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Le paradoxe français vu par Emir Deniz : travailler ici, exister ailleurs

Le paradoxe français vu par Emir Deniz : travailler ici, exister ailleurs

Publicado el 9, feb, 2026 Actualizado 9, feb, 2026 Economía
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Le paradoxe français vu par Emir Deniz : travailler ici, exister ailleurs

Inspiré d'une histoire vraie

Paris, février 2026


Ils travaillent dans nos hôpitaux, nos restaurants, sur nos chantiers. Ils parlent français avec leurs collègues, scolarisent leurs enfants dans nos écoles, paient leurs impôts. Pourtant, entre leur volonté d'intégration et la réalité administrative française, un gouffre s'est creusé.


"Monsieur Emir Deniz, je ne sais plus quoi faire", chronique d'un parcours du combattant

Je me souviens du premier jour où Amina est entrée dans mon bureau. C'était un matin de novembre, l'un de ces matins gris où Paris semble hésiter entre la pluie et le brouillard. Elle serrait contre elle une enveloppe kraft gonflée de papiers, ces précieux sésames administratifs qu'on accumule au fil d'un parcours semé d'embûches.

Amina venait du Maroc. Arrivée en France trois ans plus tôt avec un diplôme d'infirmière et une promesse d'embauche, elle pensait que son histoire s'écrirait facilement. Elle avait tout fait "dans les règles" – comme elle le répétait, presque pour se convaincre elle-même. Pourtant, trois ans après, elle en était à son cinquième rendez-vous en préfecture. Ou plutôt à sa cinquième tentative d'obtenir un rendez-vous.

"Monsieur Deniz, je ne sais plus quoi faire", m'a-t-elle confié, la voix tremblante. "À chaque fois, c'est la même chose. Le site plante. Les créneaux disparaissent en deux minutes. Mon employeur me demande mes papiers. Mes papiers me demandent un rendez-vous. Le rendez-vous me demande un miracle."

Ce jour-là, j'ai compris quelque chose d'essentiel : la France n'a pas qu'un problème d'immigration. Elle a un problème d'invisibilité.


La dure réalité administrative française par Emir Deniz

Je croise chaque jour des Amina. Des dizaines. Des centaines peut-être. Ils s'appellent Mohamed, Tatiana, Chen, Sofia. Ils viennent de partout et pourtant, leur histoire se ressemble étrangement.

Ils travaillent. Souvent dur. Parfois très dur. Dans les cuisines des restaurants où nous dînons. Dans les chantiers qui transforment nos villes. Dans les maisons de retraite où nos parents finissent leur vie. Dans les hôpitaux où nous naissons et où nous mourrons.

Mais entre leur volonté de s'intégrer et la réalité administrative, il y a un gouffre. Un gouffre digital, d'abord. La dématérialisation des démarches – présentée comme un progrès – est devenue pour beaucoup un mur infranchissable. Comment remplir un formulaire en ligne quand on maîtrise à peine le français ? Comment obtenir un rendez-vous quand il faut rafraîchir une page toutes les dix secondes, en espérant qu'un créneau miraculeux apparaisse ?

J'ai vu des gens pleurer devant un écran d'ordinateur. Pleurer de frustration, d'impuissance, de rage parfois. Des êtres humains réduits à un numéro de dossier, à une case à cocher, à un clic trop lent.



La richesse d'un prénom

Pourtant, derrière chaque dossier administratif, il y a une richesse insoupçonnée.

Je pense à Hassan, cet Afghan de 35 ans que j'ai rencontré l'année dernière. Avant de fuir son pays, Hassan était professeur de mathématiques. En France, il a commencé par laver des assiettes dans un restaurant du 18ème. Aujourd'hui, après deux ans de cours intensifs de français dans nos centres, il est aide-soignant dans un EHPAD de Seine-Saint-Denis. Ses collègues l'adorent. Les résidents aussi. "Il a quelque chose de spécial", me confie la directrice. "Une douceur, une patience."

Cette douceur, cette patience, c'est peut-être le fruit de son parcours. De ces épreuves qui, au lieu de le briser, l'ont transformé. Hassan n'est pas qu'un travailleur étranger. Il est une histoire, une culture, un regard différent sur le monde. Il est ce que la France peut devenir de meilleur : un creuset où les différences se mêlent sans s'effacer.

Je pense à Olena, cette Ukrainienne qui donnait des cours de piano à Kiev avant la guerre. Aujourd'hui, elle travaille dans la petite enfance. Le soir, elle continue d'enseigner la musique à des enfants du quartier. Gratuitement. "Pour ne pas oublier qui je suis", dit-elle simplement.


