Concours Gastro policier avec Create For Better Life (CFBL)
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L’Herbier des Ombres
« L’Herbier des Ombres : curiosité culinaire en lisière de forêt »
Cela faisait exactement six mois et un jour que Sylvestre avait lu ce gros titre dans le journal régional. Il lui avait fallu le même laps de temps pour y obtenir une table.
Le grand soir était arrivé. Il allait enfin découvrir ce restaurant dont il ne connaissait pour l’instant que le nom. Les habitants l’avaient d’ailleurs surnommé Le Cachottier, en rapport à l’absence d’informations qu’on obtenait sur cet établissement. Les gens du coin extrapolaient et s’en donnaient à cœur joie lors de leurs discussions :
« A l’heure des réseaux sociaux, comment se fait-il qu’aucune photo n’ait jamais fuitée du Cachottier ? Il doit se passer des trucs pas nets là-dedans ! Tu parles d’un restaurant !» ou bien « Encore un de ces clubs échangistes qui fleurissent un peu partout ces dernières années : quelle dépravation ! »
Sylvestre n’avait, quant à lui, aucun a priori. L’article qu’il avait lu il y a six mois ne donnait aucun détail, ni sur les plats proposés, ni sur l’ambiance générale. Ce mystère autour du restaurant était idéal pour maintenir une tension qui était loin d’être désagréable. Il quitta son petit appartement situé au dernier étage d’une ancienne villa thermale, dont l’élégance un peu surannée n’en restait pas moins très raffinée. Pour l’occasion, Sylvestre s’était paré d’une tenue très chic empruntée à la boutique de son vieil ami Bruno, l’un des derniers tailleur-couturier de la région. C’était un beau costume d’un vert profond, un joli vert de sous-bois qui cadrait excellemment au nom du restaurant dans lequel il se dirigeait d’un pas guilleret. Bruno connaissait bien son métier : entre audace et retenue, entre nature et élégance, l’ensemble trois pièces offrait une seconde peau à Sylvestre.
Le restaurant se situait en retrait de la ville, sur une éminence recouverte d’un tapis de feuilles brunes qui laissait entrapercevoir de-ci de-là quelques brins d’herbe. La bâtisse était immense. Il s’agissait d’un ancien hôtel réservé à la clientèle de curistes venus de la France entière lorsque le thermalisme était encore en plein essor dans le pays. Déserté pendant près d’une décennie, il avait été racheté par un propriétaire qui lui aussi restait bien mystérieux. Aucune information sur cet individu n’avait été dévoilée : ni dans les journaux, ni sur les réseaux sociaux.
Un joli sentier recouvert de cailloux zigzaguait entre les feuillus. C’était l’unique chemin pour accéder à l’entrée du restaurant. En l’empruntant, Sylvestre se sentit tout à la fois privilégié et un peu anxieux de découvrir le restaurant. Il diminua son allure pour observer la nature autour de lui. Il vit quelques carrés de jardin près du chemin, ainsi que des arbustes à fruits rouges. Son regard bifurqua vers la bâtisse qui était située en hauteur. Derrière elle, la forêt de feuillus s’étendait à perte de vue. Il faisait déjà nuit, mais la Lune éclairait les alentours comme en pleine journée. Sylvestre n’était plus qu’à une centaine de mètres de l’énorme et unique porte d’entrée. Ce qui l’étonna c’était qu’il était le seul à emprunter le sentier. Il regarda sa montre qui affichait 18H57. Il n’était ni en avance ni en retard : il avait coché 19H lors de la réservation en ligne.
Il poursuivit son chemin et arriva devant l’entrée du bâtiment. C’était vraiment gigantesque. Ce n’était pas le Stanley Hotel, mais Sylvestre devait bien admettre que cela en imposait : une façade beige autour des huisseries, et verte pour le reste. Chaque petit balconnet disposait d’un mini brasero qui illuminait la devanture sans dénaturer l’endroit. Sylvestre orienta son regard vers l’immense porte en bois de l’entrée et vit un majestueux heurtoir en fonte sur lequel était sculpté une multitude de plantes et de fleurs. Il s’en empara et frappa trois grands coups. Il regarda plus attentivement la porte d’entrée, mais n’y vit que le marteau en forme de bouquet. Il pensait trouver le nom du restaurant, mais non. Aucune inscription. Au moment où il voulut retoquer à la porte, cette dernière s’ouvrit sur une jeune femme tout de vert vêtue.
