Le syndrome de Frankenstein en géopolitique : L’art d’armer sa propre perte

Le créateur dévoré par sa propre descendance. En géopolitique comme dans le mythe de Goya, l'orgueil des puissants finit toujours par enfanter le monstre qui les détruira. Image : Saturne dévorant un de ses fils, Francisco de Goya.
L’histoire humaine est une immense thérapie de groupe qui a mal tourné. Notre plus grand drame moderne est de croire que nous pouvons planifier le chaos, cartographier l'imprévisible et domestiquer le fanatisme.
Dans les bureaux feutrés de la Realpolitik, des technocrates et des planificateurs en costume tentent simplement de calculer l'incalculable. Ils dessinent des lignes sur des cartes, financent des ombres et croient pouvoir utiliser la colère des autres pour dicter le cours du temps.
Mais l'Histoire a un humour féroce. Elle ne tolère pas les marionnettistes.
Analyse lucide d'un aveuglement universel : l'effet boomerang.
Du débat intime à la folie du monde
C’était un vendredi, très tard le soir. Comme nous en avons l’habitude avec mon frère, nous étions en train de refaire le monde.
De la splendeur oubliée de l’égyptologie aux mystères sacrificiels des civilisations mésoaméricaines, en passant par la tectonique des tribus du Moyen-Orient, notre conversation a glissé vers un vertige. Une question toute simple s'est alors imposée à nous :
Pourquoi les grands s'entêtent-ils à nourrir des bêtes sauvages pour attaquer leurs voisins, alors qu'on sait tous qu'elles finiront par se retourner contre eux pour les dévorer ?
La réponse réside dans la plus grande pathologie des empires : l'illusion du contrôle. Pour abattre un rival, la tentation est toujours la même. On refuse de se battre de front. On préfère instrumentaliser la colère locale.
On s'appuie souvent sur une minorité habile qui joue sa carte de victime professionnelle pour attirer l'attention, on l'arme comme un pion (proxy), et on se raconte le mensonge confortable que ce pion restera sagement dans sa boîte une fois la partie terminée.
C'est la version tragique de l'effet papillon. En physique, un simple battement d'ailes à un bout du monde peut déclencher un ouragan à l'autre extrémité. En Realpolitik, l'arrogance des planificateurs est de croire qu'ils peuvent maîtriser la tempête qu'ils ont eux-mêmes provoquée.
On injecte de l'argent et on distribue des armes en se berçant de l'illusion que le vent soufflera toujours vers l'ennemi. Mais les peuples ne sont pas des abstractions géographiques.
En injectant des ressources dans les veines d'une force locale, on n'achète pas sa soumission ; on finance son autonomie.
Le souffle de retour ne balaie pas seulement l'adversaire : il dévaste le joueur lui-même. Ce que la CIA appelle pudiquement le blowback (le choc en retour) n'est pas un accident de parcours. C'est une loi physique de l'esprit humain. L'idéologie survit toujours au pragmatisme de celui qui l'a financée.
Le mirage du Golfe : L'Égypte, le Qatar et la tyrannie des ondes (2011-2017)
L'Égypte de 2011 est le chef-d’œuvre de cette tragédie. Ici, point de missiles ou de chars au départ, mais l'arme la plus destructrice du XXIe siècle : le contrôle du récit.
Lorsque le vent des révoltes arabes se lève fin 2010, le micro-émirat du Qatar, ivre de sa puissance financière gambergeante, décide qu’il est temps d’acheter sa place dans l’Histoire. Doha veut devenir le pivot du Proche-Orient. Pour cela, le royaume déploie son arme de séduction massive : Al Jazeera.
La chaîne de télévision ne se contente pas de rapporter les révoltes de la place Tahrir ; elle les met en scène. Elle offre un mégaphone planétaire à la Confrérie des Frères musulmans, dépeints comme la seule alternative moderne et structurée.
En 2012, la prophétie qatarie se réalise : Mohamed Morsi est élu président de l'Égypte. Pour Doha, c'est l'extase géopolitique. Des milliards de dollars sont injectés pour soutenir un pouvoir morsi pourtant de plus en plus contesté de l'intérieur. Le Qatar pense avoir dompté le Nil.
Le réveil de la réalité

Le réveil de la réalité est souvent cruel. On peut manipuler le récit et maquiller les faits par la tyrannie des ondes, mais la Vérité finit toujours par s'extraire de l'ombre pour châtier l'arrogance de ceux qui croyaient l'avoir enterrée sous des milliards de dollars. Image : La Vérité sortant du puits armée de son martinet pour châtier l'humanité, Jean-Léon Gérôme, 1896 — Domaine public / Wikimedia Commons.
