MES vies JAPONAISES
MES vies JAPONAISES
KOTOBUKI-CHŌ
Une station entre deux mondes
Une seule station sépare Ishikawa-chō de Kotobuki-chō. Une station. Trois minutes dans le wagon de la Keihin-Tōhoku. Assez pour changer de pays.
Ishikawa-chō, c’est le Yokohama des cartes postales. Les façades élégantes, les cafés où l’on sert du thé dans de la porcelaine, les femmes en manteau clair qui marchent sans se presser. Un quartier chic. Un quartier qui sait qu’il est chic.
Kotobuki-chō, c’est l’envers.
On sort de la gare et le décor change. Les immeubles sont plus bas, plus gris. Les enseignes sont fatiguées. Des hommes sont assis sur des caisses en plastique devant des distributeurs de boissons. Ils ne regardent rien. Ils attendent. Ou bien ils ont cessé d’attendre, ce qui revient peut-être au même.
Kotobuki-chō est le San’ya de Yokohama. La cour des miracles. Le quartier des travailleurs journaliers, des yoseba — ces lieux où les hommes se rassemblent à l’aube en espérant qu’un camion viendra les chercher pour une journée de chantier. On dit doya-gai, le quartier des doya, ces hôtels bon marché où l’on paie à la nuit. C’est ici que j’ai choisi de dormir.
J’y suis revenu chaque année, entre 2015 et 2019. Ce n’était pas de la curiosité. C’était autre chose. Quelque chose qui avait à voir avec mon métier, avec ma vie, avec ce que je cherchais sans le savoir dans ce pays.
La première fois, je suis entré dans un hôtel qui ne m’était pas destiné.
Un de ces établissements réservés aux Japonais indigents. Pas de site internet. Pas de réservation possible. On pousse la porte, on tombe sur un comptoir derrière une vitre, et une employée vous dévisage. Un étranger ici, ça ne se fait pas. Ce n’est écrit nulle part, mais tout le monde le sait.
Elle m’a regardé. Mes cheveux mi-longs, peut-être. Mon sac usé. Mon air de ne pas savoir où j’allais. Elle a décidé que j’étais écrivain. Je ne sais pas pourquoi. Peut-être que les écrivains ont quelque chose dans le regard qui ressemble aux hommes perdus. Ou peut-être que c’est la même chose.
Elle m’a donné une clé.
Trois tatamis. Une fenêtre sur une arrière-cour. Les toilettes au bout du couloir. C’est tout. C’était propre, parfaitement propre, avec cette propreté japonaise qui n’a rien à prouver. Pas d’odeur. Un silence absolu. La lumière entrait par la fenêtre, tamisée par un rideau mince, et dessinait un rectangle pâle sur les tatamis. Tanizaki aurait aimé cette chambre. Il aurait écrit sur cette pénombre douce, sur ces ombres qui ne font pas peur, qui apaisent. Éloge de l’ombre.
Je me suis allongé et je n’ai rien fait. J’ai écouté le silence du quartier. De temps en temps, une porte coulissante. Des pas feutrés. La mécanique discrète d’un distributeur automatique. Des vies réduites à presque rien, mais des vies quand même.
L’année suivante, j’ai choisi un autre hôtel. Plus grand, un peu plus touristique — si le mot a un sens à Kotobuki-chō. Quelques routards. Des Japonais entre deux emplois. Et des résidents permanents, ceux pour qui la chambre de trois tatamis était devenue l’adresse définitive.
C’est là que j’ai rencontré le Français.
La cinquantaine, divorcé. Il était venu au Japon pour une seule raison : tenter de voir son fils. Sept ans. La mère était japonaise, elle était rentrée au pays avec l’enfant, et depuis c’était le mur. Le Japon ne reconnaît pas la garde partagée comme la France l’entend. Les tribunaux japonais donnent raison à la mère. Presque toujours. L’homme avait traversé la planète pour s’asseoir devant une porte qui ne s’ouvrirait peut-être jamais. Il logeait à Kotobuki-chō parce que c’était l’hôtel le moins cher. Il ne parlait pas japonais. Il n’avait pas d’avocat. Il avait une photo de son fils dans la poche de sa chemise.
Je ne me souviens plus de son nom. Je me souviens de la photo.
L’ingénieur, lui, était résident.
