Une nuit d'hiver
L’hiver avait établi son fief en notre bourgade du fin fond de la France, là où personne ne s’aventure hors période d’été.
Au loin, on pouvait voir les collines naissantes, couvertes de magnifiques forêts ; plus loin encore, se dessinaient les pointes effilées des montagnes, où c’étaient les conifères qui avaient remplacés les chênes et autres feuillus.
Il s’était abattu subitement, amenant une neige abondante et épaisse.
Une de celle qui colle aux chaussures. Nous laissant pantois et planqués dans nos solides habitations. Personne ne traînait dehors, pas même un chat errant dans les ruelles. Les chiens, couchés au coin du feu, se taisaient. S’il n’y avait eu ces fumées blanchâtres s’échappant de nos conduits de cheminées, l’endroit aurait pu être classé comme mort.
Le vent parcourait avec force chacune des aspérités des maisons, s’engouffrait sous les porches, se fendant de sifflements aigus.
De ses doigts gourds, il frappait contre nos volets, espérant sans doute, parvenir à entrer et nous pénétrer jusqu’à l’os. Parfois, il s’infiltrait le long du cylindre de la cheminée et faisait trembler les flammes de l’âtre. Les jeunes enfants s’accrochaient alors aux jupes de leurs mères. Celles-ci les rassuraient en éclatant de rire : « Allons, ce n’est que le vent. » Quand il intensifiait sa course, il lui arrivait de nous priver d’électricité. Nous allumions quelques bougies, attendant tranquillement que ça se rétablisse. Les bons jours, ça ne durait que quelques minutes, les mauvais, ça pouvait s’étendre à des heures, voire des jours entiers. Quand nous étions emprisonnés de la sorte, nous cuisinions ce qui était dans le frigo, venait ensuite le contenu du congélateur. Dans ces endroits glacials et austères, il ne faut pas gaspiller la nourriture durement acquise.
Aujourd’hui semble être un bon jour, la coupure n’a été que de dix minutes. Je regarde mon fils, Jacob.
Il s’est endormi sur le canapé, emballé dans sa couverture, le chien couché à ses pieds. La proximité du feu rosit ses joues, quelques gouttes de sueur perlent à la naissance de ses cheveux. Tandis que la tempête fait rage, je bois un chocolat bien chaud, le chat ronronnant sur mes genoux. Chacun sa bête. Avant, le chat était à Marie, le chien à moi. Mais elle n’est plus là Marie. Elle était la maman de Jacob. Elle nous a quittés il y aura bientôt deux ans. Oh, pas avec un autre, non. Marie est morte, tout simplement. Une vilaine toux l’avait prise pendant le mauvais hiver. Celui dont on a encore tous des séquelles. Malgré les médicaments, le séjour à l’hôpital, rien n’y avait fait. Elle s’est envolée, tel un ange, vers des lieux que Jacob et moi ne connaissons pas encore. Mon pauvre Denis, que je me dis souvent, faut que t’arrêtes de te triturer la tête. Mais j’y arrive pas. C’est plus fort que moi.
J’entends mon petit bout d’homme geindre faiblement.
Je me demande ce qui peut bien y avoir dans ses rêves, pour qu’il se plaigne en dormant. Se souvient-il de sa mère ? Faut dire qu’il était jeune quand c’est arrivé. Trois ans. Quand on l’avait mise en terre, il avait demandé : « Elle rentre quand maman ? » Ç’avait été dur de lui expliquer qu’il ne la reverrait plus. Il a pleuré longtemps, souvent ; Globule s’est attaché à lui. Globule, c’est le chien. Un labrador chocolat : sage, intelligent et doux. Il a pris la place de Marie, enfin, un peu. Jacob n’est plus triste maintenant. Il a compris. À l’automne prochain, il entrera au CP, il a hâte d’y aller. C’est dans le village d’à côté, il faut prendre le minibus jaune. Et puis il mangera à la cantine des grands. Tout ça l’excite énormément. Et il parle, parle, parle de sa future école. Ce n’est que dans dix mois pourtant.
Je pose le chat sur la chaise d’à côté.
À l’horloge, 22 h sonne, je ne suis pas fatigué. Je vais me boire un verre de vin, ça m’aidera peut-être à chasser les souvenirs, penser à l’avenir. Je remets une bûche dans l’âtre, puis j’écoute la respiration tranquille de Jacob. Globule lève la tête et me regarde avec ses yeux tout embrumés de sommeil : « Dors, lui dis-je, tout va bien. » Je lui fais une caresse, il sombre à nouveau, un sourire sur les babines. C’est un chien qui sourit, quand il est heureux. Personne ne me croit. Les gens disent que les chiens, ça ne sourit pas. C’est faux ! Le mien est comme ça. Cali, le chat, a maintenant quitté la chaise. Il se frotte à moi un instant, puis s’installe, à son tour, sur le canapé. Il se glisse entre les pattes de Globule. C’est fou comme ils s’aiment ces deux-là. Je me rappelle l’arrivée de Globule, Cali était à la maison depuis un an, et avait ses habitudes. Le chiot et lui se sont tout de suite entendus à merveille. C’était des embrassades à n’en plus finir. Marie était heureuse. Tout était parfait.
