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Les grands dormeurs

Les grands dormeurs

Publicado el 15, mar, 2026 Actualizado 15, mar, 2026 Horror
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L’annonce était courte, presque trop. « Gardien de nuit, clinique privée, logement inclus, repas fournis ».


Julien avait relu deux fois, moins par méfiance que par incrédulité, parce que ça tombait exactement au bon moment, trois semaines après avoir quitté sa ville, après tout ce qui s’était passé là-bas, et il avait appris à se méfier des coïncidences heureuses. Mais le salaire était correct, le poste disponible immédiatement, et il n’avait plus grand-chose qui le retenait où il était.


L’entretien avait duré quarante minutes. Marc, directeur administratif, la cinquantaine souriante, une façon de poser ses mains à plat sur le bureau qui inspirait confiance, lui avait expliqué la clinique avec une fierté tranquille. Établissement privé, clientèle exigeante, séjours longue durée pour des patients qui cherchaient le calme absolu, loin des villes, loin du bruit. « On a des gens qui viennent ici pour disparaître du monde, avait-il dit avec un petit rire, et au prix qu’on leur facture les chambres, on leur doit au moins ça. » Julien avait souri. Il comprenait l’idée, disparaître du monde, recommencer, il était bien placé pour savoir ce que ça voulait dire, il en avait aussi besoin.


Le poste était simple. De 20h à 6h, il occupait le bureau d’accueil principal, gérait les accès du personnel médical de nuit, surveillait les entrées via les caméras extérieures. Huit moniteurs, tous orientés vers le parc, le parking, le portail, et la route qui menait à la clinique depuis la départementale. « L’intérieur, lui avait expliqué Marc, relevait d’un protocole de confidentialité strict, les patients avaient signé pour ça, leur intimité était contractuellement protégée, et avec tout ce qu’on entend sur la RGPD en ce moment, autant ne pas se compliquer la vie. » Julien avait hoché la tête, trouvant ça raisonnable.


Il y avait aussi le bouton.


Marc l’avait mentionné presque en passant, en désignant le panneau de contrôle à droite du bureau. Un bouton rouge, discret, logé entre le système d’interphone et le tableau des badges. « La ventilation des sous-sols, avait-il dit, vieille installation, elle a tendance à s’emballer la nuit, ça crée des vibrations dans les conduits, parfois des résonances désagréables. Si vous entendez quelque chose, le moindre sifflement, vous appuyez, ça remet le système à zéro. Simple. Sauf si vous souhaitez repartir avec des acouphènes. » Il avait posé sa main sur l’épaule de Julien en le raccompagnant, lui avait dit qu’il était exactement le profil qu’ils cherchaient, sérieux, discret, quelqu’un qui avait besoin d’un nouveau départ et qui saurait apprécier la tranquillité de l’endroit.


Julien avait commencé le lundi suivant.


Les premières nuits s’étaient passées sans incident. Le parc était silencieux, les caméras ne montraient rien d’autre que des arbres et de l’obscurité, le personnel médical arrivait et repartait avec une ponctualité presque militaire, peu bavard mais courtois, des hochements de tête, des badges tendus et récupérés. Julien avait pris ses habitudes: un thermos de café, un livre qu’il n’ouvrait presque jamais, la lumière tamisée du bureau, et cette tranquillité que sa ville ne lui avait pas offerte depuis longtemps.


Le bouton, il avait dû l’utiliser trois ou quatre fois la première semaine. Des résonances sourdes montant du sol, quelque chose entre le bourdonnement et le gémissement, la ventilation qui s’emballait comme prévu. Il appuyait, ça s’arrêtait, il reprenait son café. La mécanique était exactement aussi banale que Marc le lui avait décrit.


La troisième semaine, un mercredi soir, il s’endormit.


Pas longtemps, juste un glissement, la tête qui tombe, le livre ouvert sur les genoux. Il avait mal dormi la veille, les pensées de là-bas qui revenaient comme elles revenaient parfois, et la nuit était particulièrement calme, et la chaise était confortable, et il avait fermé les yeux juste un instant.


Ce qui le réveilla n’était pas un bourdonnement.


