Chapitre I
Chapitre I
Le marché quotidien d’Iliso était un mélange constant de couleurs, d’odeurs et de sons.
Situé sur la grande place pavée, à deux rues du port encombré de navires en provenance des quatre coins du monde connu, on pouvait y trouver tout ce que l’on souhaitait : des poissons aux écailles nacrées pêchés dans les eaux qui entouraient l’île, de la volaille bruyante, des cochons noirs, des chèvres, des jus frais, des fruits et légumes gorgés de lumière, des bijoux artisanaux et des pierres précieuses, des épices rares, des tissus raffinés…
Nea fit un pas de côté pour éviter deux enfants qui jouaient à se poursuivre à travers la foule, ses lèvres charnues s’étirant dans un petit sourire amusé.
L’île de Karukera était réputée pour être le carrefour commercial du monde connu. Elle s’était enrichie au fil des années, profitant de sa place géographique stratégique sur les mers et du commerce maritime florissant.
Iliso était la deuxième ville la plus importante, capitale de Haute-Terre. Mais elle était devenue dépravée par les comportements, car grandement prisée par les pirates. Ces derniers s’arrêtaient régulièrement à son port, pour y effectuer leurs affaires de toutes sortes dans l’une des nombreuses tavernes qui bordaient les quais, tous jugeant Ubongo trop surpeuplée et trop contrôlée à leur goût.
Il n’était pas tout à fait midi que le soleil cognait déjà fort sur les nuques, plombant sa chaleur moite sur les corps habillés de tissus de couleurs vives. Les nombreux vendeurs, à l’abri sous l’auvent de leur étal, secouaient leur éventail avec flegme (ou n’importe quoi qui pouvait faire office d’éventail), interpellant par instant les acheteurs potentiels qui passaient devant eux.
Deux pièces de bronze la livre de curcuma. Sept pour un mètre de coton tissé. Trois pour un poulet boucané… Tout se vendait ou s’échangeait.
Aujourd’hui, il y avait encore plus de monde que d’ordinaire. La semaine de Madzi, qui marquait le début de la saison des pluies, devait commencer dans quelques jours—et apporter avec elle ses processions colorées à travers l’île et ses fêtes endiablées à chaque tombée de la nuit. La ville bourdonnait déjà d’excitation.
C’était une célébration réputée, même au-delà des frontières de Karukera, appréciée pour sa beauté visuelle et auditive. Presque toutes les auberges de l'île affichaient complet, les quais étaient saturés de navires aux pavillons divers, et il n’était pas rare de croiser quelques visages de haute noblesse en provenance d’autres royaumes.
Nea venait au marché une fois par semaine.
Elle se levait à l’aube pour effectuer le long trajet à pied depuis les falaises de Phiri, pour se ravitailler en choses diverses et conclure quelques affaires sous le manteau. Elle y restait pour la nuit (rarement plus), avant de reprendre la route en sens inverse dès les premières lueurs de l’aube, pour éviter au maximum la chaleur étouffante et humide qui régnait sur l’île.
Une main posée sur la dague accrochée à sa hanche, elle déambulait à travers la foule hétéroclite qui se pressait sous les rayons brûlants, observant les badauds qui se pressaient devant les étals et saluant au passage quelques visages familiers parmi les marchands.
Nea avait grandi sur Karukera. Depuis le jour où la mer l’avait recrachée sur une des plages virginales de l’île, alors qu’elle n’avait que quatre ans, c’est tout ce qu’elle avait toujours connu. Elle avait évolué au milieu de cette effervescence constante, apprenant ses codes et ses coutumes au fil des ans. Elle en avait arpenté chaque recoin, dompté chaque embûche. Aujourd’hui, elle connaissait l’île aussi bien que le fond de sa poche.
— Salut, Apiyo, elle lança dans un sourire, en s’arrêtant devant un étal abrité par un auvent rouge grenat.