« Bonsoir Sylvestre, vous êtes attendu.»
Envoûté par la voix suave de l’hôtesse d’accueil et par sa silhouette recouverte d’une robe d’un vert tendre, Sylvestre ne sut que répondre. Elle ouvrit franchement la porte et d’un grand geste du bras, l’invita à entrer.
« Afin de passer une soirée immersive au sein de notre établissement, je vous demande de vous délester de votre téléphone portable, il nuirait à la bonne marche du repas. »
Elle lui tendit une boîte en bois, dont l’intérieur était recouvert de velours vert. Sans détacher ses yeux de ceux vert émeraude de la jeune femme, il déposa son téléphone dans la boîte.
« Vous permettez ? »
Elle joignit le geste à la parole pour s’emparer de la veste de Sylvestre. Elle émit un petit gémissement de satisfaction en observant plus avant le costume de son hôte, puis dit :
« Suivez-moi je vous prie. »
Après avoir traversés l’immense entrée principale dont les murs étaient recouverts de livres, ils arrivèrent dans une pièce plus feutrée, où certaines tables avaient été dressées avec un seul couvert, et d’autres parfaitement immaculées. Sylvestre voulut prendre la parole mais son hôtesse le devança :
« Nous aimons faire plaisir à nos convives en les rendant uniques le temps d’un repas. Ainsi vous serez le seul client à profiter du savoir-faire de notre chef cuisinier ce soir. »
Elle l’installa à la table centrale, puis disparut.
Sylvestre était aux aguets. Il passa en revue la pièce et s’aperçut que des touches de vert se disséminaient un peu partout autour de lui : du vert sur le velours des rideaux, du vert sur les tapisseries des murs, du vert dans les compositions florales au centre de chaque table. C’était subtil, mais tout de même un peu angoissant. Lui-même s’était accordé au décor du restaurant sans le savoir avec sa belle tenue vert forêt. En observant bien, on pouvait y voir quasiment toutes les nuances de vert du Pantone.
C’est à cet instant que le chef fit son entrée dans la salle. Il s’approcha de Sylvestre, et ce dernier reconnut rapidement la jeune femme aux yeux émeraude en tenue vert foncé sous la toque de chef cuisinier. Sylvestre osa sa première prise de parole depuis le début de cette soirée assez singulière :
« C’est donc vous la cheffe ?
- Oui, Sylvestre, c’est moi qui suis aux fourneaux pour toute la soirée. Cela vous dérange-t-il qu’une femme cuisine pour vos papilles ?
- Non, bien sûr que non ! Je me demandais juste comment vous pouviez trouver le temps et l’énergie d’accueillir les clients, de les installer, de les servir et en prime de cuisiner pour eux.
- Très cher, la femme n’est pas l’égal de l’homme, elle lui est mille fois supérieure ! »
Puis, sur l’assiette de présentation à bord festonné, elle déposa une assiette creuse recouverte d’une cloche. D’un geste quasi théâtral, elle souleva la cloche. Sylvestre inspecta le contenu de l’écuelle : il y découvrit un potage vert chlorophylle surmonté d’une épaisse mousse rouge-vif disposée pile au centre de l’assiette. Les deux couleurs se mariaient à merveille, donnant un visuel très appétissant. Puis une odeur de sous-bois vint s’immiscer dans les narines de Sylvestre. D’une voix caverneuse, la cheffe fit les présentations :
« Pour commencer notre voyage tout en douceur, je vous propose mon potage Émeraude toxique, écume criminelle. Pour accompagner ce délice, un verre de vin rouge de la région voisine. Qu’en dites-vous ?
- Le nom de votre plat me ferait presque frissonner. Mais l’odeur est tellement alléchante que je vais me laisser tenter ! plaisanta Sylvestre non sans une légère touche d’angoisse dans la voix.