Il se redressa d’un coup, désorienté, le cœur battant trop vite, et mit plusieurs secondes à comprendre ce qu’il entendait. Quelque chose montait du sol, traversait le béton, les murs, et arrivait jusqu’à lui avec une clarté qui excluait toute explication mécanique. Des voix. Plusieurs, superposées, modulées différemment mais portant la même chose: une détresse absolue. Quelque chose qui déchirait parce que c’était humain, incontestablement humain, et que ça venait de sous ses pieds.


Il regarda le panneau de contrôle. Le voyant à côté du bouton rouge, qui s’allumait normalement à vert quand il appuyait, était éteint. Il appuya. Rien. Il appuya encore. Et encore. Le bouton s’enfonçait sans réponse, le système ne réagissait pas, et les voix continuaient de monter tandis que Julien insistait avec cette obstination de quelqu’un qui ne veut pas en savoir plus.


Il resta immobile une dizaine de secondes, les mains à plat sur le bureau, essayant de rationaliser ce qu’il entendait. La ventilation, les conduits, des résonances acoustiques qui pouvaient ressembler à n’importe quoi dans le bon couloir. Ça arrivait parfois, quand les conduites étaient mal dimensionnées. Mais une partie de lui savait déjà, cette partie qui avait enregistré sans les analyser tous les petits détails des trois dernières semaines, les caméras orientées uniquement vers l’extérieur, le personnel médical qui ne parlait jamais, les badges qui donnaient accès à des niveaux qu’on ne lui avait pas montrés.


Il se leva.


Le couloir qui menait aux sous-sols était à gauche du bureau d’accueil, derrière une porte qu’il n’avait jamais eu de raison d’ouvrir. Elle n’était pas verrouillée. L’escalier descendait sur deux niveaux, éclairé par des néons froids qui bourdonnaient légèrement, et les voix devenaient plus distinctes à chaque marche, perdant ce qu’elles avaient encore de mécanique pour devenir autre chose, des appels, des plaintes, quelque chose qui ressemblait à des prénoms répétés dans le vide.


Il poussa la porte du premier sous-sol.


Ce qu’il vit prit un moment à s’organiser dans son cerveau, comme ces images qu’on regarde trop longtemps et qui finissent par perdre leur sens. Des lits, des rangées, une lumière blanche et froide, des corps allongés sous des draps fins, reliés à des machines par des tubulures transparentes. Certains dormaient, ou semblaient dormir. D’autres avaient les yeux ouverts, fixant le plafond, et c’était ceux-là qui émettaient ces sons, pas des cris exactement, quelque chose de plus profond, de plus épuisé, comme si crier demandait une énergie qu’il ne leur restait plus qu’à moitié.


Il recula.


Ses épaules heurtèrent le montant de la porte et il se retourna vers l’escalier, les jambes déjà en mouvement, une pensée unique et claire : remonter, sortir, appeler quelqu’un depuis le parking, n’importe qui, la police, quelqu’un. Il avait gravi quatre marches quand quelque chose lui parvint depuis le bas, distinct cette fois, séparé de la masse sonore des autres, une voix seule qui disait quelque chose qu’il ne comprit pas immédiatement. Une syllabe répétée, et puis une autre. Il s’arrêta malgré lui parce que c’était un prénom, quelqu’un appelait un prénom. Dans le noir du premier sous-sol, ce détail humain au milieu de tout le reste lui coupa les jambes plus sûrement que n’importe quelle peur.


Il resta immobile sur les marches, une main sur la rampe froide, incapable de remonter et incapable de redescendre, le prénom qui continuait de monter vers lui comme une question. Il pensa aux corps allongés, aux yeux ouverts fixant le plafond, et comprit qu’il ne pourrait pas partir sans savoir si quelqu’un, là-dedans, pouvait encore être aidé, sans au moins regarder, sans au moins essayer, parce que partir maintenant sans faire quoi que ce soit serait une chose qu’il porterait le reste de sa vie et qu’il le savait déjà.


Il redescendit.


