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À propos de Venise

À propos de Venise

Pubblicato 11 feb 2026 Aggiornato 11 feb 2026 Cultura
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« Aux basses températures, la beauté est beauté »

Joseph Brodsky


Pour la première fois, j’ai entendu le nom de cette ville dans une chanson populaire en Russie, à l’aube des années 90.

« Venise, Venise, tu me viens en rêve, Venise ! » répétait en refrain la chanteuse, dépourvue de qualités vocales notables, mais dotée de beaucoup de charisme et d’expressivité.

« Les ailes déployées dans son dos / Un ange s’élève au-dessus de toi, Venise, Venise. »


Plusieurs décennies plus tard cette mélodie simple me donne toujours des frissons. Preuve que les impressions de l’enfance sont les plus fortes et nous poursuivent tout au long de la vie.


« C’est où, Venise ? » ai-je demandé à maman.

« En Italie. »


Italie… un lointain pays en forme de botte à talon, séparé du mien par le rideau de fer qui venait de s’effondrer.


Peu après, tard dans la nuit, je regardais la télé avec mon grand frère. Un palazzo au bord du canal, baigné par les lumières ocre-beige des réverbères, surgit soudain sur l’écran. Puis une silhouette d’homme se dessina à travers la porte rougeâtre du palazzo. Il monta dans une barque posée près de l’entrée et glissa silencieusement le long des eaux sombres.


« C’est où, ça ?

— À Venise. »


Je n’ai aucune idée de quel film il s’agissait. J’ai essayé de le retrouver à maintes reprises, mais mon souvenir si vague, fragile, presque irréel, rend l’identification impossible. Enfin, pourquoi chercher ce film ? L’important, c’est que, avec cette image nocturne volée par mes yeux d’enfant, Venise s’est définitivement ancrée dans mon cœur.


Notre première rencontre en vrai était un peu décevante… À l’image de ce que l’on ressent lors d’un premier rendez-vous avec un homme sur lequel on avait tant fantasmé. Le petit bateau qui m’avait emmenée à Venise depuis le continent s’est amarré à la Fondamenta degli Incurabili, célébrée par Joseph Brodsky dans son essai éponyme (également connu sous le titre Acqua Alta). Mais cela n’avait rien à voir avec l’image d’une Belle froide, onirique, insaisissable, telle « Greta Garbo nageant », comme la décrivait Brodsky. La vraie Venise débordait de touristes, de marchands et de passants, ressemblant plutôt à une station balnéaire de beaufs, à une vulgaire putain de port à grande gueule… Je me suis sentie trompée, désillusionnée, comme si l’on m’avait menti sur Venise…


Tout cela se déroulait en mai. Comme le dit Milorad Pavić, l’écrivain postmoderne serbe, chaque grand amour commence au mois de mai, et cela commence surtout par trois petits mensonges… Le deuxième mensonge tient en ce que la Fondamenta degli Incurabili n’existe pas en réalité : c’est un toponyme inventé par Brodsky, qui correspond au tronçon des quais des Zattere, près de l’Ospedale degli Incurabili (l’Hôpital des incurables).



Après avoir fait un tour symbolique du centre-ville, pour “cocher une case”, suivi d’un guide touristique qui racontait des histoires marquantes de la ville — dont je ne me rappelle aucune… à part peut-être celle de Giacomo Casanova, qui a su s’échapper de la prison des Plombs en sautant depuis le pont des Soupirs — notre groupe s’est retrouvé seul, et nous avons décidé de prendre une gondole.


« Je fais un rêve éveillé : je glisse en gondole / Parmi des palais enchantés » : la mélodie simple de mon enfance s’est encore mise à résonner en moi, alors que nous pénétrions plus profondément dans la ville, en suivant ses artères. C’est là que Venise, telle une inconnue invitant à la suivre dans les recoins obscurs, a commencé à dévoiler petit à petit son vrai visage. Hélas, c’était déjà trop tard lorsque j’ai réalisé à quel point j’aimais cette ville et que je ne voulais plus me séparer d’elle : j’étais deja au bord d’un bateau qui m’éloignait d’elle, si belle et mystérieuse, habillée d’une robe bleu profond, ornée de diamants scintillants…


Désormais, Venise me hante, et c’est dans ses bras liquides, dans ce “labyrinthe trouble des canaux”, enveloppée de “cette odeur fade de mer stagnante”, que j’aimerais mourir, comme le personnage de La Mort à Venise de Thomas Mann. Peu m’importe que cette idée soit devenue un lieu commun parmi les esthètes intellectuels, et que Nabokov ait jugé l’écriture de Mann médiocre. À mon avis, Nabokov refusait simplement de voir chez Mann ce qui était propre à lui-même : l’art de tisser des phrases comme une dentelle raffinée, invitant à réfléchir à la nature d’un amour impossible. Tout compte fait, Mann, mieux que quiconque, a su retranscrire en mots la beauté maladive, la vulnérabilité perfide de cette ville fantomatique. Telle une sirène, la Sérénissime envoûte et entraîne vers la mort.