Ancien ingénieur. Il ne disait pas ce qui l’avait amené là. Au Japon, la chute est silencieuse. On ne tombe pas avec fracas, on glisse. Un jour on a un bureau, un salaire, une carte de visite avec un titre en or. Le jour d’après, on a trois tatamis et du temps. Beaucoup de temps.
Il m’a expliqué comment fabriquer une ampoule éternelle.
Il était sérieux. Tranquille. Pas de folie dans ses yeux, pas de rhétorique de conspiration. Il parlait comme un professeur, avec méthode, avec précision. Les filaments, les matériaux, l’obsolescence programmée. Il savait. Il avait travaillé là-dedans, il connaissait les mécanismes, et il déroulait son savoir comme on déroule un parchemin, sans emphase, sans colère.
Nous nous sommes parlé comme si nous nous connaissions depuis toujours. C’est quelque chose qui arrive à Kotobuki-chō. Les murs sont si minces qu’on finit par ne plus en avoir. Les conventions tombent. Les présentations sont inutiles. On est là, c’est tout. Et cela suffit.
Il y avait un snack, dans une ruelle perpendiculaire à la rue principale.
Midori le tenait. Coréenne. Un petit comptoir, cinq ou six tabourets, une machine à karaoké contre le mur. L’endroit sentait le shochu et les yakitori réchauffés. C’était minuscule, intime, un peu secret. Le genre d’endroit où l’on entre une fois par hasard et où l’on revient pendant des années.
J’y suis retourné trois ans de suite.
Chez Midori, je buvais, je chantais, je parlais. La patronne écoutait. Elle avait cette patience des femmes qui tiennent des bars dans des quartiers difficiles : rien ne l’étonnait, rien ne la choquait, mais elle entendait tout. Je chantais Inoue Yosui. Kasa ga nai — je n’ai pas de parapluie. Watashi wa Tomato. Perikan. Canaria. Des chansons d’un autre temps, des mélodies qui traînent en longueur, comme les soirées à Kotobuki-chō.
Midori ne commentait pas. Elle remplissait le verre. Parfois elle souriait. C’était suffisant.
C’est au cours d’un de ces séjours que j’ai rencontré Yukiko Itoi.
Elle dirigeait Kaze no Bado, une association qui travaillait auprès des résidents de Kotobuki-chō. Universitaire. Je lui ai dit ce que je faisais en France : travailleur social à Nyons, dans un centre d’hébergement pour sans-abri. Je lui ai dit que je voulais travailler ici, comme bénévole. Que j’avais de l’expérience. Que ce quartier me parlait.
Il n’y a pas eu de suite.
Pas de refus franc. Pas d’explication claire. Juste le silence poli du Japon, ce silence qui est une réponse mais qu’on met du temps à comprendre. Yukiko Itoi était une universitaire comme les autres : elle étudiait la pauvreté derrière un bureau. L’idée qu’un étranger puisse vouloir s’impliquer réellement, physiquement, ne cadrait pas. La déception a été immense. Comme une porte que l’on pousse des deux mains et qui ne bouge pas.
Son collègue, lui, était différent. Un type du quartier, un employé de l’association qui travaillait vraiment dedans, les mains dans le cambouis, avec les gens.
Un soir, nous sommes allés à l’izakaya d’à côté. Il a fait un portrait de moi sur une serviette en papier. Des traits rapides, un peu nerveux. Un bon dessin. J’ai payé l’addition.
À la sortie, il m’a tendu un billet de dix mille yens.
En pleine rue, la nuit. Comme ça. Dix mille yens, c’est une somme à Kotobuki-chō. Un homme à vélo s’est arrêté net devant nous. Un type du coin, des vêtements élimés, le regard rapide. Il a fait mine d’arracher le billet. Le geste a duré une seconde. L’employé s’est excusé. L’homme à vélo est reparti. J’ai gardé le billet sans savoir pourquoi il me l’avait donné. Peut-être que c’était sa façon de payer le portrait. Peut-être que c’était autre chose. À Kotobuki-chō, les gestes n’ont pas toujours d’explication.
Le lendemain, il y avait une kermesse dans le quartier.
Des stands alignés le long de la rue. Des yakitori, des takoyaki, de la bière en canette. L’atmosphère joyeuse et un peu triste des fêtes populaires dans les quartiers pauvres. L’employé était là, il aidait à l’organisation. Il portait un extincteur.
