Prologue - Nalen et Kaelis
Prologue - Nalen et Kaelis
Au commencement était le néant. Puis il y eut un son, un battement venu de partout et nulle part à la fois, et ensuite fut un souffle. De ce souffle naquit l’Innommé, un être ultime, immuable. Cette entité façonna la planète, et de son chant divin, créa d’autres êtres à son image pour assurer la délicate balance de l’équilibre de son invention. Ainsi vinrent au monde les Arcoris. Ces divinités n’étaient cependant pas aussi parfaites que l’Innommé ne l’eût souhaité. Teintées de défauts, mais aussi de qualités, chacune était unique, mais toutes étaient incomplètes. Chaque Arcoris à qui il donna vie dût trouver son équivalent, un opposé complémentaire, sans qui il ne pouvait être.
Deux d’entre elles se relayèrent, parée de leurs capes, pour tourner sans fin autour de la planète, rythmant le jour et la nuit. Sans jamais se parler ni même se voir, elles s’accordèrent pourtant afin de faire apparaître la lumière et l’obscurité décorant leurs habits en alternance. L’Arcoris de la vie et de la naissance fit grandir les premiers humains, leur accordant des rêves et des espoirs, et bien des années plus tard, son frère accueillit les morts dans ses bras, menant leurs âmes vers d’autres terres. Pour chaque réalisation de l’Arcoris de la création, son lendemain devenait fin aux mains de l’Arcoris de la destruction. À chaque projet réduit en cendres par cette entité, son double inventeur en commençait un nouveau. L’incarnation même de la vérité ne pouvait vivre sans le mensonge, et le mensonge n’existait pas sans la vérité. L’Arcoris du mouvement, qui cherchait sans arrêt à faire évoluer le monde qui avait été créé, était en lutte perpétuelle avec son opposé, celui de l’immobilité qui refusait de renoncer aux traditions et appréciait l’univers tel qu’il était sur l’instant. L’espoir s’acharnait vainement à consoler le désespoir, qui tentait de lui apprendre la dure réalité de la vie.
Ils façonnèrent le monde avec bienveillance et équilibre, en privilégiant le bien-être des mortels à leurs petits différents. Ils avaient ainsi guidé depuis des temps immémoriaux l’humanité vers un futur radieux.
Mais la balance qui était pratiquement incapable de tenir en place, c’était celle de l’ordre et du désordre. L’Arcoris de la droiture, nommée Nalen, était en lutte constante et acharnée avec Kaelis, son éternel rival du chaos.
Très proches amis au temps de la création, tous deux finirent par plonger dans une haine profonde envers l’autre, une rancœur si féroce que rien ne pouvait calmer les flammes de leur fureur. Ils se livrèrent à un combat sans fin, se déchaînant dans le monde des humains. Kaelis voulait plus de liberté et refusait d’être emprisonné par son rôle d’entité divine. Nalen était quant à elle persuadée que chaque Arcoris avait sa place et son devoir à remplir. Tous deux se disputèrent maintes et maintes fois, avant que Kaelis ne prenne une décision drastique. Il quitta ses semblables et se mêla aux humains pour fuir ses responsabilités. Lorsqu’elle le découvrit, cette décision mit Nalen hors d’elle. À ses yeux, aucun Arcoris ne devait abandonner la place qui était la sienne. L’obligation de quitter sa place pour partir à sa recherche la rendit plus furieuse que jamais. À contre-cœur, elle descendit dans le monde des humains.
Après plusieurs jours de recherche, Nalen retrouva enfin son opposé et lui ordonna de revenir parmi les Arcoris avec elle. Cependant, Kaelis refusa obstinément de la suivre, et il n’en fallut pas plus pour qu’une nouvelle dispute n’éclate. D’éclats de voix, ils échangèrent rapidement les premiers coups. Sous peu, ce fut un duel sans merci qui s’engagea.
