L'Aventurière inattendue (Ép.01)
Les premières neiges marquent la fin de son rêve sauvage. Au dîner, aucun des hommes n’a souhaité l’accompagner à Estes Park. Elle doit leur faire peur, la minuscule lady, avec ses manières anglaises et son regard d’eau glacée. Ou bien c’est la montagne qu’ils préfèrent voir de loin. Deux ou trois remarques sur le trajet périlleux ont enterré l’éventualité d’y aller seule.
Revenue dans sa chambre poisseuse, Isabella ouvre la fenêtre pour écouter la nuit s'en venir de la plaine. Il est temps de conclure sa longue lettre.
Ma chère Henrietta, mes espérances de gagner ces hauteurs magnifiques sont réduites à néant. Dès demain, je pars pour Denver et, de là, New York puis l’Angleterre. Il sera bon de te retrouver après vingt mois de séparation. Telle est ma consolation, ma sœur bien-aimée : te revoir enfin.
Le regard ailleurs, Isabella revoit l’Australie, la Nouvelle-Zélande, les merveilleuses îles Sandwich du haut du Mauna Loa. Une douleur dorsale fulgurante lui arrache soudain une grimace. Son dos se souvient.
Peut-être Estes Park est-il la prétention de trop. Peut-être lui rirait-on au nez, là-bas, si elle envisageait de gagner les hauteurs. Sa santé précaire se rappelle à elle et lui fait monter la bile aux lèvres. L’amertume de passer à côté de son rêve.

Photographie de la rue principale dans les années 1870, issue des archives du musée de Longmount, Colorado.
*
La porte résonne d’un coup bref. Le tenancier de l’hôtel avance prudemment un pied dans la chambre. Il est sans fioriture, mais jovial, rond de corps et d’esprit.
— Miss Bird, c’est votre chance ! Deux garçons viennent tout juste d’arriver. Ils vont demain à Estes Park. Toujours décidée ?
— Oh, Mister Jones, quelle nouvelle ! Vous n’avez pas idée ! J’étais là à me morfondre et vous voici, tel le bon génie d’un conte !
L’hôtelier commence une phrase, puis s’interrompt, cherche ses mots.
— Un trajet éprouvant, finit-il par dire. Escarpé, Miss Bird, très escarpé. Savez-vous correctement monter et galoper à cheval ?
— Suis-je donc venue ici à dos de mule, Mister Jones ?
— Oh Milady, je ne voulais pas vous offenser… Mais… C’est que… Avez-vous quelque expérience de la montagne ?
— Grand Dieu, Jones ! Un volcan de 13 000 pieds, n’est-ce pas assez ?
Il n’a jamais entendu parler des îles du Pacifique dont elle revient. Il hésite encore, se dandinant d’un pied sur l’autre.
— C’est entendu, m’dam. Bon… Je m’en vais rassurer les jeunes hommes.
Les marches de l’escalier craquent. Les pas s’éloignent. Isabella sourit en se disant que le destin n’est pas si rosse. Dieu soit loué ! Elle va pouvoir découvrir ce coin sauvage, réputé jusqu’à San Francisco. Elle arpente la chambre, vérifie ses quelques affaires, sort son nécessaire de couture et, sous la lumière jaune de la lampe à pétrole, entreprend de réparer une des poches de sa veste, l’esprit ailleurs, le sourire disparu.
Sa mauvaise chute de cheval à Canyon, quelques jours plus tôt, lui laisse de méchantes contusions. Si ses partenaires providentiels sont à l’affût de la moindre faiblesse, cela pourrait alourdir considérablement les deux jours de trajet. Elle chasse cette idée d’un mouvement de tête et s’exclame « Estes Park ! »
*
Le lendemain matin, sur le trottoir de planches où elle attend sa monture, les deux garçons détaillent sans vergogne son costume de voyage. Sa longue jupe, qui recouvre un pantalon bouffant resserré au-dessus des bottes, semble le point central de tout son être, sa définition même. Isabella ne serait pas surprise qu’ils veuillent tester d’emblée ses capacités de cavalière.
Les hommes sont si prévisibles. Sitôt la prairie rejointe, ils lancent un galop endiablé. L’occasion pour elle de tester ce cheval. Il révèle des trésors de légèreté, et vient se placer crânement en tête du convoi. Au passage, le regard appuyé de la lady refroidit les jeunes coqs.

