Avril: Amitié furtive
Avril: Amitié furtive
Aussi loin que je m’en souvienne, on a toujours été ensemble. Pourtant il m’a adressé la parole pour la première fois pendant une récréation. Loin des rigolades, Orso était posé sur un des rares bancs de la cour peu sollicités par les enfants habituellement. On s’y est amusé, en sécurité, pendant de précieuses minutes. C’était un peu avant que les hirondelles ne reviennent chanter près de l’école, que les plus audacieux hérissons ne pointent le bout de leur nez et le dixième printemps pour mon seul et nouvel ami.
Dans nos jeux, on pouvait enflammer les camarades de classe qui nous embêtaient et transformer en escargots ceux qui feignaient de ne rien voir. Ça rendait les journées d’école supportables : la magie de l’imaginaire prenait le dessus sur le réel. Orso chérissait ce don. “Mon grand cousin m’a dit qu’à mesure qu’on grandit, on perd la magie si on ne fait pas attention”, il disait. Lorsqu’il se concentrait bien, il pouvait même faire éclore des tulipes sur le toit de l’école ou échapper à nos bourreaux en avançant le temps. Orso n’était plus le frêle garçon châtain renfermé qu’on voulait qu’il soit. Ici, il était calme, rieur, farceur et m’avait adoubé en tant que son ami. Dans un futur lointain, on deviendrait grands et forts mais est-ce que la magie pour supporter ces journées ne serait plus ? Et puis, serions-nous toujours amis ? Alors on a continué en silence, aux yeux de tous, nos jeux imaginaires.
Pourquoi se cacher ? Tout le monde nous rejetait. Les moqueries étaient fréquentes. “Bizarre” et “nul” en primaire ont été remplacés au collège par des “fini à la pisse”, “fils de pute”, “suce-boule”. Comme répétait le père d’Orso, “les enfants sont aussi sournois que leurs capacités à espérer”. Et c’est vrai, au début ils étaient magnanimes et ne tapaient que dans des endroits stratégiques pour éviter des bleus trop apparents ou inexplicables par de la maladresse. À l’époque, j’étais trop peureux pour parler dans ces moments-là. Tétanisé ? Ou peut-être savais-je déjà que seul Orso me considérait ? Pour les autres, je n’existais pas et lui était jugé étrange. Qui isolait l’autre ? Ça n’avait pas d’importance, on subissait tous les deux l’exclusion.
Parce que ce serait avouer sa faiblesse, Orso ne pouvait pas en parler à un adulte et encore moins à ses parents. D’autant plus qu’il commençait seulement à envisager cette possibilité une fois arrivé en première et à ce stade, on a plus le droit à l’erreur. La première, c’est demain. La première, c’est la carrière professionnelle en jeu. La première, c’est l’antichambre de la vie adulte.
En plus de la pression des examens, Orso avait affaire à une bande de trois terreurs. Deux étaient à peine plus grands que lui, que ce soit en taille ou en gabarit. Seul un d’entre eux était dans sa classe mais c’était bien le trio qui le malmenait. Ils étaient assez populaires et semblaient pouvoir s’amuser avec d’autres enfants, être serviables. Ils devenaient des chirurgiens de la douleur sur Orso, capable d’administrer d’affreux soins et de le renvoyer chez lui sans cicatrices. C’était indéniablement une expertise transmise entre les bourreaux de tout âge, de tout horizon.
Quand le trio s’est rendu compte que personne n’allait cafeter, il ne s’est plus dérangé à mater Orso entre deux couloirs ou dans les toilettes. À présent, c’était devant tout le monde. Baisser le pantalon d’Orso, smartphone enregistrant à la main. Donner des pichenettes en cours pour rigoler en demandant aux autres de faire pareille. Pourquoi s’offusqueraient-ils ? Diraient-ils non ? Pour être victime à leur tour ? Et puis si le principal concerné ne disait rien, pourquoi eux le feraient-ils ?
Parce que je n’arrivais pas à me faire entendre, Orso prenait tout. J’étais son témoin muet. Et même si à chaque fois, il était celui qui souffrait le plus, celui qui me maudissait pour ne pas lui venir en aide, il revenait toujours vers moi. Je suppose que la solitude est tant insupportable lorsque la douleur, elle, est immense qu’on est prêt à tout pour obtenir de la compagnie, quitte à dissocier tout ça, à se “dédoubler” pour rendre ça supportable. Moi aussi je revenais toujours vers lui malgré ma culpabilité, sa colère; on pouvait au moins partager le désespoir. On se contentait de compter les signes avant-coureurs du printemps loin des attaques, si possible de discuter ensemble, seuls face au trio, aux élèves, aux parents d’élèves, pions ou encore aux professeurs. Oui, à l’abri de ceux qui battaient, ceux qui regardaient souffrir et de ceux qui ne voulaient pas voir.