- Pour assouvir votre curiosité concernant les noms de mes créations, rendez-vous dans l’entrée pour y lire les titres de mes livres. »
Et elle s’évapora, le laissant seul dans cette pièce où le silence régnait en maître. Pas un seul bruit à part celui de la cuiller se frottant au bord de l’assiette pour supprimer la goutte qui tâcherait la nappe immaculée. Le plat était succulent. Et le vin s’accordait parfaitement bien avec. Un vrai plaisir en bouche ! Cela faisait longtemps que Sylvestre n’avait pas mangé quelque chose d’aussi raffiné et goûtu à la fois. La dernière cuiller avalée, la curiosité de Sylvestre devait être assouvie : il se leva pour se rendre dans la grande entrée dont la multitude de livres rendait invisibles les murs. Il lut quelques titres : l’immense collection de son hôtesse ne comportait que des livres de cuisine et des polars. Il put en déduire les deux passions de la jeune femme : la cuisine et les crimes insolubles.
Il retourna dans la salle de restaurant où la cheffe l’attendait, tenant de ses deux mains le plat de résistance.
« Alors, ma bibliothèque vous a plu ?
- Elle m’a en tout cas permis de mieux vous cerner, vous et vos noms de plats.
- Pour la suite de notre voyage, je vous propose de goûter ma spécialité : Le Vert ment toujours. Vous m’en direz des nouvelles ! »
Il n’eut pas le temps de répondre qu’elle s’était déjà volatilisée, très certainement en cuisine pour la préparation du dessert.
Sylvestre remarqua qu’elle l’avait resservi en vin. Puis il commença l’inspection du plat principal : une poêlée de champignons accompagnait une belle pièce de gibier. Une énorme virgule de sauce verte recouvrait les bordures de l’assiette. Tout était disposé de telle manière que cela se rapprochait de la perfection visuelle. L’odeur du plat était quant à elle un vrai délice. Le vert ment toujours, mais cela ressemblait à un doux mensonge à ce moment de la soirée. Sylvestre n’hésita pas une seule seconde et entama goulument le plat-signature de la cheffe. Bouchée après bouchée, il se régalait. Il sauça avec le pain pour rendre une assiette complètement vide, même s’il savait que cela ne se faisait pas vraiment dans les grands restaurants.
Un infime détail pourtant vint troubler cette perfection culinaire. Sylvestre gardait un goût étrange sur la langue et sur le palais, un arrière-goût qui devenait de plus en plus désagréable, se rapprochant de l’odeur nauséabonde de l’urine de chat. Il tenta d’attraper son verre de vin mais ce dernier lui échappa des mains.
La cheffe fit son entrée à ce moment précis. Elle s’avança lentement jusqu’à la table de Sylvestre, et déposa devant lui une petite assiette blanche sur laquelle était délicatement posée une unique feuille. Cette feuille ressemblait à une pousse de carotte ou encore de cerfeuil, mais Sylvestre n’avait pas les idées assez claires pour faire la différence. Il avait du mal à respirer, alors qu’il ne s’était même pas levé de sa chaise. La cheffe s’expliqua :
« Vous êtes le premier Sylvestre, mais vous ne serez pas le dernier à venir vous restaurer ici. Vous pensiez vous assoir à ma table afin d’assouvir une curiosité culinaire, mais je vous offre bien plus. Je vous offre un dernier chapitre de vie mémorable. »
Sylvestre voulut parler, mais seuls quelques sons incompréhensibles sortirent de sa gorge.
La cheffe montra du doigt la fameuse feuille en prenant garde de ne pas y toucher.
« Cette feuille est une feuille de ciguë. Vous venez d’en ingurgiter une dose mortelle. Je suis fan de polars, mais ici, il n’y aura ni enquête, ni coupable, ni victime. Juste un premier nom à inscrire sur mon Herbier des Ombres. »
Puis elle quitta la pièce, le laissant agoniser jusqu’à son dernier souffle dans son costume trois pièces, seconde peau mortelle, vert menaçant.
Le lendemain, sur le site internet du restaurant, on pouvait lire : « Complet pour les six prochains mois. »
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