Il l’a fait tomber.
L’extincteur a explosé. Un nuage de poudre blanche s’est abattu sur le stand de yakitori voisin. Sur les brochettes, sur le gril, sur tout. Le marchand — un yakuza de bas étage, le genre de type qui n’attend qu’un prétexte — a fait un scandale. Il hurlait. Il exigeait un remboursement. Sa voix portait dans toute la rue.
L’employé s’est incliné. Encore. Et encore. Devant tout le monde. Les résidents regardaient. Les enfants regardaient. Il était humilié dans ce quartier qui était le sien, devant les gens qu’il aidait chaque jour. Il ne disait rien. Il s’inclinait.
Je n’ai plus jamais eu de contact avec lui. Ni avec Yukiko Itoi. Ni avec Kaze no Bado.
J’ai continué à venir à Kotobuki-chō.
Chaque année ou presque, jusqu’en 2019. Toujours les mêmes hôtels. Toujours les mêmes rues. Je n’avais plus besoin de guide ni d’association. Le quartier était là, avec sa géographie immobile, ses distributeurs automatiques, ses hommes sur les caisses en plastique. Il ne changeait pas. Ou il changeait si lentement que c’était invisible.
En France, je travaillais avec les mêmes silhouettes. Les mêmes parcours brisés, les mêmes chutes silencieuses. Mais ici, dans ce quartier de Yokohama que personne ne visite, que personne ne photographie, que personne n’écrit, il y avait quelque chose de plus. Une dignité nue. Une façon d’habiter la précarité sans pathos, sans révolte, sans explication.
Kotobuki-chō ne demandait rien. Et c’est peut-être pour cela que j’y revenais. Parce que c’était le seul endroit où je n’avais pas à justifier ma présence. Où être étranger n’était ni un problème ni un privilège. Où l’on pouvait simplement être là. Trois tatamis. Le silence. Et parfois, le soir, la voix d’Inoue Yosui dans un snack minuscule, chantant qu’il n’a pas de parapluie, que la pluie tombe, et qu’il continue à marcher.
Je me souviens d’abord du silence.
Pas le silence vide — le silence habité.
Celui qui existe entre deux annonces de gare, entre deux battements du monde.
Narita. Automne 2007. L’air avait une odeur métallique et propre, comme si tout venait d’être lavé.
Je ne comprenais rien.
Ni les panneaux. Ni les voix. Ni les gestes.
Même le temps semblait écrit dans une autre langue.
Le Japon n’a pas commencé comme un voyage.
Il a commencé comme une perte de repères.
Dans le train vers Yokohama, personne ne parlait.
Des visages fermés, calmes, impénétrables.
Je regardais défiler des maisons basses, des fils électriques, des parkings vides, des fragments de vies sans clés pour les ouvrir. J’avais traversé la moitié du monde — et pourtant, j’avais surtout l’impression d’être entré ailleurs.
Pas dans un pays.
Dans une autre manière d’exister.
Les premiers jours furent flous.
Je marchais beaucoup. Trop. Sans but.
Les rues ne portaient pas de noms. Les cartes semblaient mentir. Même les distributeurs automatiques me regardaient comme un étranger.
Et pourtant — quelque chose, déjà, m’attrapait.
La lumière sur le port de Yokohama.
Le bruit des pas sur le quai la nuit.
Le premier konbini ouvert à trois heures du matin, refuge anonyme sous néons.
Le premier bain brûlant dans un sento, où je compris que le corps aussi pouvait apprendre une langue.
Je ne le savais pas encore, mais je venais d’entrer dans une histoire longue.
Une histoire de saisons, de disparitions, de marches, de visages perdus et retrouvés.
Une histoire d’amour — lente, contradictoire, irréversible — avec un pays qui ne m’attendait pas.
Et qui, pourtant, ne m’a plus jamais laissé partir.
L’arrivée à Narita
Je descends de l’avion dans un silence blanc.
L’air est froid, propre, presque abstrait. Rien ne déborde. Rien ne dépasse. Le monde semble tenu — contenu — comme si chaque chose avait accepté sa place.
Narita.
Automne 2007.
Je marche parmi les autres, mais je ne suis déjà plus avec eux. Les voix autour de moi sont des flux incompréhensibles. Une langue dense, fermée, sans prise. Aucun mot ne m’appartient. Même les panneaux me rejettent.
