Ulysse voyage ... symboliques éternelles
Muse, chante pour moi ce héros aux mille tours, qui tant erra après avoir détruit la citadelle sacrée de Troie. Nombreux sont les hommes dont il vit les cités et connut les esprits. Nombreux sont les maux qu’il endura en son cœur sur la mer, luttant pour sa vie et le retour de ses compagnons. Mais en dépit de son désir ardent, il ne put sauver ses camarades! Ils ne durent leur mort qu’à leur propre orgueil insensé,
ces sots qui mangèrent les vaches du Soleil. C’est ce dieu qui les priva du jour du retour. Ô déesse, fille de Zeus, viens nous entretenir un peu nous aussi de tout cela.1Odyssée I, 1-10
1 : ἄνδρα μοι ἔννεπε, μοῦσα, πολύτροπον, ὃς μάλα πολλὰπλάγχθη, ἐπεὶ Τροίης ἱερὸν πτολίεθρον ἔπερσεπολλῶν δ᾽ ἀνθρώπων ἴδεν ἄστεα καὶ νόον ἔγνω πολλὰ δ᾽ ὅ γ᾽ ἐν πόντῳ πάθεν ἄλγεα ὃν κατὰ θυμόν ἀρνύμενος ἥν τε ψυχὴν καὶ νόστον ἑταίρων.
ἀλλ᾽ οὐδ᾽ ὣς ἑτάρους ἐρρύσατο, ἱέμενός περ·
αὐτῶν γὰρ σφετέρῃσιν ἀτασθαλίῃσιν ὄλοντο
νήπιοι, οἳ κατὰ βοῦς Ὑπερίονος Ἠελίοιο
ἤσθιον: αὐτὰρ ὁ τοῖσιν ἀφείλετο νόστιμον ἦμαρ.
τῶν ἁμόθεν γε, θεά, θύγατερ Διός, εἰπὲ καὶ ἡμῖν.
Ces dix vers fameux composés à l’aurore de la civilisation occidentale au VIIIe siècle avant notre ère, comment avons-nous entendu ?
Que représente pour nous aujourd’hui l’Odyssée d’Homère?
Seulement la sympathique épopée d’un «héros», Ulysse, cherchant à rentrer chez lui avec ses compagnons après la guerre de Troie, vivant de nombreuses aventures et déconvenues dans un environnement méditerranéen peuplé de monstres fantastiques, de magiciennes et d’enchanteresses, et dont le sort semble finalement dépendre de la volonté des «dieux» ?
Ces vers ont traversé des milliers d’années avant de venir enchanter notre esprit, mais un regard superficiel n’en peut déceler le grand secret. L’Odyssée est comme un coffre à trésor dont nous n’avons pas encore ouvert le double fond. Nous avons admiré quelques perles trouvées au premier niveau, sans nous douter de l’immensité de ce qui nous a échappé y compris aux meilleurs hellénistes. Rien de nouveau. La profonde spiritualité des anciens Égyptiens n’a-t-elle pas échappé à presque tous les égyptologues ? L’intense lumière des hymnes védiques n’est-elle pas demeurée invisible aux yeux des plus brillants indianistes ?
Les Anciens nous ont fait signe à travers le mythe, la poésie et le langage symbolique. C’est le mode
transmission qui a prévalu dans toutes les traditions jusqu’au milieu du dernier millénaire avant notre ère. Car ceux qui ont vu nous ont fait signe dans des récits mythiques.
Eux, imprégnés de la Vérité, ils étaient les intimes des dieux, les sages anciens. Les pères retrouvèrent vraiment la lumière cachée et, maîtrisant les mantras porteurs de vérité, ils firent naître l’Aurore. 2
.
Ṛg Veda VII, 76, 42. ta id devānāṃ sadhamāda āsann ṛtāvānaḥ kavayaḥ pūrvyāsaḥ |
gūḍhaṃ jyotiḥ pitaro anvavindan satyamantrā ajanayann uṣāsam |
Muse…
Quand le Poète invoque la Muse (μοῦσα) au tout début de son œuvre, ce n’est pas une simple convention. C’est bien à la Muse que nous devons l’Odyssée : elle personnifie l’inspiration. Dans toutes les anciennes
civilisations, les hymnes, les épopées, la poésie et toute œuvre inspirée en général étaient précédés d’une invocation à une divinité. Il ne venait jamais à l’esprit d’un poète de s’attribuer personnellement ce qui passait par de sa bouche. L’art est longtemps demeuré non signé, on revendiqué par une personne.
