Chapitre 2
Musique : Holocen - Bon Iver
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Levi
Je pensais que je n'y repenserais pas.
Les lectures publiques ont quelque chose de répétitif : une salle quelques questions, des sourires, des livres signés. Les visages se mélangent vite. J'ai appris à ne pas m'y attarder. Sinon on finit par écrire pour un regard précis, et je refuse ça.
Pourtant, en rentrant chez moi ce soir-là, ce n'est pas la salle que je revois. C'est elle.
Pas son visage dans son ensemble. Plutôt sa posture. Droite. Immobile. Comme si elle refusait de se laisser absorber par l'ambiance. Elle ne cherchait ni approbation ni proximité. Elle voulait comprendre — ou me contredire — et elle l'a fait sans agressivité, ce qui est sans doute ce qui m'a le plus déstabilisé.
Chez moi, je pose mon sac, j'ouvre une fenêtre. L'air est froid. J'essaie de penser à autre chose, mais je me surprends à reprendre mon livre. Je retrouve le passage. Je relis la scène.
Elle fonctionne. Je le sais.
Je ne l'ai pas écrite à la légère. Je ne crois pas aux grandes déclarations par facilité. J'écris des instants, pas des dogmes.
Alors pourquoi est-ce que sa question me revient avec autant d'insistance ?
Ce n'était pas une attaque. C'était pire. C'était une mise à l'épreuve.
Je referme le livre avec un léger agacement. Je n'ai rien à prouver à une inconnue qui sort de nulle part.
Le lendemain, je tente d'avancer sur mon nouveau manuscrit. Les phrases viennent moins facilement. Je ne bloque pas vraiment, mais je me relis davantage. Je coupe. J'allège. Je traque les formulations trop pleines, trop définitives.
Je me dis que c'est une coïncidence.
En fin d'après-midi, je passe à la maison d'édition pour signer quelques exemplaires supplémentaires. Je pourrais demander qu'on me les fasse livrer, mais je préfère y aller. Je prétends que c'est plus simple.
En entrant dans l'open space, je la vois immédiatement. Elle est assise à un bureau près de la fenêtre, penchée sur un manuscrit. Elle annote avec une concentration presque sévère. Elle ne relève pas la tête tout de suite.
Quelqu'un derrière moi l'appelle :
— Hyuna, tu peux me renvoyer la dernière version du chapitre trois ?
Elle répond sans lever les yeux :
— Oui, je te l'envoie dans cinq minutes.
Hyuna.
C'est un prénom plein de charme, il lui va très bien. Je le retiens sans grande difficulté.
Quand elle finit par me voir, elle ne semble ni surprise ni particulièrement ravie.
— Bonjour.
— Bonjour.
Sa voix est identique à celle de la librairie. Stable. Mesurée.
Je signe les livres dans une salle à côté, mais je sens sa présence dans la pièce d'à côté comme un courant discret. Quand je reviens vers l'open space, elle est toujours à son bureau. Je pourrais partir. Au lieu de ça, je m'arrête.
— Vous corrigez ou vous traduisez ? je demande.
Elle relève les yeux.
— Les deux. Ça dépend des jours.
— Et aujourd'hui ?
— Traduction.
— Quelle langue ?
— Coréen.
Elle referme son dossier, comme si elle m'accordait toute son attention, mais sans empressement. Elle se lève doucement, impossible de savoir si elle est calme ou contrariée; ses traits restent indéchiffrables, et vient me faire face en passant devant son bureau. Elle me tend la main.
— Hyuna Park.
Notre poignée de main se fait professionnelle et douce à la fois.
— Levi Moreau, enchanté que nous nous présentions officiellement.
— Je sais qui vous êtes, dit-elle d'un sourire rempli d'ironie, vous êtes venu vérifier si vos phrases tiennent toujours ? ajoute-t-elle.
Il y a quelque chose de presque imperceptible dans son ton. Pas une provocation. Plutôt un rappel.
— Elles tiennent, dis-je. Je me demandais simplement si vous aviez trouvé la nuance que vous cherchiez.
Elle incline légèrement la tête.
— La nuance n'est pas quelque chose qu'on trouve. C'est quelque chose qu'on accepte.
Je la regarde un instant. Elle ne cherche pas à me déstabiliser cette fois. Elle parle comme si la conversation n'était pas un jeu.
— Accepter quoi ?
— Que certaines phrases peuvent être sincères et pourtant maladroites. Ou vraies et pourtant trop lourdes.
Je sens mon ego se tendre, mais pas comme l'autre soir. Pas en défense. Plutôt comme une vigilance.
— Vous pensez que j'écris des phrases trop lourdes ?
— Je pense que vous écrivez des phrases très sûres d'elles.
Elle ne dit pas que c'est un défaut. Elle me laisse le décider.
Je m'appuie contre le bureau en face du sien.
— Et ça vous dérange ?
Elle hésite. Pas longtemps. Juste assez pour que je remarque qu'elle choisit ses mots.
— Disons que ça m'interroge.
Ce n'est pas la réponse que j'attendais.
Je pourrais argumenter. Me justifier. Au lieu de ça, je demande :
— Vous interrogez souvent les auteurs comme ça ?
— Seulement ceux qui semblent... très certains.
Je ne sais pas si je dois sourire.
Je comprends soudain que ce qui m'a marqué, ce n'est pas son désaccord. C'est le fait qu'elle m'ait parlé comme à un homme, pas comme à un écrivain. Elle n'a pas discuté une intrigue. Elle a questionné une position.
Et je ne suis pas habitué à ce qu'on distingue les deux.
Un collègue passe derrière elle, pose une pile de feuilles sur son bureau. Elle le remercie sans me quitter des yeux.
— Vous avez déjà regretté d'avoir écrit quelque chose ? me demande-t-elle soudain.
La question est simple. La réponse, beaucoup moins.
Je pourrais répondre non par réflexe.
Mais je pense à un ancien roman. À une phrase que quelqu'un m'a reprochée un jour. Pas publiquement. En privé.
— Oui, dis-je finalement. Mais je ne l'ai pas retirée.
— Pourquoi ?
— Parce qu'elle était sincère au moment où je l'ai écrite.
— Ah ! Voilà donc, vous utilisez l'imparfait, le passé pour dire qu'elle était sincère, ce qui veut dire qu'elle ne l'est possiblement plus.
Elle m'observe, attendant ma réponse. Puis elle hoche la tête, très légèrement et rétorque :
— Alors peut-être que c'est ça, la nuance.
Je ne sais pas si elle me donne raison ou si elle me teste encore.
Je me redresse.
— Vous voyez, on finit par se rejoindre.
— Peut-être. Ou peut-être pas Monsieur Moreau. Je suis désolée mais je vais devoir couper court à notre conversation, non pas qu'elle me déplaise mais j'ai du pain sur la planche. Je vous souhaite une belle journée.
Elle rouvre son manuscrit. La conversation est close pour elle.
Je reste une seconde de trop avant de lui retourner ses politesses et de partir.
En descendant dans l'ascenseur, je me rends compte que je ne suis pas agacé.
Je suis intrigué.
Décidément, elle n'a pas l'air d'une femme à qui on peut facilement tenir tête.
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