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Chapitre 1- 13 Mars
Fiction
Tale
calendar Publicado el 15, oct, 2026
calendar Actualizado 15, oct, 2026
time 10 min
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Chapitre 1- 13 Mars

Le Dernier des Æternae

Chapitre 1: 13 Mars


Æterna, ae: animal mystérieux qui n'a pas de forme propre. Il apparaît différemment selon l’œil qui le regarde, le rendant aussi insaisissable, qu’intangible. Une légende accorde à son sang des facultés de guérison et ils sont dits immortels. Victime d'une chasse millénaire, cette espèce a été décimée, mais on raconte que le tout dernier des spécimens s'est réfugié dans les contrées inhospitalières du Grand Nord, au-delà du Mur de Glace où s'étend un pays encore jamais foulé par le pied de l’Homme.




La neige n'arrête pas de tomber. Autour de moi, tout est blanc, gris, monotone. À l'horizon, le ciel s'estompe, et se confond avec la terre, gelée, qui nargue les nuages immaculés. Même le soleil hésite à se lever sur ce pays glacé. Cela fait des jours que je me traîne dans la semi-clarté d'une aube effacée.

Il fait froid.

Je ne sens plus mon nez. J’ai beau être emmitouflé dans une tonne de fourrures disparates, je perçois toujours la morsure de ce froid infernal qui s’immisce sournoisement et semble me ronger depuis des jours.

Il fait si froid.

Cela fait des jours que je marche dans cette contrée gelée. J’ai mal aux pieds, je n’ose même pas retirer mes gants pour voir l'état de mes doigts. Du givre s’est formé sur mes cils, mes yeux me brûlent. Ils sont bruns, comme ceux de ma mère. Quand son regard plein d'amour se posait sur moi, je n’avais plus peur de rien. Je donnerai tout pour pouvoir de nouveau passer mes doigts d'enfant dans sa crinière d'onyx. Sentir la douceur de ses boucles laineuses qui triplaient de longueur quand je les étirais...

Secouant la tête, je chasse aussitôt ces souvenirs de mon esprit. Il faut absolument que je me concentre. De nouveau, je lève mon regard vers les hauteurs gelées du Mur de Glace qui me narguent depuis mon arrivée dans cet enfer. Des kilomètres d'éperons rocheux enneigés, des pentes abruptes, des sommets qui se perdent dans les nuages et surtout, un colosse de pierre et de glace qui s'élève de la terre et domine tout le reste de la chaîne de montagne pour venir défier les cieux. Un mont toujours indompté, un géant sans nom au pied duquel tant d’explorateurs se sont effondrés avant moi. Achevés par le froid des contrées mortelles du Grand Nord.

Ici, il ne règne que désolation. Aussi loin que se porte mon regard, toujours ce même paysage monotone. Un désert de glace que la Mort a choisi pour demeure. Seul un vent lacérant arpente cette contrée ravagée, seule la neige qui tombe du ciel en dansant ose se poser sur cette terre maudite. Et surtout, le silence, un silence sinistre qui s'est emparé de ce pays, à peine troublé par le bruit étouffé de mes pas chancelants.

Glissant sur une plaque de glace, je m'effondre sur le sol gelé. La neige me brûle aussitôt le visage et la morsure du froid se fait plus intense. Je trouve la force de me dresser faiblement sur un coude. Avec un râle de douleur, je parviens de nouveau à me mettre sur mes jambes fébriles et continue d'avancer.

Il fait froid.

Mes pieds traînent dans la neige, j'ai le dos voûté comme si mes épaules portaient le poids du monde alors même que j’ai abandonné mon sac vide, il y a deux jours de cela. Je suis épuisé, mais les yeux rivés sur les montagnes qui se détachent à peine du ciel gris, je continue d'avancer.

Mon ventre se met à grogner si fort que je me retourne, effrayé à l'idée qu'un prédateur m'ait suivi. Mais il n’y a rien derrière moi, le silence revient et je plaque ma main engourdie contre mon estomac douloureux qui continue de protester. Mon ultime repas remonte à une semaine, quand mon dernier chien de traîneaux est mort. La viande était gelée. Je n'étais pas parvenu à allumer un feu.

