Un parfum de violette
Je naquis des mains tremblantes de Paul.
À quinze ans, son âme vivait l’ivresse des premiers émois. Le sourire de Violette hantait son esprit. Il la regardait tournoyer sur la patinoire avant chaque entraînement de hockey.
Il suspendait son souffle avec elle dans les airs, ne respirant que lorsque la lame retombait en grâce sur la surface gelée.
Légère, elle virevoltait avec la délicatesse d’un papillon, sans révéler la dureté des heures de labeur. Quand elle finissait dans un tourbillon d’éclats de givre, un tonnerre d’applaudissements l’accompagnait.
L’équipe de hockey partageait l’admiration de Paul pour cette ballerine de glace.
Violette les saluait avec une révérence, puis s’éloignait en laissant flotter derrière elle la fragrance de la
fleur dont elle portait le nom.
Les dernières senteurs persistaient dans les pensées de Paul, bouleversant sa concentration. Le sifflet estompait la dernière esquisse de la jeune fille.
Paul m’avoua qu’il se retrouva seul avec Violette.
Ils échangèrent quelques paroles et quelques rires. Il plongea dans son regard bleu myosotis. Elle lui effleura la main pour lui dire au revoir.
Son cœur s’emballa. Ses jambes flageolaient. Envoûté par l’euphorie de l’instant, il se précipita chez le libraire pour choisir le décor de sa déclaration, pour me choisir.
Paul hésitait devant un camaïeu de violets. Il préféra le mauve.
Cette couleur répondait à l’élégance subtile de son aimée. Il caressa la texture de chaque papier.
Le soyeux du vélin lui rappela la douceur de la peau qui l’avait frôlée une seconde.
Paul se décida pour un en-tête orné de pensées indigo. Il prit plusieurs feuilles, deux enveloppes assorties et du buvard pour éviter les débordements. L’encre bleu iris fut l’écho du souvenir lumineux de ses yeux.
Il trouva l’huile essentielle pour m’infuser des effluves de joie dont Violette emplissait sa vie.
Il poussa le détail jusqu’à trouver un timbre avec une patineuse. Seul le rose de la robe le chiffonnait.
Paul s’assit et commença à m’écrire. Son bras tressaillit au-dessus de moi.
Il forma les deux premiers mots avec assurance : « Chère Violette ». L’encre glissait sur le papier comme les patins sur la glace.
Paul s’arrêta, se leva, fit quelques pas et se rassit.
Les gouttes qui perlaient sur son front se retrouvèrent sur moi.
Je subissais le frottement désagréable du buvard. Il épongeait l’écoulement de ses paumes moites.
Je sursautais quand il tapotait sur le bureau.
Il semblait peser chaque phrase dans sa tête. Je devinais, son poignet posé sur moi, son pouls s’accélérer ou ralentir.
Le stylo frémissait à chaque geste imprécis, Paul s’y accrochait de toutes ses forces.
Je percevais sa respiration haletante.
J’avais hâte qu’il révèle ses sentiments pour me donner une fin. Il me termina dans la nuit en m’appliquant une touche de parfum avant de m’insérer dans l’enveloppe.
Quelques jours après, Paul se rendit à la patinoire.
Il m’avait blottie dans la poche, contre sa poitrine, avant de m’envoyer dans la boîte aux lettres.
Il croisa le sourire de Violette qui l’enchanta.
Enhardi par cette image, il se lança déterminé dans l’entraînement. L’amour lui donnait de l’allant.
Je sentais ses muscles se nouer.
Ses patins et sa crosse crissaient sur la piste. Ses coéquipiers s’étonnaient de sa fougue.
Paul libérait ses émotions comme il l’avait fait en me rédigeant.
La séance se terminait bientôt. Paul l’aperçut dans les gradins.
Soudain, il ralentit quand une silhouette s’approcha d’elle et la prit dans ses bras.
Il continua à avancer, mais resta figé sur cette vision. Hugo, son capitaine, embrassait Violette.
Paul cria.
Aveuglé par la douleur, il ne vit pas arriver le mur et s’effondra sur le sol.
Coincée contre lui, j’entendis son corps défaillir.
Hospitalisé et meurtri, Paul ne voulut voir personne.
Il me contemplait pensif.
Mon odeur se dissipait, mais pas les fêlures de Paul.
Il fit le vide autour de lui. Il éteignit son téléphone.
Paul me relisait sans cesse. Les plis sur le papier marquaient son être au fer rouge. Il me cacha sous son oreiller et s’enferma dans une lancinante torpeur.
Paul retourna chez lui.