C'était omettre que l'Histoire n'est pas un plateau de télévision. L'hyper-activisme qatari et la montée en puissance d'un islamisme d'État paniquent les autres monarchies du Golfe. Pour Riyad et Abou Dabi, la Confrérie n'est pas une "alternative", c'est un arrêt de mort pour leurs propres trônes.
Le retour de manivelle est immédiat et brutal :
- La chute (2013) : Le maréchal al-Sissi renverse Morsi. Les Frères musulmans sont traqués, jetés en prison. Les milliards qataris s'évanouissent dans les sables égyptiens.
- La punition (2017) : L'Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et l'Égypte imposent un blocus total au Qatar. Le message est aussi direct qu'une bulle de bande dessinée : « Allez, tu éteins ta télé et tu ranges tes caméras, sinon on te coupe les vivres et tu es privé de dessert diplomatique ! » Pour survivre, le riche émirat doit se jeter dans les bras de la Turquie et de l'Iran, ruinant son rêve d'un leadership arabe indépendant.
Le temps des compromis
L'Histoire n'est jamais figée. Même si la plupart des dirigeants politiques agissent avec de vraies convictions et des principes solides, la dure réalité de la géopolitique finit toujours par exiger des compromis. Lors du sommet d'Al-Ula en 2021, constatant l'échec d'un blocus stérile, les belligérants ont fait la paix.
Le Qatar et l'Égypte se sont serré la main. La Turquie de l'ambitieux Erdoğan a ravalé sa fierté pour signer des contrats de plusieurs milliards avec Le Caire.
En clair, la morale de cette histoire est toute simple : ce sont les passions et les grandes idées politiques qui allument les conflits, mais c'est toujours le besoin de stabilité économique et de sécurité qui oblige les dirigeants à s'asseoir autour d'une table pour faire la paix.
La Syrie (2011-2015) : Quand on pactise avec le diable
Si le cas égyptien s'est joué à coups de chèques et de caméras, la Syrie est le théâtre sanglant de la folie des parrains.
Dès 2011, l'Occident et les puissances régionales voient dans l'effondrement syrien l'occasion parfaite de briser l'axe chiite Téhéran-Damas. Le mot d'ordre est simple : "Assad doit partir". Pour y parvenir, n’ayant pas le courage d'une guerre ouverte, ils décident d'armer n'importe qui pourvu qu'il tire dans la bonne direction.
Très vite, l'opposition laïque et modérée s'évapore. Sur le terrain, ce sont les fanatiques qui se battront le mieux. Les parrains ferment les yeux sur la dérive ultra-radicale de leurs protégés. Ils financent, arment et tolèrent des factions salafistes, persuadés qu'ils pourront les désarmer "le jour d'après".
Quelle absurdité ! Les idéologies messianiques ne se laissent pas dissoudre par un virement bancaire.

L'illusion tragique des apprentis sorciers. Pactiser avec le diable par simple opportunisme tactique revient à ouvrir la boîte de Pandore : une fois les forces du chaos relâchées dans la nature, aucun virement bancaire ni aucun donneur d'ordres ne peut refermer le couvercle. Image : Pandore, John William Waterhouse, 1896 — Domaine public / Wikimedia Commons
Nourris par cet argent, le Front al-Nosra et l'État islamique (EIIL) s'autonomisent, s'emparent des puits de pétrole et déclarent un Califat mondial en 2014. La créature rejette ses créateurs.
Le boomerang frappe alors en plein visage :
- La Turquie subit le terrorisme directement sur son sol.
- L'Europe est ensanglantée par une vague d'attentats inédite en 2015-2016.
Les parrains occidentaux se retrouvent alors obligés de monter une coalition militaire en urgence pour éteindre le feu qu'ils ont eux-mêmes alimenté.
C'est le chef-d'œuvre du pompier pyromane : on vous facture l'extincteur après vous avoir vendu les allumettes.
L’Afghanistan : Le péché originel de la guerre froide

Le réveil du géant. Quand la Realpolitik s'aveugle au point de réveiller des forces qui la dépassent pour régler une simple querelle de frontières, la créature finit par dominer l'horizon, condamnant ses propres créateurs à la fuite et au chaos. Image : Le Colosse, Francisco de Goya, début du XIXe siècle — Domaine public / Wikimedia Commons.
Ces drames ne sont pas des nouveautés. Ils découlent d'un mythe fondateur moderne : l'Opération Cyclone en Afghanistan en 1979.
Pour infliger un « Vietnam » à l'Union soviétique, les États-Unis, le Pakistan et l'Arabie Saoudite s'allient pour armer les moudjahidines. Ils n'ont pas seulement envoyé des missiles Stinger ; ils ont activement encouragé la théologie du djihad global. Ils ont réveillé un géant endormi pour régler une querelle de frontières.
