

Renaître de ses cendres
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Renaître de ses cendres
L’embrasement de la forêt avait commencé en fin de soirée. L’incendie projetait ses formes flamboyantes sur les nuances écarlates du crépuscule. Seule, une fumée épaisse et noirâtre zébrait le ciel et la terre couleur de braise.
Elle regardait avec terreur et fascination, la danse ensorcelante des flammes rutilantes qui léchaient dangereusement la maison de famille, à l’image d’un dragon qui tourmente sa proie. Les soldats du feu combattaient avec courage pour faire plier la bête féroce. La force du vent, complice du monstre rougeoyant, les fit battre en retraite et se replier. Dans sa fureur, l’animal commença à engloutir avec voracité la ferme landaise dans un craquement sinistre.
A l’intérieur d’elle-même, elle sentait se consumer ses souvenirs en même temps que la maison s’enflammait. Son cœur serré par l’angoisse battait la chamade au rythme des sirènes stridentes des camions de pompiers. Les émanations âcres du brasier irritaient sa gorge nouée. Des larmes de tristesse coulaient de ses yeux rougis par les nuées toxiques. Son insouciance s’envolait avec les vapeurs asphyxiantes. Tout son être était oppressé par la souffrance, elle suffoquait et sa respiration devenait haletante. Le crépitement réconfortant de la cheminée lors des veillées d’hiver disparaissait dans le fracas assourdissant du bois qui s’effondrait sur le sol rubescent. Le craquement des tisons du brasero des soirées d’été se perdait dans le mugissement des arbres mourant dans le jardin. La fragrance embaumante des pins se flétrissait dans l’odeur délétère du suif . La chaleur du foyer bienveillant qu’elle avait connu fondait dans le bûcher ardent de la vieille bâtisse. Une partie de son existence brûlait et les images d’un passé heureux s’éteignaient dans sa mémoire.
Malgré son chagrin, elle était subjuguée par le flamenco endiablé des silhouettes incandescentes. Leur ballet frénétique, attisé par un souffle puissant, envoutait les regards fiévreux. Les poutres valsaient fatalement avec le spectre du feu. La corrida se termina par la mise à mort annoncée avec l’hallali de l’explosion. L’habitation, dans un sursaut de vie, salua une dernière fois son public et s’effondra trépassée en un amas putride et fumant.
La bataille avait fait des victimes, mais la guerre n’était pas terminée. L’accalmie de la tiédeur du matin contrastait avec l’agitation des fournaises nocturnes soufflées par le monstre. Les combattants du feu luttèrent plusieurs semaines. Ils ne déposèrent pas les armes. Ils affrontèrent l’animal foudroyant avec leurs lances et leurs épées d’eau. Les aigles rugissants déversaient les flots de l’océan pour achever l’adversaire. Le déferlement du déluge salé fit cesser le feu. Dans un ultime soubresaut, la bête féroce rendit son dernier soupir enflammé, laissant dans son sillage une terre saccagée.
Il lui fallut un peu de temps avant de revenir sur le lieu du désastre. Un brouillard fumeux et grisâtre enveloppait la forêt de son manteau lugubre. Les rayons blafards du soleil qui transperçaient la couverture ténébreuse accentuaient la lueur fantomatique de l’atmosphère. Elle frissonnait de froid et de tristesse devant le spectacle de désolation qui assombrissait son regard. De la cendre et de la poussière noirâtres recouvraient le sol bistré et dévasté. Elle pleurait avec les troncs noirs calcinés et mutilés de la forêt qui imploraient le ciel comme des suppliciés. Les dernières fumerolles décomposaient les cadavres des arbres tombés en projetant une haleine fétide qui s’insinuait jusqu’au plus profond de son cœur. Elle vit avec effroi que le chêne centenaire qui ombrageait le jardin aux temps heureux était desséché et pâle comme un mort. Elle sentait l’ombre de la faucheuse planer au-dessus du vieil arbre qui avait abrité ses passions et ses tourments. Elle regardait avec horreur les derniers instants de vie des parterres de fleurs et des senteurs enchantées de son enfance. Au milieu de ce cimetière de braise et de charbon gisait le corps carbonisé inerte de la vieille maison. Son âme s’envolait dans une épaisse fumée âcre avec les vestiges de ses souvenirs. La danse macabre des charognards fumants finissait de déchiqueter les restes de son passé. Sa vie avait brûlé en même temps que la vieille bâtisse. Perdue dans le linceul de la détresse, elle se sentait vide. Elle versa alors des torrents de pleurs teintés de désespoir sur son existence ravagée.