Je suis entré dans un pays où je n’existe pas encore.
Le passage de l’immigration est rapide. Un tampon. Un regard neutre. Une frontière franchie sans cérémonie — mais quelque chose, en moi, vient de basculer. Je ne suis plus dans la continuité du monde familier. Je suis dans une rupture douce.
Le Japon ne s’ouvre pas.
Il absorbe.
Dans le hall, tout est silencieux malgré la foule. Pas de cris, pas d’agitation, pas d’excès. Les gestes sont précis, économes, invisibles. Je comprends immédiatement que le bruit — ici — est une faute.
Je sors.
Le ciel est gris clair, presque vide. L’air a une odeur métallique, propre, légèrement humide. Rien de spectaculaire. Rien d’exotique. Juste une sensation étrange : celle d’être déplacé hors du réel habituel.
Je prends le train.
Les portes se ferment sans heurt. Personne ne parle. Les téléphones sont muets. Les corps sont immobiles. Une communauté silencieuse, sans lien visible. Je regarde les visages : fermés, calmes, opaques. Aucun regard ne s’attarde. Je comprends — sans comprendre — que l’existence ici se tient à l’intérieur.
Le train glisse.
Banlieues.
Maisons basses.
Fils électriques.
Parkings vides.
Ciels ouverts.
Un Japon sans image. Sans folklore. Sans clé.
Je ressens une première fissure : je ne comprends rien — et pourtant, quelque chose me touche déjà. Une retenue. Une précision. Une forme de dignité sans théâtre.
Yokohama.
Le quai est presque désert. Le vent vient du port. Odeur d’eau, de fer, de nuit prochaine. Les immeubles se lèvent sans bruit. La ville ne se montre pas — elle existe simplement.
Je marche.
Je ne comprends pas la carte.
Les rues n’ont pas de noms.
Les repères disparaissent.
Je marche trop longtemps. Trop loin. Je suis fatigué, mais je continue — comme si m’arrêter signifiait tomber hors du monde.
Premier konbini.
Lumière blanche. Porte automatique. Chaleur douce. Musique presque enfantine. Une femme s’incline légèrement. Irréel. Je ne comprends rien aux objets, aux emballages, aux gestes, mais je ressens une chose simple : je peux rester ici quelques minutes sans me perdre.
Je prends un thé froid. Je sors. La nuit tombe.
L’appartement est petit. Presque vide. Tatami neuf. Odeur de paille sèche. Silence massif. Je m’assieds. Rien ne bouge. Le monde extérieur s’efface.
Je ressens alors — pour la première fois — non pas la joie du voyage, mais autre chose :
Une dépossession.
Je n’ai plus de langue.
Plus d’habitudes.
Plus de place définie.
Je suis vivant — mais non situé.
Les jours suivants sont flous.
Je marche. Beaucoup. Sans but.
Je me perds. Souvent.
Je regarde. Toujours.
Le Japon ne se révèle pas. Il s’accumule lentement — gestes, lumières, silences, détails. Rien ne se donne. Tout se laisse approcher.
Premier sento.
Eau brûlante. Corps silencieux. Aucune parole. Aucun regard. Une communauté nue — sans intrusion. Je comprends confusément que le corps ici n’est pas séparé du monde. Il y participe.
Je sors dans la nuit froide. Vapeur encore sur la peau. Respiration lente.
Quelque chose a commencé.
Pas un voyage.
Pas une découverte.
Une transformation lente.
Je ne le sais pas encore, mais je viens d’entrer dans une histoire longue — faite de saisons, de disparitions, de marches, d’attachements invisibles.
Une histoire sans centre.
Une histoire qui ne finira pas.
Nova, l’école qui s’effondre
Le bâtiment ne payait pas de mine.
Une façade anonyme, coincée entre un restaurant sans fenêtre et une boutique de téléphones. Rien n’indiquait qu’ici, chaque jour, des centaines de Japonais venaient acheter quelques heures d’anglais — comme on achète une promesse.
Nova.
Un mot simple. Presque cosmique.
Une étoile — déjà morte.
Je monte l’escalier étroit. Odeur de moquette, de plastique, d’air recyclé. La lumière est blanche, sans nuance. Au mur, des affiches souriantes : étudiants parfaits, professeurs parfaits, futur parfait. Tout semble propre. Lisse. Presque irréel.