En rallumant son portable, il découvrit les messages de ses camarades et supprima ceux d’Hugo.
Il remarqua que Violette l’avait appelé.
Il écouta sa jolie voix en me tournant et me retournant entre ses doigts.
Elle avait été repérée et partait s’entraîner au Canada. Elle lui souhaitait un bon rétablissement.
Paul conserva cet enregistrement.
Il me dévisagea une dernière fois et me rangea dans le secret de son bureau sous un épais paquet de feuilles.
Je ne connus jamais les trajets de l’aventure postale.
Il ne reprit pas le hockey et ne retourna plus à la patinoire.
Paul tenta de se tracer une autre voie.
J’entendais parfois, dans la solitude de mon tiroir, le chuchotement féminin d’une voix.
Mon teint devenait jaune avec le temps. Mais il ne m’oublia pas, il ne l’oublia pas.
Violette brillait dans le patinage mondial.
Paul suivait toutes ses compétitions.
Il me sortait alors de ma cachette et me portait à ses narines pour retrouver le soupçon de parfum qui subsistait. Installé dans le canapé, il jouait avec moi, puis s’immobilisait à chaque figure de Violette.
À force, les pliures de ma peau de papier se déchiraient comme son âme.
Violette revint en France pour un championnat international.
Transporté de joie, Paul me prit avec lui.
Ses yeux s’éclairèrent quand elle s’avança dans une nuée de mousseline parme et de paillettes. Elle semblait envoyer un baiser vers les gradins.
Charmé, il me serra fort contre lui. Elle dansait sur la chanson « L’amour est un bouquet de violettes » modernisée pour l’occasion.
Il vivait son interprétation et me lançait en l’air à chaque triple saut réussi.
Elle prit de l’élan pour le dernier, le plus difficile, le triple axel.
Elle s’envola comme une mésange, fit un tour, puis un second, et s’écrasa sur la glace au troisième.
D’un coup, Paul se leva et hurla.
La foule terrifiée criait.
Violette gisait inconsciente.
Paul se pétrifia. Je tombai de sa main.
Les secours emmenèrent la patineuse blessée, la soustrayant à son regard.
Il resta silencieux un bon moment, puis me ramassa.
Paul me porta à son ventre. La douleur l’étreignait.
Je l’entendis prononcer quelques mots indistincts. Il avait besoin de savoir.
Il appuya avec force sur le clavier de son téléphone.
Je le voyais se concentrer sur sa recherche.
Ses gestes ralentirent quand il repéra l’hôpital où se trouvait Violette.
Il m’emporta dans sa chambre, ajouta sur moi une goutte d’huile essentielle et me glissa dans la deuxième enveloppe. Il s’habilla et se précipita à la rencontre de son premier amour.
Quand il arriva à l’hôpital, la mère de Violette le reconnut et l’accueillit avec gentillesse.
Elle le rassura sur l’état de sa fille.
Je perçus un sanglot étouffé dans sa voix.
Il posa son bouquet de fleurs à côté de la jeune fille assoupie, puis se tint à son chevet, aussi discret que le poids d’une plume.
Il attendit une éternité, attentif au moindre mouvement.
Je reposais dans sa veste.
Quand elle se réveilla, elle posa sur lui ses yeux hagards : « Qui êtes-vous ? ».
Paul ne sut que dire. Il se déroba.
En me chiffonnant, il élargit les cicatrices du vélin en même temps que les siennes.
Il se réfugia chez lui, contempla le vide et me laissa inerte.
Prisonnière de mon enveloppe, je suffoquais.
Seul le crépitement du feu me réconfortait.
La vibration de son téléphone nous fit tressauter. Un sourire se dessina sur son visage. Violette l’appelait. Il décrocha et me libéra.
« Merci beaucoup pour le bouquet de violettes. C’est l’odeur qui m’a sortie de mon amnésie. Les médecins m’ont dit que la mémoire olfactive ramenait les souvenirs les plus puissants. Tu m’as guéri.
– Je t’en prie, ce fut un plaisir, répondit Paul.
– Pour te remercier, j’aimerais t’inviter à mon mariage le mois prochain. Tu te souviens d’Hugo ? Il m’a suivi au Canada et je vais l’épouser. Je t’envoie un faire-part. Quelle est ton adresse ? … »
Paul enleva le portable de son oreille.
Aucun mot ne sortait. Il m’observa.
Je sentis son cœur se froisser quand il me transforma en boule de papier.
Il me lança d’un geste vif vers la cheminée.
Ma vie s’acheva dans une odeur de violette brûlée.
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