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Extrait du livre : "L'homme en or" de Mor Jokai
Fiction
Adventure
calendar Publicado el 5, abr, 2026
calendar Actualizado 5, abr, 2026
time 100 min

Extrait du livre : "L'homme en or" de Mor Jokai


JÓKAI MÓR

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L’HOMME EN OR

(Az arany ember)

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TABLE DES MATIÈRES


I. Sainte-Barbe – Les Portes de Fer

II. Sainte-Barbe et ses passagers

III. Le Chat blanc

IV. Le Saut périlleux d’un mammouth

V. L’Inspection rigoureuse

VI. L’Île de « Personne »

VII. Almira et Narcisse

VIII. Les Voix de la nuit

IX. L’Histoire des insulaires

X. Ali Tchorbadji

XI. L’Albâtre vivant

XII. Les Funérailles du navire

XIII. La Plaisanterie risible

XIV. Le Destin de la Sainte-Barbe

XV. Timéa – Le Père adoptif

XVI. Le Bon Conseil

XVII. Le Croissant rouge

XVIII. La Mine d’or

XIX. Plaisanterie de jeunes filles

XX. C’est aussi une plaisanterie

XXI. La Robe de mariée

XXII. Timéa

XXIII. L’Île de Personne – Les Noces de la statue d’albâtre

XXIV. L’Ange gardien

XXV. Floraison printanière

XXVI. L’Araignée parmi les roses

XXVII. Hors du monde

XXVIII. Tropicus Capricorni

XXIX. Le Doux Foyer

XXX. Le Bijou de famille

XXXI. Noémi – Un nouvel hôte

XXXII. Le Sculpteur

XXXIII. Noémi

XXXIV. Mélancolie

XXXV. Thérèse

XXXVI. Athalie – L’Épée brisée

XXXVII. La Première Perte

XXXVIII. La Glace

XXXIX. Le Spectre

XL. Que dit la lune ? Que dit la glace ?

XLI. Qui vient ?

XLII. Le Cadavre

XLIII. Madame Zófi

XLIV. La Lettre de Dódi

XLV. Maladroit que tu es !…

XLVI. Athalie

XLVII. Le Dernier coup de poignard

XLVIII. La Femme de Márianosztra

XLIX. Le « Personne »

L. Postface de « L’Homme en or »



I

SAINTE BARBE

LES PORTES DE FER


Une chaîne de montagnes percée de part en part, du sommet jusqu’à la base, sur une distance de quatre milles[1] ; de chaque côté, de hautes parois de roc dressées à la verticale, s’élevant de six cents à trois mille pieds, et au milieu le fleuve géant du Vieux Monde, l’Ister : le Danube.

Est-ce la masse des eaux pesant sur elle qui s’est forcé ce passage, ou le feu souterrain qui a fendu la chaîne en deux ? Est-ce Neptune qui a fait cela, ou Vulcain ? Ou les deux ensemble ? L’ouvrage est celui de Dieu ! Rien de semblable n’est au pouvoir des hommes aux bras de fer de notre époque, ces imitateurs de la divinité.

Les traces de la main de l’un de ces dieux sont proclamées par les fossiles de coquillages marins dispersés au sommet du mont Fruška Gora, par les sauriens marins fossiles de la grotte de Veterani ; un autre dieu se manifeste dans les basaltes de la Piatra Detonată ; et le troisième, l’homme aux bras de fer, s’annonce par la longue route creusée dans le roc, qui possède même une voûte ; par les restes de piliers du gigantesque pont de pierre, par la plaque commémorative ciselée en bas-relief dans le flanc de la falaise, et par le chenal large de cent pieds taillé au milieu du lit, où peuvent naviguer les grands navires.

Les Portes de Fer ont deux mille ans d’histoire, et on les nomme dans les langues de quatre nations.

Comme si un temple s’avançait vers nous, un temple bâti par des géants, avec des piliers qui sont des rocs et des colonnes hautes comme des tours, élevant de prodigieuses figures de colosses sur les corniches dressées vers le ciel, dans lesquelles l’imagination voit des statues de saints ; et la nef de ce temple se creuse, tourne, serpente sur quatre milles de profondeur, révélant un nouveau temple, avec d’autres groupes de parois, d’autres figures merveilleuses ; l’une des parois est lisse comme du granit poli, parcourue de veines rouges et blanches : caractères d’une mystérieuse écriture divine ; ailleurs, tout le pan de montagne est d’un rouge rouille, comme s’il était véritablement de fer ; par endroits, les couches obliques du granit montrent la manière audacieuse dont les titans ont bâti ; et au détour suivant, c’est le portique d’un temple gothique qui se présente, avec ses flèches aiguës, ses minces piliers de basalte serrés les uns contre les autres, et du milieu de la paroi noircie une tache d’un jaune d’or brille comme la plaque de l’arche d’alliance : c’est le soufre qui fleurit là. Fleur de métal. Mais des fleurs vivantes ornent aussi les murailles ; de leurs corniches, de leurs fissures pendent comme des couronnes vertes suspendues par des mains pieuses. Ce sont des arbres immenses, des pins, dont la masse sombre est bigarrée par les guirlandes jaunes et rouges des buissons mordus par la gelée d’automne.

De temps à autre, l’interminable et vertigineuse double muraille est interrompue par l’échancrure d’un vallon, à travers lequel on aperçoit un paradis caché, inhabité. Ici, entre les deux parois rocheuses, plane une ombre profonde et lugubre, et dans cette obscurité diurne, comme un monde enchanté, sourit l’image de la vallée ensoleillée, avec sa forêt de vigne sauvage dont les petites baies mûres et rouges colorent les arbres ; leurs feuilles bariolées les drapent d’un tapis. Aucune habitation n’est visible dans le vallon, un mince ruisseau serpente dans sa clairière, des cerfs y boivent sans méfiance ; puis le ruisseau dévale comme un rayon d’argent du haut de la falaise. Des milliers et des milliers de gens passent devant ce vallon, et chacun pense en lui-même : que peut-il bien habiter là-dedans ?