La salle des profs est petite. Trop pleine.
Des voix anglaises, américaines, australiennes, irlandaises. Accents mélangés. Fatigue commune. Cafés tièdes. Horaires absurdes. Corps décalés dans un pays qui ne dort jamais vraiment.
Nous formons une communauté provisoire.
Bill parle trop fort. Toujours.
Francky Spanky rit pour rien — rire nerveux, fragile.
Les autres passent, disparaissent, remplacés sans trace.
Personne ne reste longtemps.
Nova absorbe — puis recrache.
Les cours s’enchaînent.
Petites salles vitrées. Tables propres. Chaises droites. Horloge précise. Et toujours — la mélodie mécanique de Big Ben qui annonce le début de chaque leçon. Un temps artificiel, répété, découpé, vendu par tranches de quarante minutes.
Les élèves arrivent.
Salarymen fatigués — costume sombre, regard vide, anglais appris comme un outil de survie.
Jeunes femmes — rires retenus, curiosité douce, distance intacte.
Retraités — patience infinie, application silencieuse.
Ils ne viennent pas seulement apprendre une langue.
Ils viennent — peut-être — toucher un ailleurs.
Je parle lentement. Je corrige. J’encourage. Je répète.
Mais je sens parfois un mur invisible : nous partageons des mots — pas un monde.
Et pourtant — parfois — une fissure.
Un rire vrai.
Une confidence brève.
Une fatigue partagée.
Alors, pendant quelques minutes, l’illusion tombe : deux existences se rencontrent réellement.
Puis la porte s’ouvre.
Le temps reprend.
La distance revient.
Les semaines passent.
Quelque chose, lentement, se dérègle.
Retards de salaire.
Silences de la direction.
Rumeurs dans les couloirs.
Inquiétude muette.
Nova — l’empire — vacille.
Les professeurs parlent plus bas. Certains partent sans prévenir. D’autres restent — faute d’issue. Nous continuons à enseigner, mécaniquement, comme si la structure tenait encore.
Mais elle est déjà fissurée.
Un matin, l’évidence :
Nova s’effondre.
Pas d’explosion.
Pas de drame visible.
Juste une disparition progressive — bureaux vides, portes fermées, voix absentes.
Une étoile morte, enfin visible.
Je regarde la salle des profs une dernière fois. Les tasses oubliées. Les manuels usés. Les chaises vides. Tout ce qui semblait provisoire l’était réellement.
Rien ne reste.
Dans la rue, la ville continue sans nous. Les trains circulent. Les néons brillent. Le Japon ne s’arrête jamais pour les structures qui meurent.
Je marche longtemps ce soir-là.
Je comprends quelque chose — confusément — mais définitivement :
Ici, rien n’est stable.
Ni les lieux. Ni les liens. Ni les rôles.
Tout peut disparaître sans bruit.
Et pourtant — je ne pars pas.
Quelque chose me retient déjà.
Peut-être le silence.
Peut-être la perte.
Peut-être cette manière japonaise d’accepter la chute — sans théâtre, sans révolte, sans illusion de permanence.
La première structure de ma vie japonaise vient de tomber.
D’autres tomberont.
Mais une chose commence à naître — plus lente, plus profonde, invisible :
Une relation.
Avec ce pays qui ne promet rien — mais qui transforme.
es visages de Nova
La salle des profs n’était pas un lieu.
C’était une zone de transit humain.
Personne n’y appartenait vraiment.
Bill
Bill occupait l’espace comme s’il refusait de disparaître.
Grand. Épaules larges. Chemises toujours un peu trop ouvertes. Il parlait fort — trop fort pour le Japon — comme si le silence ambiant menaçait de l’effacer. Ses phrases finissaient souvent en éclats de rire brusques, presque violents.
Mais parfois, entre deux blagues, quelque chose tombait.
Un regard vide.
Une fatigue ancienne.
Une solitude qu’il recouvrait immédiatement de bruit.
Bill ne voulait pas enseigner. Il voulait tenir. Tenir debout. Tenir encore un peu dans un pays où personne ne le connaissait vraiment.
Il disait souvent :
« One more year, maybe. »
Il ne croyait pas lui-même à cette phrase.
Francky Spanky
Personne ne connaissait son vrai nom.