Les larmes bienfaitrices du ciel pansèrent les plaies fumantes de la terre et de son cœur. La fraîcheur nocturne soulageait le feu ardent des brûlures du paysage et de son âme. La rosée matinale déversait sa douceur sur la peau délicate des cicatrices. La nature œuvra pour raviver de couleurs le tableau tapissé de noir. Les premières pousses vertes sur le sol poussiéreux de grisaille apportèrent l’espérance d’un renouveau sur la peinture ternie de son univers. La forêt reboisée retrouvait ses tendres nuances pastelles et son camaïeu d’essences odorantes. Elle humait avec enthousiasme l’odeur de jeunesse des pins replantés. L’arôme de la résine apaisa ses blessures intérieures. Un nouvel arbre mis en terre était une victoire sur la mort et sur son dénuement.
Poutre après poutre, la maison se ranima et elle se sentit renaître. L’éclat joyeux de son regard répondait aux murs de torchis qui s’animaient sous le reflet changeant des rayons du soleil ou de la lune. Son sourire résonnait sur les tuiles qui maquillaient le toit d’un rose carmin. Le brasero laissait fleurer un effluve de fumet qui lui rappelait les doux instants d’autrefois. La bâtisse reprenait vie et ses souvenirs noyés par le chagrin remontaient à la surface. Elle vivait à nouveau.
Le jardin, à l’agonie, fut sauvé de son sommeil éternel. Les massifs de fleurs qui étalaient gaiment leurs teintes azur, céladon, pourpre, ocre, indigo et carnée réveillèrent les parfums de son passé. Elle ressentait comme une caresse le bal des plantes débutantes sur ses chevilles.
Un petit chêne-liège planté pour remplacer l’ancêtre déchu profitait de l’ombre protectrice de la bâtisse avant d’apporter son ombrage bienfaisant aux futures générations pendant les chaudes journées d’été. Il serait un refuge pour leurs joies et leurs peines, comme le vieil arbre l’avait été pour elle. Les tronçons de l’ancien chêne séchaient dans le jardin. Ils égayeraient la cheminée lors des longues soirées d’hiver. Elle pensait déjà au bruit rassurant du crépitement et à la chaleur réconfortante qu’ils apporteraient. Ces pensées réchauffaient son âme. Elles ravivaient la flamme du bonheur.
L’incendie avait semé la destruction et la mort, mais il n’avait pas tout fait disparaître dans le néant.
La maison et la forêt avaient péri dans les flammes, mais elles renaissaient de leurs cendres dans les méandres de son esprit. Elle comprit qu’elles vivraient toujours dans sa mémoire.
De nouvelles notes de joie jouées dans la maison de famille reconstruite allaient se répandre dans la forêt reboisée et s’ajouter à la partition des souvenirs existants.
Elle avait cru que son être se consumait dans le fléau ardent. Sur le sol calciné de son existence, l’espérance avait poussé. De son insouciance recouverte par les cendres, la volonté de survivre était née. Elle avait entretenu son jardin secret et avait reconstruit sa vie, pierre après pierre. Elle avait l’impression de naître à nouveau avec une force intérieure qu’elle ne se connaissait pas. Reconstruire, c’est renaître sous une forme différente.