Mais le monde des humains n’était pas conçu pour résister aux pouvoirs dévastateurs des Arcoris. La terre tremblait sans répit, les forêts étaient calcinées par des brasiers déferlant tels les vagues d’une mer déchaînée, les récoltes anéanties, les villes furent rasées et rayées de la carte pour de bon. Les montagnes se fendirent, le sol se déchira, ses éclats s’envolant et sombrant en eux-mêmes simultanément, rien ne subsistait derrière eux.
Lorsque leur affrontement prit fin, laissant les deux divinités vidées de leur énergie, le monde était entièrement ravagé. Toute sorte de vie avait été annihilée sur ce qui n’était désormais plus qu’une masse de roc, de magma et de cendre.
Les autres Arcoris décidèrent de reforger ce monde témoin des folies passées. Ils redonnèrent vie tant aux hommes qu’aux autres créatures disparues, en effaçant de leur mémoire tout souvenir des temps troublés. Ceux-ci reprirent une existence paisible, loin de soupçonner ce qui s’était produit.
Afin d’éviter un nouveau cataclysme, les Arcoris décidèrent à l’unanimité qu’il valait mieux séparer Nalen et Kaelis. La première resterait parmi ses semblables et continuerait à remplir son devoir, tandis que le second retournerait chez les humains dont il était si curieux, enfin libre de ses obligations.
Ce fut ainsi que le monde retrouva un certain équilibre, mais désormais éloignées l’une de l’autre, les deux divinités étaient condamnées à être incomplètes.
Le conteur, assis sur le rebord en pierre de la fontaine, joua les ultimes notes de musique qui accompagnaient son récit. Elles furent très rapidement suivies d’applaudissements bruyants de la petite foule qui s’était réunie autour de lui. Plusieurs spectateurs s’approchèrent pour laisser tomber quelques pièces dorées dans le chapeau posé devant lui, et l’homme les remercia d’un sourire chaleureux. Sa longue chevelure blanche retenue en queue de cheval lui donnait l’air d’un sage tout droit sorti d’un conte pour enfants, mais son visage peu marqué et ses yeux bleu clair le rendaient bien plus malicieux.
Le conteur attacha son instrument de musique à sa ceinture, puis rajusta l’une de ses bretelles avant de récupérer son couvre-chef dont le fond était maintenant tapissé de monnaie. Il versa les recettes de sa prestation dans une petite bourse qu’il accrocha aux côtés de son instrument. La foule se dispersa lentement, ne laissant apparaître plus qu’une seule et unique personne.
Il s’agissait d’une femme de sa taille, aux cheveux d’un noir de jais plutôt courts, et aux yeux sombres. Et à l’instant même où leurs regards se croisèrent, le conteur ne put s’empêcher de grimacer.
— Tiens…qu’est-ce que tu fais ici ? soupira-t-il avec désespoir, faisant tourner son chapeau autour de son doigt.
— Je viens en paix, répliqua son interlocutrice d’une voix impatiente en glissant ses mains dans ses poches. Je souhaiterais que nous conversions au calme, voilà tout. Y a-t-il un endroit moins fréquenté dans les environs ?
— Tu es littéralement dans une capitale, souffla le conteur en se tenant en équilibre, debout sur le rebord. Aucun coin n’est calme par ici.
— Dans ce cas, pourrions-nous sortir de cette ville ? insista celle aux cheveux noirs. Je préfèrerais éviter les oreilles indiscrètes.
— Bon, bon, très bien, suis-moi…
L’homme prit les devants, continuant de jouer avec son chapeau du bout de l’index. Quelques commerçants, le voyant passer sur la place, le saluèrent de la main ou lui adressèrent un sourire. Politesse qu’il rendit avec plaisir, échangeant quelques brèves salutations avec ses connaissances.
— Tu sembles très apprécié ici, marmonna la jeune femme sans cacher une pointe de mépris dans sa voix.
