderait le visage à jamais tourné vers cette fenêtre, le bleu des yeux vissé au bleu du ciel, elle était décédée juste avant qu’il ne pénètre dans la chambre.
7. Épilogue.
Tu es poussière…
Les choses se précipitèrent dès cet instant. Il devrait prendre des décisions, s’imposer, s’il ne voulait pas se faire parasiter par LA famille, par la cousine Simone.
Paradoxalement, il n’était pas réellement affecté par le décès de cette personne qu’il n’avait plus côtoyée depuis de nombreuses années. Jessica et lui avaient prévu ce dimanche-là, d’aller se balader, elle demanda s’il voulait rentrer à la maison.
- « Non, pourquoi ? Aucune raison de changer notre programme de la journée ! »
Le lendemain, il réclama les clefs de l’appartement de sa mère pour y faire un tour, seul. Il visita l’appartement d’une vieille dame. Il retrouva des souvenirs oubliés, caressa le bureau à volet de son paternel. Il découvrit également un amoncellement fait de bric et de broques, une collection de souvenirs improbables, les souvenirs d’une femme bloquée dans le passé qui avait conservé jusqu’à ses cahiers de maternelle. Il trouva un coffre de métal au fond d’une garde-robe, sans doute les bijoux de la Reine Mère dont elle était friande, il regarderait cela plus tard.
Le surlendemain, à son retour dans l’appartement, le coffre était ouvert et vide, il s’imagina bien à qui il devait cela, mais sans preuve, il ne prit pas la peine d’encore entamer une guerre inutile.
Pour tout testament, sa mère avait laissé un mot, pas une lettre, un mot comportant neuf « ordres » à exécuter par lui, comme prendre un élévateur pour vider l’appartement et d’autres actions bien spécifiques.
Le bout de papier qui lui avait été remis par la cousine Simone se clôturait par « L’argent qui restera sur les comptes est pour toi puisque tu es tout de même mon fils ! ».
Il comprenait maintenant la considération que cette femme avait portée pour son unique rejeton.
Elle avait aussi préparé ses propres funérailles qui étaient déjà organisées et prises en charge par une assurance décès. Le responsable des pompes funèbres lui expliqua les volontés écrites de sa mère, dont le fait d’être incinérée et dispersée sur la pelouse publique. Il fut choqué de constater qu’elle ne désirait pas aller retrouver son père dans le caveau familial. Il en fit part à son épouse, tout en assurant à l’omniprésente cousine Simone qu’il respecterait les volontés de ma mère.
La cérémonie fut à l’image de la Reine Mère, terne, sans relief, n’attirant pratiquement personne, elle n’avait aimé personne et les relations qu’elle avait pu connaître le lui rendaient bien au jour du départ.
Le crématorium était plutôt éloigné du lieu de la dispersion, LA famille ne se déplaça même pas et il se retrouva seul avec Jessica durant ce moment où le temps semble s’allonger d’une attente interminable.
Il regarda les cendres se disperser, encore fumantes, sur la pelouse commune du cimetière, sans tristesse, sachant qu’il ne viendrait jamais se recueillir à cet endroit, ni ailleurs puisqu’il n’avait aucune raison de le faire.
La cérémonie terminée, ils se saluèrent avec LA famille. Le double virtuel de la Reine Mère ne quitta pas le champ de bataille sans sonner l’hallali avec la même méchanceté que son alter égo, et planter la dernière banderille.
« Je vais te dire pourquoi ta maman ne voulait pas être placée dans le caveau avec ton père… Elle ne voulait simplement pas risquer de voir Jessica à ses pieds lorsqu’elle t’accompagnera pour venir te recueillir devant la tombe ! »
Il resta pantois. De retour à la maison, il pleura de chaudes larmes, pas parce qu’il était énervé ou choqué, non, il était triste et gêné pour Jessica. Elle le réconforta d’un sourire, affirmant qu’il ne devait pas être triste pour elle, qu’elle ne s’attendait à rien de plus de la part de sa mère et de LA famille.
Cette mère égocentrique et sans humanité avait trouvé le moyen de le blesser même après sa mort.
Le comble ultime de la méchanceté et de l’égoïsme.

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