Francky Spanky — surnom absurde, presque enfantin — flottait dans Nova comme un personnage mal fixé à la réalité. Petit. Mince. Toujours légèrement penché en avant, comme s’il écoutait un monde que nous n’entendions pas.
Il riait souvent. Mais jamais au bon moment.
Un rire bref. Sec. Nerveux.
Un rire pour combler les trous.
Francky parlait peu de lui. On savait seulement qu’il était venu « pour changer de vie ». Comme beaucoup. Comme tous. Mais chez lui, ce changement n’avait jamais vraiment commencé.
Parfois, il fixait la machine à café longtemps, sans bouger.
Puis il disait, très doucement :
« Japan is… strange. »
Et il repartait enseigner.
Les autres
Ils passaient. Toujours.
Australiens brûlés par le soleil.
Irlandais silencieux.
Canadiens fatigués.
Américains perdus.
Certains restaient trois mois. D’autres un an. Aucun ne semblait appartenir à un futur clair. Nous étions une communauté sans mémoire, sans continuité, sans racine.
Des vies suspendues.
Les élèves
Ils arrivaient à heure fixe, comme une marée régulière.
Toujours polis. Toujours propres. Toujours retenus.
Mais chacun portait une histoire invisible.
Les salarymen
Costume sombre. Chemise blanche. Regard épuisé.
Ils entraient, s’asseyaient, ouvraient leur manuel — comme on ouvre un outil. L’anglais n’était pas un désir. C’était une nécessité silencieuse. Une extension du travail. Une contrainte de plus dans une vie déjà saturée.
Mais parfois, en fin de cours, la rigidité tombait.
L’un parlait de son fils qu’il ne voyait presque pas.
Un autre de son rêve ancien de voyager — jamais réalisé.
Puis ils se levaient, s’inclinaient, disparaissaient.
Le masque revenait immédiatement.
Les étudiantes
Rires légers. Cahiers impeccables. Parfums discrets.
Elles parlaient doucement, mais observaient tout. Leur curiosité n’était pas naïve. Elles testaient la distance — toujours. Certaines voulaient voyager. D’autres simplement toucher un ailleurs imaginaire.
Parfois, une question surgissait :
« Are you happy in Japan ? »
Je ne savais jamais répondre.
Les retraités
Ils étaient les plus patients.
Ils écrivaient lentement. Écoutaient vraiment. Souriaient souvent. L’apprentissage n’était pas une obligation — mais un geste. Une manière d’habiter le temps restant.
L’un d’eux me dit un jour :
« English… not important. Meeting people… important. »
C’était peut-être la phrase la plus vraie de Nova.
Fragments
Parfois, quelque chose passait entre nous.
Un silence partagé.
Un rire sincère.
Une fatigue reconnue.
Puis la structure reprenait le contrôle : horloge, manuel, phrases simples, temps découpé.
Nova vendait des mots.
Mais ce qui circulait vraiment — c’était autre chose :
La solitude.
Le désir d’ailleurs.
La fatigue d’exister dans un rôle.
Nous étions tous — professeurs comme élèves — légèrement déplacés hors de nous-mêmes.
Et peut-être pour cela, parfois, humains.
Portrait — Y.
Elle entra un soir d’hiver, sans bruit.
Rien, au premier regard, ne signalait la richesse.
Manteau sombre. Écharpe simple. Regard fatigué. Mais une manière d’occuper l’espace — discrète, assurée — trahissait une vie de décisions, de pouvoir, d’argent ancien.
Y. avait soixante-cinq ans.
Elle parlait français, espagnol, anglais — sans effort. Les phrases coulaient avec précision, presque sans accent. Une femme du monde. Une femme qui avait vécu partout — et nulle part.
Elle disait apprendre l’anglais « pour rester vivante ».
Je compris plus tard ce que cela signifiait.
Ses mains tremblaient légèrement quand elle écrivait.
Son regard, parfois, se vidait brusquement — comme si quelque chose en elle s’éteignait par moments.
Mais elle revenait toujours.
Toujours à mon cours.
Puis un soir, elle me demanda :
— « Drink ? »
Nous avons bu.
Un bar discret. Lumière basse. Conversation fluide. Elle parlait de Monaco, de finance, de solitude, de voyages, de pertes. Une vie immense — mais sans centre. Sans ancrage.
Avec elle, je n’étais plus professeur.
Nous étions deux êtres déplacés.