La table sommaire, posée sur deux tréteaux en bois, regorgeait de petits pots en bambou remplis d’onguents et de sacs en toile de jute débordant d’herbes médicinales. Les odeurs délicates embaumaient l’air épais tout autour du stand.
— Comment tu vas, Nea ? demanda Apiyo de sa voix chaude et réconfortante.
C’était une femme grande et élancée de l’âge de Nea, avec un teint d’ocre qui s’illuminait au soleil, auréolé de longs cheveux noirs finement tressés qu’elle ornait tout le temps de petits bijoux en argent. Sa robe en coton, d’un vert vif qui rappelait la couleur d’une herbe grasse juste après une averse, dévoilait son long cou et ses épaules. Les cercles d’or qui habillaient ses poignets et ses oreilles scintillaient par instant, quand un rayon de soleil réussissait à franchir l’ombre de l’auvent pour venir les caresser.
Apiyo était la cinquième génération de sa famille à venir vendre ses produits sur le marché d’Iliso. Ses herbes et ses remèdes, cultivés et confectionnés de mère en fille depuis des années, étaient très prisés à travers l’île, autant par les locaux que par les gens de passage. Même la gouverneure Oluwaseyi envoyait régulièrement quelqu’un pour lui acheter ses produits favoris.
Nea connaissait Apiyo depuis plusieurs années maintenant. Elles s’étaient croisées pendant les festivités du carnaval annuel, alors qu’elles avaient huit ans et que Nea n’était encore qu'une famine des rues, crasseuse et sauvage. Apiyo et elle avaient fait les quatre cents coups ensemble, et Nea avait plus d’une fois trouvé refuge au sein de la famille de son amie.
C’était une des dernières personnes que Nea arrivait à tolérer dans son quotidien.
— Tu es venue célébrer Madzi ? demanda Apiyo.
— Seulement quelques affaires à régler, éluda Nea, en attrapant un des petits pots en bambou.
Elle en révisa le couvercle pour sentir l’odeur du baume onctueux qui reposait à l’intérieur—un mélange de poire, de jasmin et de citronnelle.
— Toujours le travail, soupira Apiyo avec un sourire en coin. Tu devrais te reposer un peu, de temps en temps. Prendre des vacances. Pourquoi tu ne viendrais pas à la maison pour quelques jour, pour profiter des célébrations ? Zuri demande toujours après toi.
— Peut-être une prochaine fois, déclara Nea, en reposant le pot sur la table.
— Nea, insista doucement Apiyo, tu restes enfermée dans ta case toute la semaine sans voir personne.
Une expression plus grave s’accrocha à ses traits.
— C’est pas sain.
— Je reste pas enfermée toute la semaine, corrigea Nea, d’un air détaché qui sonnait faux.
— Non, tu vas faire tes missions à droite et à gauche, rétorqua Apiyo, balançant une main dédaigneuse en l’air. C’est pas mieux.
Et quand elle disait missions, elle voulait dire faire disparaître certaines personnes de temps à autre.
— Il faut bien que quelqu’un les fasse, ces missions, lui rappela Nea.
— Je dis simplement que tu pourrais prendre un peu de temps pour toi. Pour faire autre chose que de te morfondre sur ton passé en haut de ta falaise.
— Je vais très bien, rassura Nea, avec un sourire forcé.
Apiyo pinça les lèvres en penchant la tête sur le côté, considérant son amie avec un fond de reproches coincé dans ses iris bruns.
— Zion aurait pas voulu ça pour toi, elle déclara après un silence.
— Apiyo…
Nea avait parlé calmement, mais avec une pointe d’impatience et d’agacement coincée dans le fond de la gorge.
Ce n’était pas la première fois que son amie la sermonnait sur ses choix de vie. Et elle ne lui en voulait jamais réellement. Au fond, Apiyo ne faisait que prononcer tout haut des vérités que Nea connaissait déjà. Mais elle n’avait pas besoin qu’on lui rappelle son passé. Encore moins qu’on essaie de la remettre sur le droit chemin ou une autre connerie de ce genre. Elle avait choisi cette voie consciemment depuis trois ans maintenant, et il était hors de question qu’elle s’en libère. Parce que c’était sa faute.
