Première partie (2010)
Première partie (2010)
Il était une fois un homme heureux, dans un vieil amphithéâtre romain, écoutant de lʼopéra. À côté de lui, sa femme aigrie, resplendissante. La soirée sʼéternisait, devant tout ces chanteurs un peu niais, accoutrés comme au bal masqué.
Alors qu’il souhaitait que tout cela se termine enfin, il vit apparaître la plus belle des cantatrices, un peu enveloppée, comme toutes les cantatrices. Tandis que le ciel se découvrait, elle ouvrit la bouche pour entamer son divin solo, arrosée, frappée par lʼéclat de la Lune. Lʼhomme heureux fut perturbé. Lʼhomme heureux fut ému. «Je nʼai jamais rien entendu dʼaussi beau», se dit-il. Lʼhomme heureux en fut si renversé, qu’il en oublia de respirer.
Ainsi, le visage bleuté, lʼhomme heureux sʼeffondra dans lʼescalier. Le spectacle dut être interrompu, et pendant qu’on le soignait, sa femme aigrie en profita pour faire rejaillir sa colère contre la vie. Prétextant que la cantatrice avait essayé dʼassassiner son mari, elle la fit enfermer pour le restant de ses jours.
Or, lʼhomme, se réveillant dans sa chambre dʼhôpital, voulu à nouveau connaître ce merveilleux sentiment. Il quémanda inlassablement, auprès de tous, de toutes, de libérer la cantatrice. Il voulu qu’elle lui chanta la mélodie qui avait illuminé sa vie. Mais la cantatrice, derrière ses barreaux, était frustrée et épuisée, jamais elle ne voulu recevoir lʼhomme.
Cʼest ainsi que lʼhomme abandonna sa magnifique femme aigrie, et ferma les yeux sur toutes les beautés de la vie. Il ne recherchait plus que cette mélodie, cette mélodie, cette tragique et éblouissante mélodie.
Et il écouta. Et il écouta. Et il écouta...
Les oreilles déployées, il cherchait inlassablement la musique qui le comblerait. Se promenant en ville, il écouta attentivement :
le charlatan : «Oyez, oyez, venez décoooooouvrir mon huile miracle, qui fait repousser les cheveux et soigne les corps aux pied!»,
les amoureux : «Mon amour… Mon amour… Mon amour…»,
les jeunes sacripants : «Nananananèreuh!»,
et le bruit du vent dans les arbres, résonant dans ses tympans.
Tout cela était certes plein de vie, mais rien ne pouvait combler son ennui. Alors, désespéré, il alla au square, sʼassit sur un banc, et attendit.
Attendit.
Attendit.
Mais quand la Lune se leva, il la contempla dʼun oeil avide, car il se souvenait de la lumière de cet astre qui avait baigné la diva. Il avait trouvé! Il avait trouvé ce qui pourrait enfin rassasier sa faim de beauté. Pour pouvoir profiter de celle-ci à tout jamais, il décida de la manger.
Cet ainsi que lʼhomme se mit en tête dʼaller sur la Lune, et de la dévorer.
Or, ce nʼétait pas chose aisée : aucun avion ne pouvait monter si haut! La NASA avait bien des fusées, mais ils avaient refusé de le laisser y aller : «Tout cela coûte bien trop cher, et patati et patata, tout cela est trop dangereux, ceci cela.».
Lʼhomme sortit furieux de la Nasa, en sʼécriant : « Si personne ne veut mʼy emmener, et bien soit, jʼirai par mes propres moyens!»
Décidé, il grimpa sur le plus haut sommet de la plus haute montagne, avec une perche. Il nʼavait de craintes : il était entrainé et dé-ter-mi-né! Face à face avec lʼobjet de sa convoitise, sans rien pour sʼinterposer, il sʼécria : «Et bien, ma jolie, mon bijou, tu es le plus beau des joyaux, la seule capable de me réchauffer le coeur plus fort que ne le ferait le soleil. Ne te fais pas de soucis, je te rejoins, et je nous unirai à jamais!».
À ces mots, notre brave homme sʼélança si fort, brisant la perche de ses bras puissants, quʼil sembla sʼenvoler. Il sʼenvola, cʼétait un exploit! Mais il retomba, très loin de sa promise. Ainsi, toute la nuit et tout le jour, il roula, descendant par le chemin la plus direct le plus haut sommet de la plus haute montagne. Quand il eut enfin retrouvé la forêt, il sʼassit, roué, les côtes douloureuses et les coudes en sang, au pied dʼun vieux pin.
Et il dormit, désespéré. Il dormit si longtemps, quʼon aurait presque pu lʼoublier. Il dormit si longtemps que certains prétendent quʼil dort encore. Mais ils ont tort.
Un matin, lʼhomme fut réveillé par un chant magnifique. Un chant si beau, si mélodieux, quʼil nʼosa ouvrir les yeux. Cʼétait comme si la Lune lui fredonnait un air joyeux juste dans lʼoreille. Il en profita, jusqu’à ce qu’il ait trop chaud : lʼhomme heureux était recouvert dʼépines de pin. Il avait dormi tellement longtemps que la forêt avait changé, que les épines des pins sʼétaient renouvelées. Se dégageant doucement les visage, il nʼaperçu ni la Lune, ni la diva. Mais levant un peu les yeux, vers les plus hautes branches, cʼest le paradis quʼil entrevu. Lʼharmonie qui lui donnait des frissons était exprimée par des spécimens quʼil nʼavait jamais cherché : des mésanges, des coqs de bruyères, des roitelets! Et encore, des geais, des faucons, des gypaètes!
Il nʼen cru pas ses yeux. Enfin, ses oreilles. À nouveau, il fut perturbé, ému, émerveillé, des myriades de sentiments et sensations défilaient dans son coeur à la découverte de ce tableau dʼune infinie beauté.
Mais cette fois, il nʼen oublia pas de respirer. Cette fois, il nʼeut pas à se faire hospitaliser. Non, cette fois, il arriva quelque chose dʼaussi incroyable que lʼenvironnement qui lʼentourait : il lui poussa des ailes, des plumes bariolées, et une indescriptible envie de chanter. Cʼest ainsi quʼil sʼenvola.
Depuis ce jour, personne nʼen a entendu parlé. Dans son bruyant Eden, jamais plus il nʼeut envie de retrouver les hommes aigris. Dʼailleurs, cʼest réciproque, qui voudrait sʼembêter à regarder, écouter autour de lui, alors qu’il sʼévapore au pied dʼun sapin?
Mais moi, je peux vous évoquer la fin de lʼhistoire. Si une nuit, vous marchez dans les sous bois, peut-être passerez-vous à côté de la demeure dʼun lièvre, et verrez alors un éclair gris filant entre les arbres. Si dʼaventure, il vous prenait de le suivre, vous guidant au bruit de ses petites pattes qui vous auront vite distancé, alors peut-être tomberez-vous sur une clairière au clair de Lune. En observant paisiblement le tableau, peut-être alors verrez-vous un ange descendre et se pavaner. Il exécutera une danse nuptiale de la plus grande volupté, une danse nuptiale qui vous charmera à court sûr, et vous poussera à le suivre dans son univers. La seule danse nuptiale qui ne se finira jamais.
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