Il traversa le premier sous-sol sans s’arrêter, les yeux droit devant, et poussa la porte au fond qui donnait sur un second escalier plus étroit, plus sombre, dont il n’avait pas remarqué l’existence en entrant.


Il s’arrêta en bas des marches.


L’odeur l’atteignit avant que ses yeux aient eu le temps de s’ajuster à la lumière, antiseptique d’abord, cette odeur de clinique qu’il connaissait déjà depuis trois semaines, et puis autre chose en dessous, quelque chose de plus chaud, de plus organique, qui remontait par vagues et qu’il reconnut sans vouloir le reconnaître. Il posa une main contre le mur et attendit que ses yeux s’habituent.


Le deuxième sous-sol était plus petit que le premier. Moins de lits, beaucoup plus d’équipement, des machines dont il ne connaissait pas les noms alignées le long des murs, des câbles qui couraient au sol, une lumière plus crue qui ne laissait aucune ombre où se réfugier. Il avança lentement, les bras légèrement écartés, comme quelqu’un qui traverse une pièce dans le noir et craint de heurter quelque chose. Sur sa droite, des chariots métalliques portaient des instruments disposés avec soin, dans un ordre qui suggérait une logique qu’il ne voulait pas comprendre. Sur sa gauche, des étagères. Des bocaux.


Il détourna le regard presque immédiatement, retenant un réflexe émétique, et fixa le sol devant lui, respirant lentement par la bouche, essayant de ne pas nommer ce qu’il avait entrevu, essayant de maintenir entre ce qu’il voyait et ce que ça signifiait une distance qui rétrécissait à chaque seconde malgré lui.


Il était au milieu de la salle quand la lumière s’alluma dans le couloir derrière lui.


Marc se tenait dans l’encadrement de la porte, les mains dans les poches de son manteau, avec cette expression tranquille qu’il avait pendant l’entretien, cette façon de prendre toute la place sans élever la voix. Il regarda Julien, regarda la salle, regarda à nouveau Julien avec quelque chose qui ressemblait presque à de la déception, la déception mesurée d’un homme qui avait espéré mieux et qui s’y était presque attendu.


« Je vous avais dit de ne pas oublier d’appuyer sur le bouton. »


Le bureau était propre, bien éclairé, une fenêtre qui donnait sur le parc. Marc posa les deux mains à plat sur la table, sourit, et expliqua le poste avec cette fierté tranquille que Florent avait trouvée immédiatement rassurante. Clinique privée, clientèle exigeante, séjours longue durée. « Des gens qui viennent ici pour disparaître du monde, dit-il avec un petit rire, et au prix qu’on leur facture les chambres, on leur doit au moins ça. »


Florent sourit. Il comprenait l’idée.


« Le gardien précédent, ajouta Marc en se levant pour le raccompagner, a vraiment donné de sa personne. » Il posa une main sur son épaule dans le couloir. « Et je suis certain que vous aussi, vous saurez faire preuve de la rigueur nécessaire. »



Dans le deuxième sous-sol, troisième lit en partant de la gauche, Julien fixait le plafond blanc.


Il faisait froid. Il avait froid d’une façon qu’il n’arrivait pas tout à fait à localiser, des zones d’absence le long de son corps, des endroits où il cherchait une sensation et ne trouvait rien, comme appuyer sur une touche muette. Parfois il voyait des choses dans la pénombre au-dessus de lui, des formes posées sur les chariots métalliques contre le mur, et il y avait dans ces formes quelque chose de familier, une courbe, une couleur, quelque chose qu’il reconnaissait sans pouvoir tout à fait terminer la pensée.


Il ouvrit la bouche.


Le son qui sortit était lointain, épuisé, mais il monta quand même, traversa le béton et les murs et les conduits, et atteignit le bureau du gardien de nuit au-dessus, où Florent, trois semaines après son arrivée, était en train de se verser un café en regardant les caméras orientées vers l’extérieur.​​​​​​​​​​​​​​​​




~




Ce texte est né du défi #PanodysseySpark de la semaine :


« Quelqu’un a oublié d’éteindre les cris dans le sous-sol. »



~


Photo: Mads Thomsen - Pexels.

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