Il fait si froid.

Malgré mes efforts, je sens que mon esprit s'échappe et s'envole, loin de cette contrée désolée du Grand Nord. Je retrouve les vergers ensoleillés de mon enfance, le manoir familial et ma chambre d'enfant, à la fenêtre de laquelle je passais des heures à rêvasser en regardant l’immense forêt sombre qui marquait la fin de mon monde. Qu’il est loin ce temps où, la tête posée sur les genoux de ma mère, je l'écoutais me parler de ses voyages et de toutes ces merveilles qu'elle avait découvert.

Quand je reviens dans le Grand Nord, je me rends compte que je suis allongé sur le dos, le regard perdu dans les nuages, tandis qu'autour de moi, la neige continue de tomber en dansant.

Malgré mes efforts, je ne parviens plus à me lever. Mes forces m’ont abandonné, mon corps engourdi refuse de me répondre. Je finis par comprendre que ma route s’achève ici, dans ces plaines désolées, au pied de ce colosse de glace qui aura assisté à l’agonie de bien d’autres explorateurs avant moi.

J'ai si froid. J'aurai donc échoué. Le Grand Nord aura eu raison de moi. Je n'aurai jamais dû partir, il y a dix mois, en quête de cette chimère. Peut-être que Victoire avait raison finalement. Je ne suis qu’un bon à rien, un bien piètre explorateur qui couvre d'opprobre le nom de notre famille. Je me demande comment mon père réagira en apprenant la nouvelle. Il se contentera sûrement de lever ses yeux gris au ciel, ces yeux qui se sont toujours posés sur moi avec beaucoup de froideur. Et dire que j'ai entrepris ce voyage pour lui prouver ma valeur, lui prouver que je ne suis pas ce fils faible et indigne de porter son illustre nom. Ma mort sera donc vaine puisque j’ai été incapable de le lui ramener, le dernier des æternae.

Plus j’y pense et plus je me sens stupide. Comment ai-je pu croire que j’allais y parvenir, alors que tant d'autres avaient échoué avant moi. Je suis vraiment le dernier des imbéciles.

Alors que je sens le froid s'emparer de mon corps, s'immiscer sournoisement au plus profond de mon être, je repense à ma vie qui me laisse un goût amer en bouche. J'ai tellement de regrets. Je me sens si petit, si minuscule, si… inutile. Je n'ai rien accompli, je n'ai rien fait. Je ne suis personne.

Mère me manque tellement. Ce qui me désole le plus, c'est que je ne reposerai pas près d'elle. On ne retrouve jamais les cadavres engloutis par le Grand Nord. Dans un linceul de fourrures, j’ai trouvé mon tombeau.

Ma vision se brouille, j’ai de plus en plus de mal à respirer. Je suis épuisé et j’ai si froid… Je me sens sombrer, tout est terminé.

Mais soudain, alors que ma réalité s'estompe peu a peu, je vois quelque chose remuer à la lisière de mon champ de vision qui s’assombrit. Dans un ultime effort, je laisse ma tête lourde rouler sur le côté et je la vois.

Cette fourrure brune et cette gorge jaune-orangée. Cette petite tête aux oreilles arrondies qui surmonte un corps effilé de la tailles d’un chat. Même engourdi, mon esprit plonge dans mes souvenirs et le nom exacte de cette espèce peu connue des mustélidés me revient. Martre des pins.

Un sourire se dessine sur mes lèvres gercées et je parviens à murmurer dans un souffle des mots qui sont aussitôt emportés par le vent.

- Salut toi.

Ma voix rauque sonne étrange à mes oreilles. J’ai le sentiment que ce n’est pas la mienne.

Les oreilles de la martre se dressent sur son crâne et, à ma plus grande surprise, elle s'approche de moi jusqu’à ce que je sente son souffle chaud me chatouiller la joue. C’est agréable.

Soudain, elle se redresse et pose sa patte velue sur mon nez avant de me répondre d’une voix enjouée.

- Tu veux bien être mon ami ?


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