Je visualise déjà mon dernier jour. La centaine dépassée, je sors de mon sombre appartement, une écharpe de vison sur les épaules, parée de tous les joyaux accumulés au fil de ma vie. Je m’installe dans un bacaro face à l’île San Michele. L’odeur de gasoil de la station‑service emplit l’air. Je commande un verre de prosecco et contemple l’île des morts qui disparaît dans le brouillard. Devant ce sublime paysage en sfumato, mon cœur s’arrête peu à peu…


*


Les années de gloire et de véritable domination mondiale derrière elle, Venise d’aujourd’hui ressemble à une vieille dame endimanchée, telle une New-Yorkaise photographiée par Lisette Model. Toute ridée et décatie, elle respire à peine et fait ses besoins dans le pot de chambre rangé près de son lit, mais reste attachée à ses biens matériels et ne sort pas sans être tirée à quatre épingles. Pour maintenir son existence, on lui fait des injections culturelles en guise de diverses biennales et manifestations cinématographiques. Et on ira jusqu’au bout de ce prolongement de vie artificiel, jusqu’à son dernier souffle, car l’abandonner à son triste sort ferait trop de peine. Malgré son âge avancé et sa maladie incurable, elle demeure éblouissante, et elle a trop d’histoires à raconter…


Dans les années 20 du XXᵉ siècle, Venise a accueilli Marcel Proust, offrant à son narrateur la possibilité de faire son deuil amoureux et de retrouver la liberté dans Albertine disparue : «…je sentais que l’Albertine d’autrefois, invisible à moi-même, était pourtant enfermée au fond de moi comme aux plombs d’une Venise intérieure. »


Dans les années 50, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, Venise a attiré plusieurs écrivains anglophones qui en ont fait le cadre de leurs romans. Dans Au-delà du fleuve et sous les arbres d’Ernest Hemingway, livre inspiré de sa brève histoire d’amour avec une comtesse italienne, le protagoniste, cinquantenaire retraité, se rend à Venise pour savourer les derniers instants de sa vie en compagnie de la Vénitienne Renata, “resplendissante de jeunesse et de longue et altière beauté, et de cette désinvolture que lui donnaient ses cheveux ébouriffés par le vent.” L’image d’une Venise jeune et resplendissante chez Hemingway s’oppose à celle, malsaine et en voie de disparition, que Thomas Mann a inscrite dans l’imaginaire collectif.


Dans Voir Venise… et crever, James Hadley Chase, auteur britannique de romans policiers marqué par la mémoire traumatique de la Seconde Guerre mondiale, donne à Venise un visage ténébreux et dédaléen, faisant de la ville un espace clos propice à la course-poursuite comme au crime.


Avec Le Rat de Venise, Patricia Highsmith, maîtresse de la fiction criminelle américaine, entraîne le lecteur dans les entrailles de la ville en adoptant le point de vue insolite d’un rat aventurier. Le fameux Talentueux M. Ripley, escroc charismatique imaginé par Highsmith, ne fait pas non plus l’impasse sur Venise : il s’y rend pour brouiller les pistes après son premier meurtre dans le premier tome de la série. Ville des masques, Venise l’aide à jongler avec les identités, à assumer le mensonge et à tromper les policiers. Le séjour vénitien devient ainsi un point de non-retour, ouvrant la porte à une nouvelle vie.


Au début des années 1980, l’écrivain français Emmanuel Roblès juxtapose, en quelque sorte, tous les masques posés sur le visage insaisissable de Venise par ses prédécesseurs. Dans son roman Venise en hiver, écrit aux frontières des genres — entre roman psychologique, polar et fiction politique — il fait de Venise à la fois un lieu de deuil amoureux et de rencontre, tout en y déployant une intrigue soigneusement construite qui interroge la question du terrorisme.


C’est à partir des années 80 que Venise devient devient « protégée, chérie, ne se suffisant plus à soi-même, mais adoptée par le monde entier comme patrimoine universel », comme le souligne l’historienne Jan Morris dans la préface pour la troisième édition de son guide poétique consacrée à la Sérénissime.


À cette époque, l’artiste française Sophie Calle s’engage comme femme de chambre dans l’un des hôtels vénitiens afin de s’infiltrer, de manière invisible, avec la naïveté d’un enfant et le sang-froid d’une criminelle, dans l’intimité de ses hôtes. Attentive au moindre détail, elle prend des photos et invente des histoires à partir des traces laissées derrière eux : mégots dans un cendrier, cartes postales non envoyées, notes gribouillées sur un bout de papier… Cette expérience est retracée dans son livre d’artiste L’Hôtel.