Après l’effondrement de Nova, elle me proposa de rester chez elle.
J’acceptai.
Son appartement était vaste, silencieux, presque vide. Luxe sans chaleur. Rien d’inutile. Rien de vivant. Mais elle me regardait comme si ma présence recréait un mouvement dans son monde figé.
Très vite, elle parla d’un projet.
Créer une ligne de vêtements.
Jeans. Étoles. Textiles mêlant Japon ancien et modernité.
Kimonos recyclés. Matières vivantes. Mémoire transformée.
Elle disait :
— « You see things. You have ideas. »
Elle croyait en moi — réellement.
Et pour la première fois, je crus aussi.
Un associé entra dans le projet : nippo-péruvien.
Sa mère, couturière à Lima.
Je partis sélectionner des kimonos anciens — tissus magnifiques, usés, chargés de temps. Je voyais déjà les formes, les lignes, les vêtements à naître.
Le projet prenait corps.
Y. finança la boutique.
Tout semblait possible.
Puis, lentement, quelque chose se fissura.
Les kimonos n’arrivèrent jamais.
Retards. Silences. Décisions obscures.
Des choix absurdes remplaçaient le travail réel. Le projet se déformait — comme saboté de l’intérieur.
Je ne comprenais pas encore.
Puis elle vint à Paris.
Neuf heures du matin.
Vin chaud.
Regard instable.
Corps déjà fatigué.
Elle parlait trop. Riait seule. Vacillait.
Elle se rapprocha — trop. Chercha mes lèvres — comme une demande, ou une fuite.
Alors je vis clairement.
L’alcool avait pris toute la place.
Depuis longtemps.
Le projet n’était plus un projet.
Moi — peut-être — n’étais plus qu’une présence dans sa dérive.
Je compris aussi qu’elle ne cherchait pas une entreprise.
Elle cherchait à ne pas tomber seule.
Je fermai la boutique avant la catastrophe.
Sans colère.
Sans rupture violente.
Simplement — arrêter la chute.
Je ne l’ai jamais vraiment jugée.
Car derrière la richesse, les langues, le pouvoir — il y avait une femme profondément fatiguée, perdue dans un monde trop vaste, trop vide, trop silencieux.
Comme beaucoup d’entre nous.
Harue
C’est chez Bill que j’ai rencontré Harue.
Sommelière. Élégante. Présence douce, précise. Elle travaillait à Takashimaya, à Yokohama. Bill nous présenta simplement — comme on ouvre une porte.
Et quelque chose passa immédiatement.
Un choc silencieux.
Le lendemain soir, je la revis au Tree House.
Elle buvait beaucoup. Trop. Son regard flottait déjà. Elle partit tôt. Je restai avec Bill.
C’est là qu’il parla.
Sans détour. Sans précaution.
Un soir, dit-il, elle était montée à l’étage avec lui.
Un geste. Une proximité. Une nuit.
Puis il ajouta — presque léger :
— « She’s hot. »
Ce fut comme une coupure.
Pas jalousie simple.
Pas colère.
Une fracture.
Je sortis du bar — vidé.
La nuit
Dans la rue, Harue se retourna.
Elle me vit — en larmes.
Sans poser de question, elle me prit par le bras. Nous marchâmes jusqu’à un konbini. Lumière blanche. Silence artificiel. Je parlais trop, confus, blessé. Je dis des mots absurdes, injustes, violents — contre tout, contre moi-même, contre le monde.
Elle ne répondit pas.
Puis nous marchâmes encore.
Un love hotel.
Pas un geste spectaculaire.
Pas de scène.
Simplement deux êtres fragiles, blessés, cherchant un appui provisoire dans la nuit.
Après
J’aurais dû arrêter là.
Mais certaines relations commencent précisément au point où elles devraient s’arrêter.
Il y avait en elle une fêlure — comme en moi.
Une attirance.
Une dérive.
La suite fut lente — et douloureuse.
Bill
Plus tard, j’ai compris quelque chose.
Bill n’avait pas « provoqué » cette histoire. Il avait simplement été lui-même — brut, direct, sans masque — comme toujours.
Bill the Wild.
Pas sain.
Pas simple.
Mais vivant.
Et c’est souvent dans ces lieux imparfaits — bars minuscules, nuits fragiles, êtres fissurés — que commencent les histoires qui marquent vraiment une vie.
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