“Ça fait partie de la vie”, “il faut savoir se défendre quand on est grand” et “ce sont des enfantillages” avait-on entendu tout bas de notre entourage lorsque le sujet du harcèlement était évoqué tout haut aux actualités. Même à dix-sept ans passé Orso valorisait notre amitié plus que tout, ce dernier écrin de magie dans sa réalité. Un jour de mars de l’année du bac, les trois brutes l’avaient fracassé plus que d’habitude. C’était une histoire de racket classique. On aurait dû donner de l’argent, recueilli par de petits vols dans le sac de la mère d’Orso, et recevoir des coups et des crachas. Mais le trio avait changé de tactique et nous avait coincé près des escaliers. Ils étaient zélés et plus vigoureux, sûrement parce qu’eux aussi savaient que le printemps arrivait bientôt. Là non plus, je n’ai pas parlé. Lorsqu’il est tombé dans les escaliers, je n’ai pas parlé. Lorsqu’ils ont continué à le taper, je n’ai toujours pas parlé.
Orso a dû aller se faire recoudre l’arcade. J’ai dû le regarder expliquer qu’il avait manqué une marche et dévalé les escaliers. Il pensait qu’il allait mourir, c’est pour ça qu’il s’était pissé dessus. Heureusement que ses bourreaux étaient là pour l’aider. Une fois recousu, Orso ne m’a plus adressé la parole. Mes temps à compter les hirondelles du printemps avec lui étaient révolus. La magie n’était plus et le réel amer. J’étais devenu un souvenir de plus qu’il souhaitait à jamais oublier.
Un peu avant ses trente-quatre ans, après une soirée de beuverie, Orso s’est soudainement rappelé de notre amitié. Il fallait me revoir. Et c'est ce qu'il a fait. Il m'a retrouvé. Il avait grandi, vieilli. Je percevais encore sa bouille d’enfant rieur derrière ces traits durcis. À ma surprise, j’étais toujours son ami. On partageait la même intimité qu'auparavant. Comme si on ne s'était jamais quitté. Comme s'il ne m'avait pas convoqué pour faire parti à nouveau de sa vie après m'en avoir écarté.
Il m’a raconté tout ce qui s’était passé entre-temps. J’ai appris pour les scarifications, les comportements violents avec sa famille, les tentatives de suicides. Que tout ne s’était pas amélioré après ses dix-huit ans. Décrété par l’État français, il était à présent majeur, un homme, un adulte. Et que toute son enfance ne devait plus déterminer l’adulte qu’il était car maintenant il était responsable. Et c’est ce qu’il a fait. Il a déménagé dans une ville voisine pour ses études.
On a commencé par se reparler de temps en temps. Et ainsi on a reformé notre duo, estompé la solitude comme avant. Je n’ai pas tant changé durant ces années. Lui, il s’est armé d’une voix rauque, de muscles saillants et d’une posture de cowboys. Sa puberté était enfin arrivée mais ça n’avait pas suffi. Il m’a fait part d’épisodes de harcèlement en études supérieures. Enfin ça s’appelle du bizutage, le harcèlement sain et ce n’était rien comparé à ce qu’on avait subi auparavant alors il s’en est très bien sorti. Il a eu des amis, “de vrais amis” a-t-il plusieurs fois souligné. Ce qui est sûr c’est que pendant nos tête-à-tête au bar du coin, je ne les ai pas vu ses amis. Quoi qu’il en soit, il a rencontré une charmante Samantha et après trois ans de relation, elle a annoncé être enceinte. Il avait célébré cette nouvelle dans ce même bar et c’est là qu’on s’est retrouvé.
Au bout de quelques jours, on se voyait plusieurs fois par semaine et en dehors du bar; il en a eu marre d’être le plus généreux, de commander et de payer les consommations en double. Il venait avec des vêtements plus décontractés, certains diraient même dépareillés, je dirai plus confortables pour nos escapades que pour son travail. De toute façon, il y allait de moins en moins. Il trouvait plus important de choisir la meilleure école pour son enfant, avec une équipe pédagogique performante et des enfants de qualité. Je l’aidais dans cette tâche. Et cette fois, je ne le laisserai pas tomber.
Un jeudi à dix heures, après sa troisième bière, il décide de visiter les collèges. Le mois précédent on avait trouvé la bonne maternelle et hier, deux primaires pas trop mauvaises. Je le suis en silence. En passant devant un troisième collège, on reconnaît une jeune fille acculée par un groupe d’enfants avec des regards méprisants, si familier. Orso fonce sans que j’ose le retenir. Il enjambe le mur qui sépare la cour de la rue avec facilité et agressivité.
Il fait deux fois leur taille : un colosse à la barbe de trois jours portant un simple T-shirt blanc crème et short blanc cassé. Le reste de son corps est assailli par une pilosité monstrueuse au milieu de ces petits tyrans prépubères. Les vapeurs d’alcools n’aident pas à rendre Orso moins terrifiant.
Son grizzly intérieur se montre au grand jour. Est-ce le sauveur que nous attendions plus jeunes ? Non, celui-là ne semble pas assez fort pour surpasser la colère, nourrie par la douleur. Nos jeux imaginaires semblent lointains. Et maintenant ? Les gamins s'agitent plus que d'habitude dans la cour de récréation. Les fleurs ne demandent qu’à s’ouvrir pour la trente-quatrième fois. Les coups volent. Les cris s’intensifient. Et moi, je ne fais rien. L'horreur s’imprime sur les jeunes visages, je ne dis rien. Du sang jaillit, je ne bouge pas plus. Si seulement j’avais du courage, de la volonté. Non c’est bien plus qu’il me faudrait, plutôt une présence, une existence. Je fais déjà tout ce que je peux pour honorer mon titre d’ami imaginaire.
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