L’étymologie de μοῦσα, d’où viennent musique et musée, est incertaine. Les Muses sont les filles de Zeus 3 et de la Mémoire cosmique représentée par la déesse Mnémosyne (Μνημοσύνη), elle-même fille du Ciel et de la Terre, c’est-à-dire Ouranos (Οὐρανός) et Gaia (Γαῖα). Mnémosyne est la mémoire du Ciel sur la Terre. La Mémoire n’est pas un mouvement ramenant l’homme au passé, mais l’élan qui rend l’intemporel vivant et vibrant dans le temps. Mnémosyne est le feu céleste touchant la Terre et l’homme, elle est la verticalité illuminant l’horizontalité, un pont jeté entre l’invisible et le visible. Les Muses en sont les modalités.
Le poète Hésiode affirme que les Muses résident là où il y a de la fraîcheur, près des sources. L’homme ouvert à leur charme tombe en leur pouvoir. Celui qui a encore la capacité de s’étonner est littéralement ravi par les Muses, transporté par elles : elles prennent possession de lui. L’expérience esthétique, tout comme l’expérience mystique, est une prise de possession. 4
Pour les anciens Grecs, le poète était entheos (ἔνθεος) : animé d’un transport divin, inspiré par les dieux, exalté. Il est ekphrôn (ἔκφρων): il n’a pas sa connaissance, il a «perdu le sens». Il est pris d’une manía (μανία), une sorte de délire.
C’est en vain qu’au Parnasse un téméraire auteur
Pense de l’art des vers atteindre la hauteur
S’il ne sent point du Ciel l’influence secrète
Si son astre en naissant ne l’a formé poète.
Boileau, L’Art poétique
3 : Ζεύς (Ζεύς πατήρ, Dieu le Père) a comme pendant chez les Romains Jupiter (Deus Pater, Dieu le Père) et en Inde Dyaus pitar (Dieu le Père). En sanskrit védique dyaus désignait à l’origine le ciel et la lumière (le verbe dyut- signifie briller, resplendir, le substantif dyut désigne la clarté, le rayon de lumière, et le mot dyuti signifie splendeur).
4 : L’Inde appelle cette possession āveśa, ou samāveśa, du verbe viś-, qui signifie «entrer, pénétrer, s’installer, se poser dans, imprégner, s’absorber dans».
Aucun être humain ne peut véritablement créer ou découvrir quoi que ce soit de vrai s’il n’est pas d’abord possédé. Tant en art qu’en science, la vérité ne peut venir d’une «personne», qui n’est que mémoire,
accumulation, habitude et répétition.5
Un raisonnement ne mène jamais à la vérité, il ne fait qu’établir un pont entre une vérité révélée et le connu.
Seul le Feu engendre le feu; la «personne» n’est que cendres.
La Tradition est gardienne du feu et non adoration de la cendre.
Gustave Malher
Chante pour moi ce héros…
Le tout premier mot de l’Odyssée en grec signifie «héros» : ἄνδρα μοι ἔννεπε (chante pour moi ce héros). Le mot anèr (ἀνήρ), ici à l’accusatif andra (ἄνδρα) est d’ascendance indo-européenne tout comme les mots sanskrits nara et nṛ. Tous ces mots portent, selon le contexte, les trois mêmes nuances: homme (mâle), époux, héros. Alors qu’anthrôpos (ἄνθρωπος) désigne simplement un être humain en général, ἀνήρ s’en démarque en soulignant soit le genre mâle soit les qualités morales.6
5 : Les grand physicien John Archibald Wheeler, spécialiste de la relativité générale et qui a travaillé pendant un quart de siècle avec Einstein à Princeton, disait souvent à ses étudiants : «N’effectuez jamais aucun calcul tant que vous ne connaissez pas la réponse!»
6 : Ainsi, l’historien Hérodote (Histoires, VII, 210) précise: «N’importe qui, surtout le roi, se rendait compte, qu’il y avait là beaucoup d’êtres humains, mais peu d’hommes (ou de héros)» (δῆλον δ᾽ ἐποίευν παντί τεῳ καὶ οὐκ ἥκιστα αὐτῷ βασιλέι, ὅτι πολλοὶ μὲν ἄνθρωποι εἶεν, ὀλίγοι δὲ ἄνδρες.) et dans l’Iliade V, 529, le roi Agamemnon, qui mène le combat contre les Troyens, lance aux Achéens: «amis, soyez hommes et ayez un cœur vaillant!» (ὦ φίλοι ἀνέρες ἔστε καὶ ἄλκιμον ἦτορ ἕλεσθε).