Dessin réalisé par Isabella Bird et inséré dans sa préface à A Lady's Life in the Rocky Mountains
Les jeunes gens profitent des passages faciles pour évoquer le Longs Peak, vaincu cinq ans plus tôt par un certain Byers. Une fièvre mêlée de gravité s’empare d’eux dès qu’ils aperçoivent le géant de 13 140 pieds. Le reste du temps, le paysage les désintéresse. Et leur conversation est assommante.
Seule à seule avec sa monture, Isabella les laisse partir devant, toute entière offerte à l’air cristallin, aux débauches de carmins et de verts profonds, à l’émoi des ravins sombres et des cimes acérées. Elle frissonne parfois devant les à-pics de 600 m. Mais son cheval avance d’un pas sûr, traversant les remous de la Saint-Vrain sans une hésitation, laissant négligemment dévaler les cailloux au fond des précipices. Enivré de beauté, le cœur de la lady cogne contre sa cage.
*
Après deux jours de trajet, au bout d’un long ravin, apparaît enfin l’entrée d’Estes Park. Une pancarte sommaire, une cabane de rondins grossiers et, au sol, des carcasses d’animaux et des cornes d’élans. Un gros chien de berger grogne devant cette sorte de tanière. Un homme sort, prêt à lui lancer un coup de pied. En voyant la cavalière, il se ravise et approche.
Son visage est d’un contraste saisissant. La moitié droite, borgne et lacérée par les griffes d’un fauve. La partie gauche, fort belle, où un iris bleu acier détaille la lady tombée du ciel.
Rocky Mountain Jim, célèbre tueur d’Indiens, est connu dans tout le Far West. Les garçons l’ont évoqué en chemin. C’est pourtant un autre homme devant Miss Bird. Devenu guide à Estes Park, il mélange une allure de desperado et des manières de gentleman. Il vient déposer entre ses mains un pot cassé rempli d’eau fraîche, s’excusant d'accueillir aussi mal une dame respectable.

Interprétation artistique du visage de James Nugent d'après les descriptions d'Isabella Bird.
Article de Margolee Pemberton sur le site officiel d'Estes Park.
Isabella ne peut s’empêcher d’observer son visage, de laisser la voix grave entrer en elle, avec sa diction anglaise parfaite. Cet homme est ombre et lumière, sauvage et distingué. Un infime instant, ils sont là, à se regarder dans les yeux, deux univers qui se découvrent, s’entrechoquent, s’attirent et se repoussent comme des aimants.
Rocky Mountain Jim finit par échapper aux yeux pâles. Il se souvient des deux jeunes hommes.
— C’est celui-là que vous voulez ? demande-t-il en désignant du menton le Pic de Long.
— Pour sûr. Nous avons l’expérience et le matériel nécessaires.
Jim émet un rire rocailleux et se détourne de nouveau.
— Milady, m’accorderez-vous le plaisir de vous aller voir ? Envisagez-vous des promenades dans Estes Park ?
— Rien ne me réjouit autant que de découvrir ce lieu tant vanté. Aussi loin que je puisse aller.
— Je vous emmènerai, Miss Bird. Aussi loin que vous le voudrez.
Elle frissonne. Sans doute est-ce la fraîcheur du soir.
*
Sur les indications du guide, le petit groupe reprend la piste à peine visible à travers la prairie d’herbe grasse. Isabella se retourne une dernière fois vers la cabane. James Nugent est là, immobile. Le gros chien se frotte à ses jambes ; il le caresse sans quitter les voyageurs des yeux.
Le ranch de Griffith Evans apparaît bientôt. Le soleil a disparu derrière la Snow Range. L'ombre violette avale déjà la bâtisse. Plus vaste que la cabane de Jim, on y retrouve les mêmes gros rondins mal jointés. Dans la pièce principale, quelques hommes fument, allongés par terre près de l'âtre, où des troncs de pins diffusent une odeur de résine. Une soupe et un peu de bœuf séché attendent les nouveaux venus.
Isabella offre ses services pour financer son séjour. Evans, ravi de sa présence, lui propose une cabane individuelle, à deux minutes de là, et un accord : six dollars par semaine, le gîte et le couvert, en échange de quelques heures de cuisine et de ménage.
Dès le lendemain, Rocky Mountain Jim l’attend devant le ranch pour une première découverte du site. Les deux partenaires de voyage de la veille ne sont pas conviés.
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Notice : Texte rédigé sans recours à une IAg, et inspiré par Une Anglaise au Far West, traduction française par E. Martineau des Chesnez de l'ouvrage d'Isabella Bird, A Lady's Life in the Rocky Mountains. Texte publié en premier sur Panodyssey le 19 juin 2026.
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Commento (1)
Jackie H 5 ore fa
Ne serait-ce pas une version retravaillée ? En tout cas j'aime beaucoup celle-ci 🙂
Line Marsan 3 ore fa
Si ! Je n'aimais pas assez l'autre. J'ai eu des retours intéressants sur Panodyssey. J'ai réécrit au présent. Je me sens plus naturelle au présent. Je crois que ça va devenir mon temps d'écrirure. Et j'ai réécrit en essayant d'amener à cette première rencontre. Mon côté midinette !...
Jackie H 3 ore fa
Je trouve aussi le présent plus immersif 🙂