— OK, OK, marmonna Apiyo, levant ses mains en signe d’apaisement.
Elle lâcha un soupir découragé, comme une mère le ferait devant son enfant trop entêté, avant de tendre la main vers une caisse en bois posée à ses pieds sous l’étal. Elle en récupéra un petit paquet rectangulaire compact, d’environ sept centimètres sur cinq, enveloppé dans un morceau de lin beige. Elle le fixa un moment dans un mélange d’hésitation et de renoncement, avant de le lancer à son amie.
Nea récupéra sa commande d’un mouvement agile du poignet, la rangeant sans perdre de temps dans une des poches intérieures de sa veste en cuir. Elle sortit deux pièces d’or de sa bourse accrochée à sa large ceinture à trois boucles, qu’elle déposa sur la table devant Apiyo. Cette dernière la fixait toujours dans un mélange de gravité et de compassion, et Nea esquissa un sourire plus doux à son attention, relâchant un peu la rage perpétuelle qui occupait son corps.
Elle savait qu’elle était dure. Brusque. Méchante, même, parfois. Et elle savait aussi qu’Apiyo ne lui en tiendrait pas compte.
Mais c’était plus fort qu’elle. Elle ne le faisait pas vraiment exprès. Ou peut-être que si, au fond. C’était seulement sa façon d’être et de se protéger du reste du monde—comme un réflexe malsain, appris et digéré depuis ses premières années sur Karukera. À cette époque, elle n’avait pas le droit d’être douce et faible, si elle voulait survivre parmi les loups.
— Je pourrais peut-être passer vous voir la semaine prochaine, elle finit par proposer. Quand ça sera plus calme.
Apiyo considéra un moment les traits fins de son amie, sa peau brun-doré hâlée par toutes ces années passées sous le soleil éternel de Karukera. Son regard affûté semblait toujours sur ses gardes, toujours à guetter ce qui se passait dans la périphérie de son champ de vision. Ses épaules et ses jambes étaient verrouillées dans une tension constante, et la main qu’elle gardait sur le pommeau de sa dague était ferme, inébranlable.
Ça devenait de plus en plus difficile de discerner son amie sous toute cette montagne de férocité et de méfiance. De retrouver cette douceur qu’elle lui connaissait et qu’elle passait son temps à refouler.
Pourtant, elle était bien là, cette douceur. Dans la courbure discrète du sourire qu'elle était en train de lui offrir, et dans la façon dont les lignes de son visage s’apaisèrent subrepticement. Comme un rayon de lumière à peine perceptible, qui se laissait grignoter lentement par toute la noirceur qui hantait le reste de son âme depuis trois ans. Apiyo redoutait le jour où ce rayon de lumière disparaîtrait. Elle priait les ancêtres tous les soirs pour que son amie soit enfin libérée du fardeau dont elle s’était inutilement lestée.
— Zuri fête ses cinq ans dimanche prochain, déclara Apiyo en se radoucissant. On a prévu un grand repas avec toute la famille, au carbet de la plage de Nyanja. Tu es la bienvenue, comme toujours.
— Cinq ans, déjà ? s’étonna Nea.
— Le temps passe vite quand on reste loin de ses proches.
Nea pinça les lèvres et hocha la tête, la gorge nouée. Il n’y avait aucun reproche dans la voix de son amie. Mais Apiyo aurait tout aussi bien pu hurler que ça lui aurait fait la même impression.
— Elle serait contente de voir sa marraine, ajouta Apiyo.
— Ça serait avec plaisir, sourit Nea.
Elle chassa d’un battement de cils le voile de torpeur qui brouillait sa vision, redressant le menton pour reprendre contenance.
— Mais tu devrais quand même prendre des vacances, reprit Apiyo, cette fois avec une vigueur maternelle qu’elle utilisait clairement avec sa fille, quand cette dernière faisait une bêtise.