Le contexte de l’Odyssée dicte clairement de le traduire par «héros». Mais encore faut-il savoir ce que les premiers Grecs voulaient dire par héros (ἥρως). En notre époque d’outrageante inflation verbale et de vulgarité croissante, on déclare héros un peu n’importe qui sur la base d’un quelconque accomplissement mondain, du simple citoyen qui ne fait que son devoir de citoyen au sportif millionnaire, où à la vedette d’un film. Le héros des premiers temps de la Grèce était d’une toute autre
trempe.
Un héros, du moins à l’époque de la Grèce archaïque, était d’abord et avant tout un homme «pieux», c’est-àdire un homme qui entretenait un rapport particulier avec le monde de l’invisible, avec les dieux. Les héros d’Homère sont imprégnés de sébas (σέϐας), sorte de «crainte religieuse, crainte mêlée de respect», ce que la tradition chrétienne appela justement la «crainte de Dieu». C’est un tel héros que Zeus juge digne de pouvoir rentrer dans sa Patrie : «Comment pourrais-je alors oublier le divin Ulysse qui, entre les mortels, est celui qui prévaut en sagesse et qui a sacrifié aux dieux immortels régissant l’immensité du ciel 7 ?»
Sacrifier aux dieux signifie renoncer à la fallacieuse «volonté personnelle» et à l’illusion d’être un «je» mortel, et reconnaître que l’unique réalité est pure Lumière consciente ; c’est offrir tout ce qu’on a faussement cru être à l’unique Réalité.
Le héros est celui les pensées, les paroles et les actes sont inspirés par un vif sentiment du sacré : l’irrésistible pressentiment d’une intelligence insondable et d’une puissance sans bornes au-delà du petit moi individuel fabriqué et mortel. Il est celui qui vit sa verticalité divine dans son horizontalité humaine. C’est lui le véritable Aryen (ārya) chanté dans l’Inde védique, tout comme le Bouddha, qui, au VIe siècle avant notre ère proclama les quatre vérités «aryennes», ou «nobles» vérités 8. Le héros grec pouvait donc être un poète, un prophète, un «maître de caverne» (φῶλαρχός) comme Parménide, un fameux guerrier, le fondateur d’une cité, un grandlégislateur, un authentique guérisseur, un mendiant, etc. Héraclite, dit-on, passa les dernières années de sa vie à jouer avec des enfants. Ce n’était pas l’action qui faisait le héros, au contraire, c’est du héros qu’émanait l’action juste et forte.
Les héros constituent la véritable élite (au sens original d’élus) de toute civilisation,. Le héros des Anciens est un hors-caste, un hors-norme : il a échappé par le haut à toute caste et à toute qualification. Les Aryens n’ont jamais été une race et toute prétention à faire partie d’un peuple élu constitue une usurpation et un blasphème.
Tout être humain devenu héros au sens des premiers Grecs fait partie du «peuple élu». Nous avons tous un destin héroïque, même si
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Commento (3)
Jackie H 5 mesi fa
Un grand texte spirituel et initiatique 👍🏻👏🏻🙂❤️
Je me permettrai d'ajouter, concernant les "vaches du Soleil", que l'on peut y voir une référence au passage à l'ère astrologique du Taureau selon la précession des équinoxes (qui explique l'année zodiacale si mes souvenirs sont bons). Dans cette acception, "tuer et manger les vaches du Soleil" peut tout aussi bien signifier refuser le passage du temps (se raccrocher dans un raidissement passéiste à l'ère dépassée des Gémeaux et à la spiritualité qu'elle a inspirée) que, à l'inverse, vouloir accélerer le temps et passer prématurément à l'ère du Bélier - au lieu de respecter tel quel le passage du temps et d'accueillir les énergies contenues dans chaque ère...
Alexandre Leforestier 2 anni fa
Je trouve quand même beaucoup de points communs entre les galères d'Ulysse et celle de Panodyssey. Un vrai calvaire qui n'en finit pas... Mais bon, je trouve toujours un phare au milieu des courants ! Très beau texte Pmd Robeen 🐮
Alexandre Leforestier 2 anni fa
Sans la mer, il n'y aurait pas eu moi, ni Panodyssey !
Pmd Robeen 2 anni fa
Sacrée Mer !