— Bien sûr, je suis le conteur Amari, tout le monde m’apprécie, ricana son interlocuteur d’un air condescendant, se retournant vers elle pour faire une petite révérence moqueuse.
Il l’entraîna vers un coin de la place, et se faufila dans une petite impasse. Il présenta ensuite sa main gantée vers la demoiselle d’un air faussement galant.
— Si madame veut bien se donner la peine, s’amusa-t-il en observant sa grimace dédaigneuse.
Avec un ultime frisson de dégoût, elle posa ses doigts sur les siens. Un filet de fumée noire les entoura soudainement, et lorsqu’il se dissipa, les deux individus avaient disparu.
Bien des kilomètres plus loin, en pleine campagne, ils se retrouvèrent au milieu d’un bois silencieux. Immédiatement, ils se séparèrent, comme si le toucher de l’autre était insupportable.
Amari recommença à faire tourner son chapeau, tandis que la jeune femme jetait un regard circulaire sur les alentours.
— Es-tu sûr que personne ne viendra nous interrompre ? demanda-t-elle d’un air suspicieux.
— Certain, assura le conteur. Tout le monde croit cet endroit maudit. Moi, je le trouve très sympathique. Bon, que me vaut ta désagréable présence ?
— Que mijotes-tu ? interrogea sa visiteuse sans détour sur ton cassant. Habituellement, tu vagabondes par monts et par vaux, et là, te voilà implanté tel un parasite dans la région et tu ne la quittes pratiquement pas. Éclaire-moi donc un peu, que manigances-tu encore ? demanda-t-elle avec le tact d’un représentant de l’ordre s’apprêtant à faire bastonner un suspect.
— La confiance règne, répliqua Amari avec un sourire glacial. Évidemment, il ne t’est pas venu à l’esprit que potentiellement, je voulais arrêter de voyager et que je voudrais m’installer. Pour toi, si je ne bouge plus, c’est que je prépare forcément un mauvais coup.
— Dois-je vraiment te remémorer la liste de tes…exploits ? marmonna son interlocutrice qui déjà tirait quelques feuilles de papier de la poche de sa veste.
— Non ! Non, c’est bon, l’interrompit le second en secouant la tête, j’ai encore la mémoire fraîche, merci.
— Alors ? À quelle sorte de cataclysme dois-je m’attendre cette fois ?
— Raah, mais pour une fois, je n’ai vraiment rien fait, s’impatienta le conteur avant de commencer à exécuter quelques pas de danse théâtraux. Disons que…j’attends de récolter ce que me donnera ma petite graine. Elle a eu le temps de grandir, de mûrir, et j’attends d’elle des fruits juteux et savoureux !
Face à lui, la jeune femme le fixait d’un air désespéré, un sourcil haussé. Elle semblait le prendre pour le dernier des fous.
— Comme d’habitude, tes métaphores ne signifient rien. Passée la poudre aux yeux, qu’en est-il ? grommela-t-elle avec impatience.
— Pour faire simple, sourit Amari avec des étoiles dans les yeux, je patiente pour voir émerger l’humain le plus intéressant que j’aie jamais vu. Et avec un peu de chance, il engendrera plus de chaos encore que mon précédent spécimen !
La réaction de son interlocutrice ne se fit pas attendre. Elle bondit sur lui avec une rage insoupçonnée, et le plaqua brutalement sur le sol recouvert d’herbe et de brindilles. L’homme n’eut même pas le temps de se rendre compte de sa situation, et lorsqu’il tenta de se redresser, il sentit quelque chose le retenir.
En posant les yeux sur ses poignets, il les vit entravés par deux chaînes luisant d’une lumière bleu roi, le clouant à terre. Debout au-dessus de lui, la jeune femme lui jetait un regard assassin. Ses yeux aussi sombres que ceux d’une caverne sans fond lui procurèrent un désagréable frisson. Deux mèches de cheveux avaient pris une couleur bleue surnaturelle. Et pire encore, les chaînes métalliques qui flottaient autour d’elle, comme à ses ordres, lui procuraient une aura de dangerosité imposante.