Nea roula des yeux au ciel. Elle allait pour répliquer à son amie, mais du mouvement mêlé à des cris de protestation retentit dans son dos, la coupant net dans son élan. Elle eut juste le temps de se retourner, avant d’être percutée de plein fouet par un corps ferme lancé à toute allure.
Elle bascula en arrière, le temps s’étirant sur une lenteur infinie pendant les premières secondes de sa chute, amplifiant ses sens… avant que ses réflexes ne prennent le dessus en un claquement de doigts. Le temps que son corps et celui de l’inconnu ne percutent le sol, elle avait récupéré sa dague à sa hanche et pivoté pour se retrouver au-dessus de lui.
L’homme étouffa un grognement de douleur quand son dos claqua contre la terre sèche, un nuage de poussière ocre virevoltant tout autour d’eux. Nea posa un genou sur son torse pour l’immobiliser, sa main tenant sa dague arrêtant la lame affûtée à un millimètre à peine de son cou. Le regard de l’inconnu s’écarquilla alors qu’il assimilait l’enchaînement rapide de la situation, son attention glissant frénétiquement entre la direction d’où il venait, le visage fermé de Nea, penché au-dessus de lui, la lame contre son cou, et les badauds qui s’étaient arrêtés autour d’eux pour les dévisager.
Physiquement, il était assez grand. Une tête de plus qu’elle, au moins—et elle était plutôt grande. Probablement le même âge, à une ou deux années près. Un corps svelte et musclé habillé de vêtements noirs qui mériteraient d’être lavés et rapiécés, le col de sa chemise ouvert sur ses clavicules et le haut de son torse. Ses cheveux d’un noir de jais étaient décoiffés, quelques mèches collées à ses tempes moites. Il avait une peau dorée légèrement brunie par un trop-plein de soleil, une bouche fine et lascive, et une mâchoire ciselée où apparaissait l’ombre d’une barbe. Ses yeux étaient deux billes ambrées, pareilles à la sève des arbres, qui scintillaient de mille feux sous le soleil haut dans le ciel.
L’homme leva ses mains en signe d’apaisement—de grandes mains aux doigts fuselés. Un anneau en argent ornait son index gauche. Nea pouvait voir des symboles délicatement gravés dans le métal.
— Salut, déclara l’inconnu dans la langue commune, un sourire canaille éclairant ses traits.
Sa voix était chaude, rauque—parsemée de richesse dans la rondeur de ses syllabes. Nea fronça les sourcils en notant son accent, mais il était trop léger pour qu’elle arrive à remettre un nom dessus.
Elle lança un regard par-dessus son épaule, trouvant rapidement les silhouettes mouvantes de quatre hommes, qui se frayaient un chemin à travers la foule compacte à grands coups de coudes et de mains gesticulantes. Vu leurs têtes, ils n’avaient pas l’air particulièrement contents…
— On fuit les problèmes ? elle demanda en reportant son attention sur l’inconnu, ses lèvres pleines s’étirant en un sourire narquois.
L’inconnu nota un léger roulement dans ses « r » et une douceur dans les voyelles longues, quand elle parla la langue commune. Quelque chose d’adorable qui contrastait avec la puissance qui se dégageait d’elle.
— J’aime bien faire un peu d’exercice avant le déjeuner, il rétorqua sans se départir de son sourire charmeur. Ça me permet de rester souple.
Nea entendit Apiyo murmurer un « par tous les dieux » extatique qui lui fit froncer les sourcils. Est-ce qu'il était vraiment en train de… flirter avec elle ?
Il y avait une certaine arrogance qui se dégageait de lui. Comme un masque qu'il semblait habitué à porter depuis longtemps. Son ton était calme, détendu, pas le moins du monde inquiété par les quatre hommes furieux qui arrivaient vers eux.
La seule chose qui trahissait son état, c’était sa poitrine qui se levait et s’abaissait sur sa respiration erratique, provoquée par sa course-poursuite, que Nea pouvait sentir sous son genou.
