L'étrange magnétisme des mots
L'étrange magnétisme des mots
Il y a des mots qui nous habitent sans raison apparente.
Des mots qui n'ont rien de particulier, qui ne désignent rien d'extraordinaire dans nos vies, mais qui pourtant exercent sur nous une fascination inexplicable. Des mots qui même après répétition à en perdre leur sens gardent un charme curieux.
Pour certains (pour moi), c'est "pamphlet", pour d'autres, ce sera "crépuscule", "échalote" ou "réverbère".
Pourquoi diable "pamphlet" ?
Ce n'est pas comme si je passais mes journées à lire ou à écrire des pamphlets. Certains diraient que ce n'est même pas un mot particulièrement beau ou mélodieux.
Et pourtant, il est là, tapi dans un coin de mon esprit, prêt à surgir sans prévenir. Je le prononce parfois à voix haute, juste pour le plaisir de sentir les consonnes claquer contre notre palais.
Pam-phlet.
Deux syllabes sèches, presque rebelles. Le mot sonne comme ce qu'il désigne : un petit objet de colère, compact et percutant.
Nous collectionnons ces mots comme d'autres collectionnent des cailloux brillants.
"Apoplexie" nous plaît pour sa démesure médicale.
"Cucurbitacée" nous amuse notamment par son absurdité botanique. Notamment.
"Baliverne" nous enchante par sa sonorité désuète.
Nous ne savons même pas toujours ce qu'ils signifient précisément, et d'ailleurs, est-ce vraiment important ? Leur charme réside ailleurs, dans leur texture phonétique, dans l'image mentale floue qu'ils évoquent, dans le simple fait qu'ils existent.
C'est un peu comme tomber amoureux d'un objet inutile dans une brocante. Cette théière ébréchée ne nous servira jamais, nous n'aimons même pas particulièrement le thé, mais quelque chose dans sa forme, dans sa couleur passée, nous attire irrésistiblement.
Ah! Les mots fétiches sont nos théières ébréchées linguistiques.
Et puis il y a ce moment étrange où nous essayons de les placer dans une conversation.
Nous guettons l'occasion, nous tournons autour du pot (ou du pamphlet, encore et toujours), nous tentons de faire bifurquer le dialogue vers un terrain favorable. "Tiens, justement, en parlant de littérature engagée, les pamphlets au XVIIIe siècle..."
Nous savons que nous forçons un peu les choses, que c'est presque embarrassant, mais nous ne pouvons pas résister au plaisir de le prononcer à voix haute, devant témoin.
Parfois je me demande si les autres aussi ont leurs mots secrets.
Si vous avez aussi des mots qui vous inspirent et vous obsèdent.
Si ce collègue de bureau ne cache pas une passion inavouable pour "parallélisme" ou si ce voisin ne vocalise pas "virevolter" dans sa voiture.
J'imagine un monde parallèle où les gens s'échangeraient leurs mots préférés comme des cartes à collectionner : "Je te donne deux “pamplemousse” contre un “pamphlet”."
Le plus absurde, c'est que ces mots finissent par nous définir un peu.
Si nous devions nous présenter non pas par notre métier ou nos hobbies, mais par nos mots fétiches, que diraient-ils de nous ? Que nous aimons les sonorités rugueuses ? Que nous avons un faible pour l'outrance littéraire ? Ou simplement que nous sommes d'étranges créatures qui trouvent du réconfort dans l'arbitraire du langage ?
Peut-être qu'au fond, cette fascination pour certains mots est notre façon à nous de réenchanter le quotidien.
Dans un monde où nous parlons surtout pour communiquer, pour transmettre des informations utiles, ces mots-là n'ont pas besoin de justification. Ils sont là pour le plaisir pur, gratuit, de leur existence sonore. Ils sont nos petites rébellions linguistiques, nos jardins secrets phonétiques.
Et si quelqu'un nous demande pourquoi "pamphlet", nous haussons les épaules.
Parce que.
Parce que pam-phlet.
Parce qu'il n'y a pas toujours besoin de raison pour aimer les choses, même les mots.
Surtout les mots.
Pamphlet.
Pam-phlet.
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Bernard Ducosson hace 19 días
Pour ma part, quand les mots n'ont pas de secrets, le fait de les mettre au pluriel me fait douter de moi-même. Alors sadiquement je les dissèque jusqu'à les faire pleurer. Ainsi de dévoiler un secret bien gâché !
Parallaxe Media hace 19 días
J'aime cette approche et j'avoue ne pas avoir pensé à les passer au pluriel.
Ciel, « pamphlets » me paraît bien plus disgracieux, presque faux, comparé à « pamphlet ».
Bernard Ducosson hace 19 días
Est-ce censé ne pas être sensé, en finissant par là paresse ?
Parallaxe Media hace 19 días
Je suis fan de votre façon d'écrire. Ça y est, c'est dit.