Je m’installe dans le fauteuil club, près de la cheminée.
Il fait chaud, c’est bon. Le vin glisse dans mon gosier, me laissant un léger goût tannique en bouche. C’est le vin du père de Marie. Il est du côté de Lyon. Il y a longtemps qu’il n’est pas venu. Viticulteur c’est pas un métier facile. Avec Jacob, on va aller le voir à la Noël. Il sera content, et la mère aussi. Encore deux mois. Globule et Cali viendront avec nous. Ils ont une grande maison. Ça ne dérange pas. Je ne sais pas pourquoi, mais ce soir, je trouve que le temps ne passe pas. Il reste accroché à moi, comme de la glu, où ces herbes à bouloches qui s’agrippent à nos pantalons l’été. Oui c’est ça, le temps est une bouloche agrippeuse aujourd’hui. Comment lui tordre le cou ? Je tends la main vers la bouteille de vin, m’en sers un autre verre. Avec la chaleur toute proche, le sang me monte aux joues. C’est une sensation délicieuse. Je rajoute du bois et mets le plaid tout usé sur mes jambes. C’est Marie qui l’a fait. Elle cousait bien, et beaucoup. Elle était habile de ses mains. Sa cuisine me manque. Je ferme les yeux, et un instant, je vois sa silhouette dans notre jardin. Elle étend le linge sur la corde. Je sens même le doux parfum qui s’en exhale. Des papillons lui caressent ses cheveux roux. Je l’entends rire. Un rire cristallin qui s’égrène en notes sibyllines.
J’ai dormi. Il est minuit passé de trente minutes.
Jacob est toujours sous sa couverture. Globule et Cali n’ont pas bougé d’un iota. On va passer la nuit ici, devant le feu. Tout compte fait, on est bien là, tous les quatre. Le vent s’est mis à souffler plus fort. Il fait grincer la charpente du toit. Elle résistera. Près de deux cents ans d’existence, pas une ride. Les constructeurs de l’époque savaient y faire. Tout le village est construit sur le même mode. Des bâtisses en grosses pierres, des charpentes en chênes recouvertes de plaques de schiste. Tout ça garde la maison fraîche en été, quand les fortes chaleurs nous assiègent, et bien chaude en hiver, quand les froids nous glacent. En parlant de froid, les braises se sont presque éteintes, il est temps que j’ajoute du combustible. La nuit est encore longue. Allez, un autre verre de vin. Je sais, ce n’est pas bien. Mais j’en ai envie ce soir. Je ne fais de mal à personne. Et puis c’est pas comme si je faisais ça tous les jours. D’habitude, je ne bois pas. Sauf pour une occasion spéciale. Disons que c’en est une. L’hiver n’arrive qu’une fois dans l’année.
C’est dur d’être un père seul.
J’ai pas un métier facile non plus. Bûcheron, ça a sa part de danger. Mais j’aime mon métier. Je me vois pas arrêter. Je suis pas un gars qui aime dépenser son temps en niaiseries, et puis comme qui dirait l’autre, je suis plutôt un taiseux. Sauf avec le fils. Il a besoin d’entendre des mots, le petit, sinon il va pas bien se développer. Elle disait ça Marie. Et moi je grognais un « mm » en guise de réponse. Elle souriait. Elle me manque. Le fiston lui ressemble beaucoup : il a ses yeux, sa bouche, son nez. Pour le corps, il est plus comme moi : bien charpenté. Solide sur ses jambes. J’étais comme lui à son âge, grimpais partout, courais dans tous les coins. Ma mère était fatiguée de décrasser mon linge. Mon père était agriculteur, mais moi, je voulais pas reprendre la ferme. J’aimais être seul, dans les bois. Ç’a crevé le cœur de mon père. Mais mon jeune frère était là, lui. Benoît. Un beau gaillard aussi. On ne se voit pas souvent, surtout depuis la mort des parents. Ils ont eu un accident. Un an après le décès de Marie. C’est pas d’chance. Du coup, Benoît peut plus venir. Il a un ouvrier, mais il peut pas le laisser seul. Avant, quand les parents étaient vivants, il passait par chez nous un week-end de temps en temps. Jacob aime bien son oncle.