— Pas assez souple pour esquiver, apparemment, elle rétorqua calmement.
— C’est vous qui étiez sur mon chemin, il déclara, d’un ton faussement offensé.
Nea arqua un sourcil dubitatif, avant de relever la tête en entendant de nouvelles protestations résonner dans son dos. Les hommes continuaient de repousser la foule compacte en hurlant des ordres à tout bout de champ. Elle estima qu’elle avait moins de quarante secondes avant qu’ils n’arrivent à leur niveau.
— Vous allez me laisser partir ? reprit l’inconnu, toujours avec cette nonchalance séductrice dans la voix.
— Je sais pas, elle répliqua, d'un ton mielleux qui en avait fait trembler plus d’un. Ces types ont l’air d’avoir à cœur de vous attraper.
— Allez, soyez raisonnable. J’ai vraiment pas envie de vous faire du mal.
— Ça serait extrêmement présomptueux de votre part de penser ça, elle rétorqua tout aussi calmement.
L’inconnu lâcha un petit soupir teinté d’un sourire en coin, ses yeux ambrés analysant le visage de Nea. Il engloba les traits fins et les pommettes hautes, les discrètes taches de rousseur qui s’éparpillaient sur son nez et le haut de ses joues, les lèvres pleines à peine recourbées sur un côté—un mélange de douceur et de quelque chose de sauvage, qui rappelait qu’elle pouvait sortir les griffes à tout moment. Elle avait de longs cheveux d’un blond presque blanc, comme délavés par le soleil et l’air salé. Une partie s’était emmêlée en fines dreadlocks avec le temps, et elle les avait coiffés en tresse sévère qui dégageait son visage. Son regard était tout en lames de rasoir—deux billes acier d’un gris indéfinissable.
Chacun de ses gestes était méticuleusement calculé, depuis la dague qu’elle tenait près de son cou, juste assez pour qu’il sente le fil de la lame frôler sa peau, jusqu’à son corps fermement ancré dans l’instant présent, prêt à répliquer au moindre battement de cils.
Des années d’entraînement rassemblées dans cette simple posture, et dans la façon dont elle le fixait avec une attention toute particulière.
Et il y avait quelque chose d’autre qui se dégageait d’elle, qu’il n’arrivait pas entièrement à identifier. Une sorte d’aura invisible, ancestrale et sauvage, qui l’enveloppait et qui pulsait lentement au rythme des battements de son cœur. Comme l’écho invisible de son âme.
Mais l’aura semblait délavée, ternie. L’ombre passée de quelque chose de beaucoup plus puissant.
Dangereuse ? Sans aucun doute. Intéressante ? Foutrement que oui.
Et probablement la plus belle femme qu’il ait jamais eu l’honneur de croiser.
Il remarqua enfin le long lacet en cuir brun, enroulé deux fois autour de son cou. Une fine plaque rectangulaire en bois d’ébène, de moins de quatre centimètres de long, était accrochée au collier. Il pouvait apercevoir le sigil gravé grossièrement dans le bois.
— Mercenaire, hein ? il déclara avec un sourire mutin, son regard scintillant sous le soleil brutal. Je croyais que vous ne preniez jamais parti ?
— Faut bien se nourrir, rétorqua Nea. Quelque chose me dit que ces types seraient prêts à lâcher une jolie somme pour vous avoir.
L’inconnu pinça les lèvres en la considérant d'un regard coincé entre l’amusement sincère et un soupçon d’ennui, avant de lancer un rapide coup d’œil derrière elle. Les hommes étaient en train de franchir les derniers rangs serrés de la foule en désordre, soulevant de nouvelles protestations véhémentes à leur passage.