— Je te laisse une dernière chance, Kaelis, gronda-t-elle d’une voix plus grave et ferme.
— Ha. Ha. rétorqua le conteur en levant les yeux au ciel. Comme si j’allais vraiment te le dire, tu as trop la tête dans les nuages, ma vieille !
En guise de réponse, elle lui asséna un puissant coup de pied dans les côtes, lui arrachant une grimace de douleur.
— Je t’ai connu plus vif, grand-père, se moqua-t-elle avec condescendance. Mais soit, puisque tu t’obstines à garder le silence…
Elle claqua simplement des doigts, et les chaînes qui flottaient autour d’elle fondirent d’un coup vers l’homme. Pourtant, à une fraction de seconde de l’impact, il disparut, et les liens de métal se plantèrent dans le sol. Loin d’être surprise, la jeune femme releva légèrement la tête en direction des premières branches hautes.
À plusieurs mètres du sol se trouvait le conteur, son chapeau sur la tête. Sa sclérotique avait tourné au noir, et ses yeux étaient devenus aussi blancs que ses cheveux. Dans son dos avaient poussés deux immenses ailes noires, constellées de petites étoiles rouges. Mais tout sourire avait définitivement disparu de son visage, et son regard affichait une haine féroce.
— Ma patience a ses limites, Nalen, cracha-t-il avec dédain. Je te signale que tu violes les accords. Chacun reste chez soi, et là, tu traînes sur mon territoire !
— Tant que tu ne sèmes pas le chaos ! rétorqua l’intéressée avec férocité. Si tu enfreins les règles, j’en ferai de même.
— Bel esprit, madame-ordre-et-discipline ! rétorqua Kaelis en se maintenant hors de sa portée. Sauf que je n’ai vraiment rien fait ! Je ne te parle pas de ravager la planète, simplement d’une distraction purement personnelle !
La jeune femme le fixa droit dans les yeux, visiblement toujours hors d’elle, mais elle finit par prendre une longue inspiration pour tenter de retrouver son calme. Elle croisa les bras et tapota sa manche de ses doigts, comme si elle réfléchissait.
— Tss, c’est insupportable, marmonna-t-elle pour elle-même, furieuse. Je t’avertis : au moindre comportement suspect qui mettrait en danger les humains, je viendrai te chercher, et par la peau du cou !
— Ça, c’est juste une façon de dire que tu n’as pas de faits concrets à me reprocher, roucoula son interlocuteur en tourbillonnant dans les airs d’un air moqueur. Que diront les autres s’ils apprennent que tu es venue ici sans raison ?
— Détrompe-toi, ils sont au courant ! répliqua Nalen avec froideur. Je viens m’assurer que ni toi ni les autres ne troublent pas l’ordre. D’ailleurs, je prends congé. Tout le monde n’a pas ses journées à gâcher.
Elle se retourna, ses chaines lumineuses disparaissant autour d’elle telles une poignée de sable dans le vent, et commença à s’éloigner dans les bois.
— Tu m’as interrompu en plein travail ! protesta Kaelis d’un air faussement outré, se perchant sur une branche d’arbre. Tu ne laisses même pas une petite pièce pour l’artiste ?
En guise de réponse, il se vit adresser un majeur relevé sans même qu’elle ne se retourne. À peine quelques secondes plus tard, dans une brève lumière vive, sa trouble-fête disparut du bois.
— Teh ! cracha le conteur avec déception, adoptant un air boudeur. Même pas drôle, celle-là !
Soudainement, un bruit attira son attention vers une des extrémités du bois. Une personne venait d’y pénétrer, à priori plutôt jeune.
Ses ailes se déployèrent en silence, et il s’envola dans le ciel pour l’observer de loin. Kaelis esquissa un sourire amusé : voilà qui promettait un peu de divertissement.

(Dessin original d’Elysio Anemo)
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