La promesse
Le bonheur tient à peu de choses...
Je me promène maintenant avec Natacha. Elle a mis sa jolie robe rose et blanc qui lui va si bien. Elle court autour de moi, en faisant rebondir ses couettes blondes sur ses menues oreilles. Sa gaieté séraphique troue les nuages, comme à chaque fois. Elle est belle, ma fille ! Elle semble si heureuse de se trouver ici. En la voyant s’ébattre innocemment entre les toboggans et sa balançoire préférée, je me dis que le bonheur, finalement, tient à peu de choses.
Nous sommes le 14 mai. Comme tous les ans à cette même date, j’accompagne Natacha au parc Floralys. Elle y retrouve ses jeux favoris, le petit chien de Mme Robert, ses amies inséparables… Elle a onze ans aujourd’hui. Quand elle était tout enfant, elle m’avait fait jurer de l’emmener au parc chaque année pour son anniversaire. Tu vois, ma chérie, je tiens ma promesse !
Le Yorkshire terrier de notre voisine t’attend toujours avec impatience pour s’amuser avec toi. Et que dire de tes copines Jade et Clara ? Elles t’ont réservé ta balançoire verte attitrée, celle où tu peux tutoyer le firmament… Ton énergie, ta vitalité, tes yeux pétillants de fraîcheur gonflent ma poitrine d’un amour paternel démesuré ! Je me sens fier, je me sens chanceux, comblé.
Déjà, l’après-midi touche à sa fin : il faut rentrer à la maison. Elle est grande à présent, ma Nacha, mais elle n’hésite pas à me prendre la main, comme pour m’exprimer sa joie et sa gratitude. Je savoure ce moment de complicité filiale qui, dans le cœur d’un parent, transforme un petit rien en souvenir éternel. Nous quittons Floralys en nous donnant rendez-vous l’année prochaine. Telle est notre promesse.
Pause.
Nous arrivons à la voiture. À onze ans et en cette journée spéciale, elle pourrait voyager sur le siège passager, à ma droite. Finalement, malgré son insistance, je l’installe encore derrière moi.
Nous roulons, nous voilà au fameux carrefour des Nouailles. Je ralentis pour virer sur le boulevard Voltaire, à gauche. Un camion approche, mais j’ai le temps. J’accélère un peu, je m’engage sur la voie. Dans un fracas indescriptible, le poids lourd nous percute au niveau des portes arrière. Choc, hurlements, tonneaux, violence, brutalité, sauvagerie… La collision n’en finit pas. Tout tourne autour de moi. Puis, le trou noir…
Autre pause.
Je me réveille à l’hôpital. On m’y soigne apparemment depuis plusieurs semaines. On me dit que j’ai eu beaucoup de chance, que je suis un miraculé. Dans quelques mois, je pourrai rentrer à la maison, reprendre une vie normale…
Déjà le 14 mai ! Comme promis, je déambule dans le parc Floralys avec Natacha. Elle n’a pas changé, ma petite princesse ! Sa jolie robe rose et blanc, ses couettes blondes rebondissantes, son rire angélique qui emplit le ciel, comme à chaque fois… Malheureusement sa balançoire préférée a été remplacée par une tyrolienne : ce sera moins facile avec son vêtement printanier. Et Mme Robert n’est pas ici, on ne pourra pas s’amuser avec le Yorkshire. Mais quelle joie d’être à nouveau ensemble ! J’ai le sentiment horrifique d’avoir été séparé de ma fille pendant des années. Tu m’as tellement manqué, Nacha ! Et j’honore ma promesse. Oui, tu es là, ma chérie ! Tu cours autour de moi, tu joues, tu ris, tu virevoltes, tu vis ! Ô le bonheur tient à peu de choses !
- « Marc, maintenant, quel jour est-ce, précisément ?
- Eh bien, c’est le 14 mai 2025, un mercredi.
- Et vous souvenez-vous en quelle année a eu lieu votre accident ?
- Bien sûr… C’était en 2018.
- Très bien. Cela fait sept ans, Marc. Ne trouvez-vous pas étrange que Natacha n’ait pas changé ? Est-ce normal qu’elle porte toujours la même robe et les mêmes petites couettes, sept ans après ? »
S’écoulent quelques secondes de silence absolu, interminable. Puis l’homme est pris de légers spasmes. Malgré ses yeux fermés, des larmes feutrées perlent discrètement sur ses joues. Sa voix incrédule peine à sortir de sa gorge serrée.
- « Vous voulez dire que… que ma Nacha est morte, c’est ça ? Qu’elle n’est plus… au parc avec moi ? Que je ne peux pas tenir ma promesse ?
- Oui, Marc… Aujourd’hui, Natacha aurait dix-huit ans. Mais elle nous a quittés. Votre fille est décédée dans l’accident… Vous avez l’information, Marc, cachée quelque part au fond de votre cœur. J’essaie juste de la ranger au bon endroit. Pour vous pousser à faire votre deuil.
- Je l’ai tuée ? J’ai tué ma fille…
- Je suis là pour vous, Marc. Pour vous aider à comprendre, à réaliser, pour vous soulager. »
L’hypnothérapeute ne veut pas laisser son patient dans cette situation de culpabilité accablante, dans cette détresse semi-consciente. Elle reprend :
- « Marc, vous allez maintenant revenir à un état d’éveil habituel. Je vais compter jusqu’à cinq, et vous serez complètement réveillé… »
Cette nouvelle séance, finalement, s’est bien passée. L’insupportable a été révélé, l’indicible a été verbalisé. Mais pas encore accepté. Une autre session s’avère nécessaire, même si une grande étape a été franchie aujourd’hui.
Marc quitte le cabinet. Il se retourne pour saluer la praticienne. Derrière l’embrasure de la porte, Natacha est là, dans sa jolie robe rose et blanc, avec ses couettes juvéniles. Elle lui sourit ingénument tout en agitant sa main droite. Cherche-t-elle à lui dire adieu ? Oui, le bonheur tient à peu de choses…
Sur le sofa gît un papier plié entre les coussins clairs. Il a dû tomber de sa poche.
« Il n’est jamais trop tard, même en ces jours funèbres,
Pour embrasser ma fille une dernière fois ;
Mais mon baiser se perd au milieu des ténèbres,
Et son cœur reste sourd aux échos de ma voix…
Ô ma belle Nacha, ma petite princesse,
Je défierai le temps pour tenir ma promesse ! »
Qui me rendrait visite avec soif ou dédain :
Pitié, ne rendez pas ma Muse furieuse
En vous appropriant les fruits de mon jardin !
Venez vous imprégner d’une douce atmosphère,
Goûtez sans retenue à mon émotion,
Mais sachez que jamais je ne laisserai faire
Si vous vous en prenez à ma création !
Ne me dérobez rien, soyez sincère, honnête
En respectant toujours le travail du poète.
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