L'urgence d'accompagner les plus faibles

C'est face à ces réalités que j'ai décidé de créer, en complément de nos activités de formation, un service d'accompagnement administratif. Certains l'ont critiqué. "Tu profites de leur détresse", m'a-t-on dit. La vérité est plus simple : j'ai voulu combler un vide béant.

Car pendant que les politiques débattent de quotas et de durcissement des lois, pendant que les médias comptabilisent les arrivées comme on compterait des marchandises, des milliers de personnes déjà présentes sur le territoire, déjà insérées dans l'emploi, déjà intégrées dans des écoles et des communautés, se retrouvent dans des impasses administratives qui les font basculer dans l'irrégularité.

Et quand je dis "se retrouvent", je parle de travailleurs qui ont construit leur vie ici. Qui paient leurs impôts. Qui parlent français avec leurs collègues. Dont les enfants vont à l'école de la République. Mais qui, parce qu'ils n'ont pas réussi à obtenir ce fameux rendez-vous en préfecture, ou parce qu'un document manque dans leur dossier, voient leur titre de séjour refusé.


Le français, cette clé magique

La langue est devenue le nouveau Graal. Et je comprends pourquoi. La langue, c'est la porte d'entrée vers tout le reste : l'emploi, les relations, la compréhension mutuelle. Dans nos centres Polylangues, nous faisons passer des milliers de tests de français chaque année. Je vois la fierté dans les yeux de ceux qui obtiennent leur niveau A2, puis leur B1.

Mais je vois aussi l'épuisement.

Ces femmes et ces hommes travaillent souvent en horaires décalés. Ils enchaînent les heures pour envoyer de l'argent au pays, pour payer le loyer ici, pour subvenir aux besoins d'une famille éclatée entre deux continents. Et on leur demande, en plus, de devenir quasi-bilingues. Rapidement. Efficacement.

Certains y arrivent. D'autres peinent. Non pas par manque de volonté, mais par manque de temps, de moyens, de soutien. L'exigence linguistique est légitime. Mais sans les moyens qui vont avec, elle devient un filtre social. Elle trie entre ceux qui peuvent se permettre de ralentir leur rythme de travail pour étudier, et ceux qui ne le peuvent pas.


Le melting-pot, cette beauté fragile

Pourtant, malgré tous ces obstacles, quelque chose de magnifique continue de se produire. Chaque jour, dans les salles de classe de nos centres, dans les couloirs des entreprises, dans les files d'attente des préfectures, je vois la France de demain se construire.

Une France métissée, multilingue, multiculturelle. Une France où le cuisinier sénégalais discute en français avec la caissière polonaise. Où l'infirmière marocaine soigne le patient français. Où le livreur algérien croise le regard du commerçant chinois.

Ce n'est pas une France idéalisée. C'est une France réelle, vivante, parfois chaotique. Mais c'est une France riche. Riche de ces milliers d'histoires qui se croisent et s'entrelacent. Riche de ces cultures qui, au lieu de s'opposer, se répondent.

Je suis convaincu que l'immigration, loin d'être une menace, est une chance. Pas dans un discours lénifiant et hors-sol, mais dans la réalité concrète des trajectoires de vie. Ces hommes et ces femmes qui choisissent la France apportent avec eux une énergie, une détermination, un désir de réussir qui devrait nous inspirer.

Mais pour que cette richesse s'exprime, il faut arrêter de leur mettre des bâtons dans les roues. Il faut simplifier les démarches. Multiplier les heures de formation en français. Ouvrir plus de guichets. Former plus d'agents. Accepter que l'intégration ne se fait pas en un claquement de doigts, mais dans la durée.


Amina, un an après

Amina est revenue me voir il y a quelques semaines. Un an après notre première rencontre. Elle avait les yeux brillants, un large sourire. Elle venait d'obtenir son titre de séjour de dix ans.

"Dix ans", répétait-elle, incrédule. "Dix ans de tranquillité."

Elle m'a montré des photos sur son téléphone. Son fils, qui a intégré un lycée parisien. Sa mère, qu'elle a fait venir du Maroc pour quelques semaines. Son équipe à l'hôpital, où elle est maintenant considérée comme une pilier.

"Vous savez", m'a-t-elle dit avant de partir, "la France, c'est compliqué. Mais c'est chez moi maintenant. C'est ici que je construis mon avenir. Ici que mon fils grandira. Ici que je vieillirai."

Ce jour-là, j'ai repensé à tous ces visages croisés au fil des ans. À tous ces parcours cabossés. À toutes ces victoires arrachées de haute lutte. Et je me suis dit qu'il fallait continuer. Continuer à accompagner. Continuer à former. Continuer à croire que, derrière chaque dossier administratif, il y a une histoire qui mérite d'être écrite.


Une histoire française.

Emir Deniz

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