La fatigue gratte à ma porte.
Je vais la laisser entrer. Allez, un peu plus de bûches, pour finir la nuit. Je vais chercher une autre couverture, pour Jacob. Il va faire frais quand les braises vont rendre l’âme. J’en prends une pour moi aussi. Je range le vin, lave mon verre, remplis la cafetière pour ce matin. Elle se mettra en route à 6 h, comme d’habitude. J’éteins les deux petites lampes. L’obscurité s’infiltre dans le fond de la pièce. Seul le coin salon est éclairé par les flammes de la cheminée. J’aime cette lumière rouge-orangée qui nous éclabousse. Elle sent le bonheur simple. Je pose la couverture sur Jacob. Il ne bouge pas. Il a un sourire sur les lèvres. Il doit faire un beau rêve. Je lui demanderai tout à l’heure. Les animaux sont aussi profondément endormis. Je sens le souffle de leur respiration sur mon poignet. C’est chaud. Vivant. L’horloge marque 2 h. Il est temps que je glisse aussi. Je me love dans mon fauteuil, cadeau de Marie. Enveloppe mes épaules dans le plaid, glisse un coussin sous ma tête, étends la couverture sur mes jambes. Je me sens bien. La nuit va être courte, mais je suis heureux. Allez, je ferme les yeux.
***
« Papa ? Papa ? »
J’entrouvre péniblement un œil. Jacob est là. Sur ses pieds. Il me regarde avec une mine circonspecte.
« Bonjour, me dit-il avec un grand sourire. J’ai faim !
— Tu veux quoi ?
— Manger, qu’il répond.
— Je sais. Mais tu veux manger quoi ? »
Il semble réfléchir un instant puis me dit :
« Des croissants ! Tu crois qu’elle est ouverte, Madame Falliot ?
— Hum, il est 7 h, dis-je, dans trente minutes fiston. Tu veux vraiment attendre ?
— Oui. Tu fais du chocolat, s’il te plaît ? »
Je suis pas bien réveillé.
Qu’importe, je me lève, plie les couvertures, mets le lait sur le gaz. Je relance le feu dans la cheminée. Ma tête grouille encore de bribes de rêves. Globule se manifeste devant la porte du jardin. Il a besoin de pisser. Cali dévore des croquettes. C’est sûrement Jacob qui lui a donné. Je me rappelle pas l’avoir fait la nuit dernière.
« Viens boire ton chocolat, puis on va à la boulangerie.
— J’arrive, crie-t-il depuis le couloir.
— Qu’est-ce que tu fais encore ?
— J’ai sorti mes bottes, dit-il, il y a de la neige ! »
Ses yeux brillent, illuminés par des milliers d’étoiles dorées.
Il porte son bol à la bouche, et souffle. La vapeur l’enrobe. Il va sentir bon le chocolat. Il sait que Madame Falliot, la boulangère, adore cette odeur. Elle va lui glisser une sucette ou un caramel dans la poche, en lui faisant un gros bécot sur sa joue rebondie. Mon fils est un charmeur. Derrière ma tasse de café, je dissimule un sourire. Il est beau mon gars.
« Allez, gamin, on y va.
— Mais j’ai pas fini, proteste-t-il.
— Je ferai réchauffer ton chocolat en rentrant. Ça va être bon avec les croissants.
— D’accord, puis levant sa tête vers moi, tu m’en achètes deux hein ? Parce que j’ai très très faim ce matin.
— Trois même, si tu veux. Va mettre ton manteau, maintenant. »
Il court jusqu’à l’entrée. Je fais rentrer Globule. Attise un peu le feu. Il se couche devant l’âtre, l’air heureux.
« Bon tu viens ? me houspille mon garnement.
— Bonnet, gants et écharpe, que je lui réponds.
— Mais c’est déjà fait !
— J’arrive ! »
Il s’est trompé de bouton. J’arrange ça. Enfonce bien son bonnet sur sa tête. Il râle un peu. Normal. Il veut être un grand. J’enfile mon vieux paletot. Ouvre la porte d’entrée. La neige est tombée drue cette nuit. Les yeux de Jacob pétillent encore plus :
« On va faire un bonhomme, papa ?
— Si tu veux, gamin. Mais pour le moment, on va acheter nos croissants. »
Il glisse sa main dans la mienne.
Je sens la chaleur de ses petits doigts au travers de ses gants. Avec Jacob, on se lance à l’assaut des petites rues enneigées. Nos pas s’impriment au plus profond de la chair tendre. Il rit. Tandis que nous avançons en direction de la boulangerie, au loin, derrière les montagnes, une petite lueur commence à poindre. Le jour n’est plus très loin. La nuit recule.
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