Bernard Ducosson hace 19 días
Extrèmement honoré. Merci
Jackie H hace 19 días
Alors si je dois ajouter mon vrai grain de sel à la discussion, je dirais que mes mots secrets sont plutôt des prénoms. Des prénoms, parfois des noms de famille, inspirés par la fiction ou par le réel, à partir desquels j'invente des personnages pour lesquels j'imagine des histoires, dans le secret de ma tête. Des noms que je crains illégitimes parce qu'inexistants dans la réalité, mais qui résonnent comme une vibration qui vise de l'extérieur le plexus solaire quand je les vois ou les entends se matérialiser dans le réel. Parfois jusqu'à en avoir l'impression que le réel et l'imaginaire se percutent... C'est un trouble que je fais tout pour cacher au monde extérieur.
Sinon, quand j'avais six ou sept ans, j'avais un mot tabou, c'était le mot "soif". Au lieu de dire "j'ai soif", je disais "j'ai envie de boire".
La vie est parfois bizarre quand même 🤔
Parallaxe Media hace 19 días
Comme quoi l'obsession des mots peut amener à une forme de création spontanée, entre fiction et réalité.
Un tabou lié à "Ceux de la soif" peut-être ? Plus sérieusement, c'est assez intéressant cette histoire de tabou ! Ou étiez-vous simplement déjà mue par l'envie de bien parler...
Bruno Druille hace 20 días
ARRGHHH, superbe sujet, merci.
Jalousie, jalousie... Et si comme certains magnétiseurs-guérisseurs bénis de ce "pouvoir", d'autres avaient cette fascination pour des mots, la plupart des gens n'auraient rien de tout cela !
J'adore les mots, pas au point de les triturer comme Bernard Ducosson, je fais des diagosudokus et des centrosudokus, mais je n'en ai aucun à l'esprit qui me fascinerait. Je suis frustré. Comment entrer dans cette imagination de monde parallèle ? Je pourrais avoir "jumeau", "avenir", "cosmos"... Comment le révéler ?
Parallaxe média...A l'aide !
Hé, pissez tout ( ou épi sait tout).
Parallaxe Media hace 20 días
Allez, un petit texte sur mesure pour vous :
Il y a peut-être pire que d'avoir un mot fétiche embarrassant : ne pas en avoir du tout, ou du moins le croire.
Car vous avez dit «jumeau», «avenir», «cosmos». Vous les avez cités comme on jette des noms au hasard, presque pour s'excuser, et pourtant ils sont là, précis, choisis parmi tous les mots possibles de la langue française.
Personne ne vous a soufflé «gouttière» ou «cadastre».
C'est vers ces trois-là que votre esprit s'est tourné, naturellement, comme on tend la main vers quelque chose qu'on reconnaît sans savoir pourquoi.
Peut-être que le mot fétiche ne se révèle pas toujours dans l'évidence.
Il y a ceux qui savent d'emblée, qui portent leur «pamphlet» comme un talisman conscient, et il y a les autres, ceux pour qui le mot préféré travaille en silence, tapi quelque part entre la mémoire et le désir, sans jamais vraiment se montrer à la lumière. Ni moins présent pour autant.
«Cosmos» n'est pas un mot ordinaire. Il contient l'ordre et l'infini dans la même syllabe ronde, une promesse que les choses, malgré tout, forment un ensemble cohérent. On ne choisit pas ce mot-là par hasard quand on cherche à s'expliquer.
Et «jumeau», glissé presque en passant, est peut-être le plus révélateur : c'est l'autre soi-même, le double qu'on a, qu'on n'a pas eu, qu'on imagine, ou qu'on a imaginé, la part de soi restée dans l'ombre d'une naissance différente. Un mot pour dire que nous aurions pu être quelqu'un d'autre, que quelqu'un d'autre aurait pu être nous, et que cette pensée nous fascine autant qu'elle nous trouble.
Certains collectionnent leurs mots sans le savoir, sans jamais dresser la liste ou les prononcer à voix haute devant témoins.
Cela ne les rend pas moins réels. Cela les rend peut-être plus intimes encore, gardés pour soi comme on garde une pensée qu'on n'a pas encore trouvé les mots pour formuler, ce qui, dans le cas présent, a quelque chose d'assez délicieux.
Vous n'avez pas trouvé votre mot.
Ou plutôt, vous ne l'avez pas encore reconnu.
Mais il est là, quelque part entre «cosmos» et «jumeau», et lui, il vous observe.
Bernard Ducosson hace 20 días
Forcément , le magnétisme attire les aimants !
Bernard Ducosson hace 20 días
Quand écrire à mots qu'ouverts, permet de découvrir ce qu'ils ont dans le ventre !
BRAVO
"Trop enflés et pisser tout" !
Parallaxe Media hace 20 días
Joliment dit, joliment écrit haha ! Merci à vous.
Jackie H hace 20 días
Pam-phlet. Et puis c'est tout 🙂
Parallaxe Media hace 20 días
Exactement !