Le calcul tactique à court terme fut un succès : l'Armée rouge a reculé, l'URSS s'est effondrée. Mais à quel prix ? Une fois le rideau tombé, ces combattants fanatisés et abandonnés se sont réorganisés. De cette matrice sont nés les Talibans et Al-Qaïda.
Le 11 septembre 2001, les tours de Manhattan s'écroulaient sous les coups d'un djihadisme global dont l'infrastructure s'était forgée dans ce conflit. Si la CIA n'a pas directement créé ou financé Al-Qaïda comme le prétend une légende urbaine tenace, elle a bel et bien ouvert la boîte de Pandore en finançant les réseaux et les bases militaires qui ont permis à ce monstre de grandir et de s'organiser.
La Mécanique du Choc en Retour :
- Afghanistan (1980) : L'Amérique finance le Djihad → Infrastructures logistiques → Le 11 Septembre.
- Égypte (2011) : Le Qatar finance l'Islamisme → Contre-coup militaire → Blocus de Doha (2017).
Les trois lois de la démence géopolitique
Pourquoi commettons-nous toujours la même erreur ? Parce que nos dirigeants analysent le monde avec des œillères cognitives. L'observation de ces séismes historiques nous invite à décrypter trois lois systémiques de ce désastre :
1. Le mensonge de la marionnette docile
Les planificateurs souffrent d'une arrogance psychologique fondamentale : ils croient que l'autre n'a pas d'âme, pas d'agenda propre, qu'il n'est qu'un pion disponible. C'est ignorer que l'idéologie et la foi posséderont toujours plus de souffle que le calcul opportuniste d'un bureaucrate.
2. L'illusion des flux fermés
On imagine qu'on peut ouvrir le robinet des armes et de l'argent puis le refermer à sa guise. C'est faux. Dans un écosystème en guerre, les ressources fuient, mutent, se revendent et s'autonomisent. Le tuteur finit toujours par perdre son droit de veto sur sa créature.
3. Le mythe du "méchant unique"
C'est le syndrome d'Hollywood appliqué aux affaires étrangères : identifier un coupable idéal et imaginer que sa simple élimination magique réglera tous les problèmes.
En détruisant Saddam Hussein en 2003, les États-Unis n'ont pas apporté la démocratie. Ils ont fracturé la boîte de Pandore tribale et confessionnelle de l'Irak, créant le vide étatique parfait dans lequel s'est engouffré l'État islamique. Sans l'invasion de 2003, les cellules d'Al-Qaïda n'auraient jamais pris racine dans les tribus d'Irak.
Conclusion : La géopolitique comme écosystème vivant
La Realpolitik, derrière son masque de froideur rationnelle, est en réalité une pensée profondément magique et infantile. Elle refuse de voir que le monde est un tissu vivant, interconnecté, où chaque action violente engendre sa propre force de résistance.
La véritable sagesse géopolitique n'est pas d'inventer de nouvelles manières de manipuler les colères du monde pour affaiblir un adversaire. Elle consiste à comprendre que chaque monstre que nous armons aujourd'hui finira inévitablement par frapper à notre porte demain.
Lectures complémentaires pour sortir du mythe :
- Sortir du chaos : Les crises en Méditerranée et au Moyen-Orient, Gilles Kepel, Gallimard, 2018. (Un décryptage magistral des mutations de l'islamisme et des dynamiques de pouvoir régionales post-Printemps arabe).
- La Guerre de vingt ans : Djihadisme et contre-terrorisme au XXIe siècle, Marc Hecker et Élie Tenenbaum, Robert Laffont, 2021. (Lauréat du Prix du livre de géopolitique, cet ouvrage historique analyse l'impasse stratégique des interventions et parrainages militaires occidentaux).
- Quand le Sud réinvente le monde : Essai sur la puissance de la faiblesse, Bertrand Badie, La Découverte, 2018. (Une réflexion brillante sur la façon dont les acteurs dits « faibles » retournent constamment les règles du jeu des grandes puissances).
Au-delà du vacarme de l'actualité immédiate et des réactions hâtives, prenons simplement le temps de nous arrêter. Regardons notre monde avec cette lucidité froide, non pas pour y chercher des coupables commodes, mais pour poser une seule question : quelle est la bête que nous flattons aujourd'hui, en toute bonne conscience, persuadés qu'elle n'osera jamais briser ses chaînes ? Prenez le temps de méditer sur ce silence de l'Histoire avant qu'il ne se transforme, à son tour, en tempête.
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