— Vous savez, il reprit en relevant la tête vers Nea, en temps normal, j’aurais adoré continuer cette agréable conversation. Mais…
La seconde suivante, il enroula sa main gauche autour du poignet qui tenait la dague, éloignant la lame de son cou dans un mouvement vif, avant d’envoyer son genou droit cogner contre la hanche de Nea. Elle étouffa un grognement de douleur en basculant sur le côté, et il en profita pour lui dérober son arme d’un petit coup du plat de la main contre ses phalanges.
Nea se remit aussitôt sur ses pieds sans laisser le temps à son corps de toucher le sol, se relevant sur toute sa hauteur pour lui faire face. Ses yeux lançaient des éclairs menaçants. L’inconnu tenait la lame pointée sur elle, son sourire insupportable à nouveau accroché aux lèvres.
— Peut-être une prochaine fois, qui sait ? il reprit entre deux respirations rapides.
Il lança un dernier regard aux hommes qui arrivaient droit sur eux, avant de reporter son intérêt sur Nea.
— À plus tard… Blondie, il ajouta en étirant son sourire, révélant une rangée de perles blanches.
Nea fronça le nez devant le surnom ridicule. Il fit tournoyer la dague dans sa main d’un léger mouvement de poignet, la rattrapant par le bout de la lame entre son pouce et son index, avant de la lancer vers le sol. Elle fit un pas de côté pour éviter l’arme, dardant son regard furieux sur la lame qui s’enfonçait à la verticale dans la terre sèche, juste devant ses pieds. Elle releva la tête vers l’inconnu—mais il avait déjà filé.
Moins de cinq secondes plus tard, les types lancés à la poursuite de l’étranger arrivaient à son niveau en beuglant aux passants de s’écarter, la dépassant sans un regard dans sa direction.
Le souffle court, Nea les suivit des yeux alors qu’ils poursuivaient leur route comme un troupeau de buffles essoufflés, avant de se pencher pour récupérer sa dague, l’arrachant à la terre d’un geste frustré.
Il avait de la force, elle nota, non sans une once d’étonnement. La lame avait été enfoncée jusqu’à la garde.
— Joli garçon, nota Apiyo à sa gauche.
Nea lui lança un regard en coin franchement dubitatif, la foule autour d’eux reprenant le cours normal de leur journée comme s’il ne s’était rien passé de particulier.
Les courses-poursuites étaient une chose récurrente sur Karukera.
Apiyo retroussa un coin de ses lèvres dans un sourire entendu, ses iris bruns pétillant de malice.
— Arrogant et stupide, marmonna Nea en secouant la tête.
Elle rangea son arme à sa hanche.
— Il se retrouvera bien vite avec une autre lame sous la gorge.
— Dommage, soupira rêveusement Apiyo.
Nea roula des yeux au ciel, encore agacée par ce court échange avec l’inconnu.
Mais elle était aussi un peu curieuse. Ce n’était pas tous les jours qu’elle trouvait un adversaire capable de la désarmer avec autant de facilité. Encore moins de semer tout aussi habilement (et avec autant d’entrain) le genre de traqueurs lancés à sa poursuite.
Vu ses capacités, elle aurait penché pour un soldat. Mais ses mains le trahissaient. Elles étaient soignées, et la bague à son index était beaucoup trop raffinée pour ce grade. Peut-être un membre d’une cour étrangère, alors ? Son physique lui rappelait Anshar, mais il pouvait tout aussi bien venir d’un des territoires du sud, pour ce qu’elle en savait.
— Tu sais, reprit Apiyo de sa voix chaude, quand je te parlais de prendre du temps pour toi, ce genre de spécimen entre dans le sujet.
Nea fronça les sourcils en se tournant vers son amie, la dévisageant avec un fond de dégoût qui fit plisser son nez.
— Ça te ferait pas de mal, ajouta Apiyo avec malice, en haussant les épaules d’un air détaché.
— OK, à plus tard, lâcha Nea d’une voix sans expression, en se détournant.
La mine sombre, elle se faufila parmi les badauds, le rire de son amie l’accompagnant sur plusieurs mètres avant qu’il ne soit noyé par les centaines de conversations.
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