Dans les années 1990 s’ouvre une nouvelle ère dans l’histoire de Venise : désormais, on la traite comme une pièce de musée fragile et de prix élevé. Les souvenirs à son effigie, souvent fabriqués en Chine, envahissent les kiosques. Des visiteurs venus du monde entier affluent tout au long de l’année. Parmi eux se trouvent de nombreux artistes, agents commerciaux et courtiers d’art, ainsi que de jeunes mariés. Pendant ce temps, les Vénitiens de souche s’enfuient, tels des rats quittant le navire, laissant leurs demeures à la merci des étrangers…


Tombée sous le charme de la Sérénissime, l’Américaine Donna Leon s’y installe et commence à y écrire des romans policiers mettant en scène le commissaire Guido Brunetti, Vénitien de naissance, un homme cultivé, passionné d’art et d’architecture : « sa tenue trahissait l’Italien, son débit verbal le Vénitien, ses yeux le policier. »


En parallèle, l’Italien Paolo Barbaro, résidant à Venise depuis son enfance, invite les lecteurs à une promenade hors des circuits touristiques dans son almanach poétique Lunaisons vénitiennes. Chaque duo de chapitres correspond à un mois de l’année et permet de suivre la transformation de la ville : de gelée et délabrée durant l’hiver à séduisante et spectaculaire en été. Avec une sincérité teintée de mélancolie, Paolo Barbaro met en mots les derniers soupirs de Venise, qui s’efface dans la lagune et se délave comme une aquarelle.


Alors que la renommée de Venise s’étend dans le monde entier, la ville se voit également critiquée. Dans Contre Venise Régis Debray offre, sans aucune courtoisie, un regard alternatif et sarcastique, sur « le bijou de famille » niché « en haut de la botte italienne, dans le pli de l’aine, miroitement obscène et tenace. » Se déclarant du camp « Naples et non Venise », l’auteur pointe du doigt le « manque d’espaces verts, de dégagements, d’échappées sur le large » de la ville, tout en notant que « Le Grand Canal : le seul égout au monde qui donne au badaud l’ivresse d’un appareillage dans les Marquises. »


Dans la même décennie, Venise fait également partie du jeu postmoderne et sert de toile de fond au roman Perversion de Yuri Andrukhovych, dont l’intrigue se construit autour de la mystérieuse disparition de Stanislav Perfetskyi, jeune poète ukrainien aux multiples pseudonymes et identités. Mélangeant styles et registres, assemblé à partir de divers éléments — notes de l’éditeur et de l’auteur, articles de journaux, écrits de Perfetskyi — cette mosaïque littéraire provoque une interaction avec le lecteur et inscrit l’image de Venise dans le postmodernisme littéraire postsoviétique.


« Venise est un poisson, » déclare Tiziano Scarpa, l’écrivain vénitien, dans l’incipit de son livre éponyme, écrit en 2000. « Regardez-la sur une carte géographique. Elle ressemble à une sole colossale allongée sur le fond. Comment se fait-il que cet animal prodigieux ait remonté l’Adriatique et soit venu se terrer précisément ici ? » poursuit-il.

Et pourtant, lors de la dissection, le corps de cette créature ichtyoïde correspond tout à fait à celui d’un être humain : l’auteur en observe chaque partie, des pieds jusqu’à la tête, consacrant un chapitre à chaque organe. Dans Le Cœur, Tiziano Scarpa raconte les anecdotes de la vie des jeunes amoureux ; dans La Bouche, il évoque les délices que l’on peut goûter dans les bacari du Rialto et apprend aux lecteurs les mots d’origine vénitienne, y compris le fameux « ghetto », distinguant le quartier juif de la ville.

Cette approche de la ville rappelle la structure des Lunaisons vénitiennes, mais contrairement à Paolo Barbaro, dont le texte est imprégné de la décadence de fin de siècle, le guide poétique de Tiziano Scarpa inspire l’espoir pour le nouveau millénaire et ouvre un nouveau chapitre dans le destin de la Sérénissime…


*


« Venise, Venise, tu me viens en rêve, Venise ! » persiste dans ma tête, alors que je dévore tous ces ouvrages consacrés à la ville, pour prolonger l’arrière-goût laissé par ma énième visite… Je suis encore loin de ma centaine, je n’y réside pas encore dans l’attente de la mort, et nos rendez-vous sont brefs, limités à quelques jours.


Je me demande ensuite s’il existe dans le monde d’autres villes construites sur pilotis. Apparemment, il y en a quelques-unes : Kampong Ayer à Brunei, Ganvié au sud du Bénin, ou encore Neft Daşları, formée à partir de plateformes pétrolières et située au large de Bakou…


Toutes ces cités lacustres partagent avec Venise leur aspect flottant, mais aucune ne peut vraiment lui faire concurrence. Aucune d’entre elles ne peut se targuer d’une histoire aussi riche que celle de Venise, ni de son influence sur le monde, autrefois politique et économique, aujourd’hui artistique et poétique. Pour toujours, Venise, telle un écrin à bijoux posé sur le bateau qui coule, resterait un symbole unique de notre civilisation occidentale. Comme le résume Brodsky à la fin de son essai : « En se frottant à l’eau, cette ville améliore l’allure du temps, embellit l’avenir. Tel est son rôle dans l’univers. »

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