L'aventurière inattendue (Ép.01)
Longmount, Far West, septembre 1873.
Les premières neiges sur les sommets du Colorado marquaient la fin de son rêve sauvage. Au dîner, parmi tous les hommes de Longmount, réunis autour de la grande table de l’hôtel, aucun n’avait manifesté la moindre envie de se rendre à Estes Park. Et on déconseillait formellement à Miss Bird de faire le trajet seule. Revenue dans sa chambre poisseuse, Isabella avait conclu ainsi la lettre destinée à sa sœur.
Ma chère Henrietta, mes espérances de gagner ces hauteurs magnifiques sont réduites à néant. Dès demain, je pars pour Denver et, de là, New York puis l’Angleterre. Il sera bon de te retrouver après un an et demi de séparation.
Ses vertèbres handicapées devaient renoncer à ces solitudes escarpées. Pourtant, pesait sur sa poitrine une étrange impression. Celle de passer à côté d'un moment-clé de sa vie.
*
La porte résonna d’un coup bref.
— Miss Bird, annonça le tenancier, c'est votre chance! Deux jeunes hommes viennent d’arriver. Ils vont demain à Estes Park. Toujours décidée ?
— Oh Mr Jones ! Vous n’avez pas idée ! J’étais là à me morfondre et vous voici, tel le bon génie d’un conte.
— Un trajet de deux jours. Pas commode. Savez-vous correctement monter et galoper à cheval ?
— Suis-je donc venue ici à dos de mule, Mr Jones ?
— Eh bien non... Mais... Avez-vous quelque expérience de la montagne ?
— Grand Dieu ! J'ai gravi un volcan de plus de 13000 pieds, n'est-ce pas assez?
Jones hésitait, se dandinant d’un pied sur l’autre.
— C’est entendu, M’dam’... Je m’en vais rassurer les deux jeunes hommes.
Il sortit, laissant Isabella à sa joie, un grand sourire aux lèvres. Un doute, pourtant, s'immisçait. Sa mauvaise chute de cheval à Canyon, quelques jours plus tôt, lui laissaient de méchantes douleurs. Elle espérait ne pas trop grimacer devant ses partenaires providentiels.
*
Le lendemain matin, les deux garçons détaillèrent son costume de voyage d'un air étonné. Sa longue jupe recouvrait un pantalon bouffant resserré au-dessus des bottes. La veste mi-longue contenait le nécessaire en cas d’urgence. Mais, pour ces jeunes hommes, la jupe était le point central de tout son être, sa définition-même. Ils eurent tôt fait de lancer un galop à travers la prairie.
Le cheval d’Isabella révéla heureusement des trésors de légèreté et vint se placer crânement en tête du convoi. La jupe était oubliée. Les jeunes gens évoquèrent les 13140 pieds du Long Peak, gravis cinq ans plus tôt par un certain Byers. Ils regardaient à peine le paysage, inexorablement attirés par la crête du Pic. Isabella, elle, sentait son âme s'ouvrir. L’air d’une pureté cristalline ciselait la moindre de ses cellules. Les carmins et les verts profonds, les ravins sombres et les pierres rouges l'exaltaient. Elle frémissait parfois devant les à-pics de 600 m. Mais son cheval avançait d’un pas sûr, traversant les remous de la Saint-Vrain sans une hésitation, laissant négligemment dévaler les cailloux au fond des précipices.
*
Au bout d’un long ravin, apparut enfin l'entrée d'Estes Park. Une cabane de rondins grossiers laissait échapper de la fumée. Les environs étaient encombrés de carcasses d'animaux et de cornes d'élans. Un gros chien de berger gardait farouchement la porte. Un homme émergea de la cabane en grognant.
Vêtu d'un costume de chasse hors d'âge, son visage était tout aussi saisissant. La moitié droite lacérée par les griffes d’un fauve contrastait avec la partie gauche, fort belle, où un iris bleu acier détaillait la petite Lady tombée du ciel.

Interprétation de l'apparence de James Nugent
James Nugent était connu dans tout le Far West. Autrefois redoutable tueur d’Indiens, « Rocky Mountain Jim » était désormais trappeur et guide à Estes Park. Avec galanterie, il apporta un peu d’eau dans un pot cassé, s’excusant d'accueillir aussi mal une dame respectable.
Il finit par interroger les jeunes hommes sur les raisons de leur venue.
— C’est donc celui-là que vous voulez ? demanda-t-il en désignant du menton le Pic de Long.
— Pour sûr. Nous avons l’expérience et tout le matériel nécessaires.
Jim émit un rire rocailleux et détourna les yeux vers Isabella.
— Milady, m’accorderez-vous le plaisir de vous aller voir ? Envisagez-vous des promenades dans Estes Park ?
— Je ne souhaite rien tant que découvrir ce coin sauvage. Aussi loin que je puisse aller.
— Je vous emmènerai aussi loin que possible, Miss Bird.
Ses manières de gentleman et son accent anglais contrastaient avec sa voix grave et son allure de desperado. Troublée, Isabella fut soulagée de reprendre la route.
Le petit groupe emprunta une piste à travers une prairie d’herbe grasse. Apparut bientôt le ranch de Griffith Evans, avec ses deux corrals. La bâtisse, plus vaste que la cabane de Jim, en partageait l’aspect rustre de gros rondins mal jointés. Dans la pièce principale, quelques hommes fumaient, allongés par terre près de l'âtre où des troncs de pins diffusaient une odeur de résine. Griffith Evans proposa à Isabella une cabane individuelle, à deux minutes de là, et un accord : six dollars par semaine, le gîte et le couvert en échange de quelques heures de cuisine et de ménage.
La cuisine et le ménage seraient pour plus tard. Dès le lendemain, Rocky Mountain Jim l’attendait devant le ranch pour une première découverte des beautés du site. Les deux partenaires de voyage de la veille n’étaient pas conviés.

Dessin réalisé par Isabella Bird et inséré dans sa préface à A Lady's Life in the Rocky Mountains
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Commento (2)
Alexandre Leforestier 2 ore fa
Dans ma PAL du WK ! ))
Pèire Cazals 2 ore fa
Une jolie plume pour ce début de récit.
Line Marsan 2 ore fa
Ah oui ? Je ne sais pas... Pas très contente de moi. Bon, ce n' est pas comme si d'habitude j'étais super contente de moi, mais enfin... Merci en tous cas. 🌿