Puis le vallon s’éloigne, et une nouvelle image de temple succède, plus grande encore, plus terrible encore que les précédentes : les deux parois se rapprochent à cent quarante toises l’une de l’autre et s’élèvent à trois mille pieds vers le ciel. Ce rocher qui surplombe au sommet, c’est la Gropa lui Petro : le tombeau de saint Pierre, et de chaque côté de lui, deux autres figures titaniques de pierre, ses deux compagnons apôtres.

Et entre ces deux parois, en bas, dans le lit de pierre, coule le Danube.

Le grand ancêtre des fleuves, ce fleuve majestueux qui, dans la plaine hongroise, a coutume d’avancer avec une dignité silencieuse dans un lit large de mille toises, de badiner avec les saules penchés sur ses rives, de rendre visite aux belles prairies fleuries et de converser avec les moulins qui claquent doucement ; ici, comprimé dans un défilé de roc de cent quarante toises, ah ! avec quelle fureur il se fraie passage ! Ceux qui l’ont accompagné jusque-là ne le reconnaissent plus. Le vieux géant rajeunit en héros farouche ; ses vagues bondissent par-dessus le lit rocheux ; çà et là d’énormes masses de roc émergent au milieu de son lit comme autant d’autels de l’épouvante : le gigantesque Babagáj, le rocher couronné du Kaszán ; il les assaille avec une rage magnifique, se ruant sur eux par-devant, creusant de profonds tourbillons derrière eux, taillant des fosses sans fond dans le lit de pierre ; puis, avec fracas et grondement, il dévale les escaliers de roc qui s’étendent d’une paroi à l’autre.

Par endroits il a déjà vaincu les barrages qui lui barraient la route, et il se précipite en écumant à travers les rochers brisés ; ailleurs il bute contre la paroi du défilé qui s’incurve, et sous le surplomb du roc il s’est creusé un passage avec ses vagues éternelles. Par endroits il a déposé des îles derrière les rochers indestructibles, de nouvelles formations de terre qui ne figurent sur aucune carte ancienne ; elles se sont couvertes d’arbres et de buissons sauvages ; elles n’appartiennent à aucun État, ni à la Hongrie, ni à la Turquie, ni à la Serbie ; c’est le pays de personne, une terre sans impôts, sans maître, hors du monde, sans nom ! Ailleurs il a emporté une île entamée, avec ses buissons, ses forêts, ses cabanes, et en a effacé la forme des cartes.

Les rochers, les îles divisent le fleuve en plusieurs bras, et entre Ogradina et Plavișovica il se précipite déjà à une vitesse de dix milles à l’heure ; il faut que le batelier connaisse les étroits chenaux navigables, car la main de fer de l’homme n’a creusé qu’un seul canal dans les dalles de roc du lit, par lequel peuvent passer les grands navires ; près de la rive, il n’y a de passage que pour les petites embarcations.

Le long des îlots, entre les bras étroits du Danube, de singulières constructions humaines interrompent l’ouvrage grandiose de la nature : des doubles palissades de robustes troncs formant un V, l’ouverture tournée dans le sens du courant. Ce sont des nasses à esturgeons. Les hôtes de la mer remontent le fleuve : ils se font gratter la tête par l’eau, à cause de parasites qui les démangent ; puis ils pénètrent dans le piège ; revenir en arrière n’est pas dans leurs habitudes, ils avancent toujours dans la nasse qui se rétrécit, jusqu’à ce qu’ils aboutissent dans la « chambre mortuaire », d’où il n’y a point de salut.

Et ce lieu majestueux a une voix qui est divine aussi. Un grondement universel et perpétuel qui ressemble au silence tant il est uniforme, et à la parole de Dieu tant il est intelligible. Tandis que le fleuve géant roule sur les récifs de pierre, qu’il fouette les parois de roc, qu’il se rue en mugissant sur les autels de pierre des îlots, qu’il s’engloutit en suffoquant dans les tourbillons, qu’il parcourt les marches sonores des cascades, et tandis que l’écho éternel entre ces deux murailles élève ce battement incessant des vagues à la majesté d’une musique d’outre-monde, faite tout entière d’orgues et de cloches et de tonnerre mourant, l’homme se tait, et il a peur d’entendre sa propre voix au milieu de ce chant titanesque. Les bateliers ne communiquent que par signes ; la superstition des pêcheurs interdit toute parole en ces lieux : la conscience du danger pousse chacun à prier en silence.

Car en vérité, celui qui passe ici, tant qu’il voit ces sombres murailles de part et d’autre, c’est comme s’il naviguait entre les parois de son propre tombeau.

Surtout lorsque survient la terreur des bateliers, la bora.

La tempête obstinée de sept jours. Elle rend le Danube impraticable entre les Portes de Fer.

S’il n’y avait qu’une seule paroi de roc, elle protégerait contre elle ; mais la pression de l’air, comprimée entre les deux, devient aussi capricieuse que le vent vagabondant dans les rues d’une grande ville : tantôt elle attaque par-devant, tantôt par-derrière, à chaque tournant elle surgit d’une direction différente ; elle s’arrête parfois complètement, puis soudain, d’un recoin de vallée, elle fond comme d’une embuscade, saisit le navire, arrache le gouvernail, donne du travail à toutes les mains, entraîne dans l’eau tout l’attelage de halage par les traits ; puis elle tourne de nouveau, et pousse en avant le bâtiment de bois si vite qu’on le croirait porté par le courant ; la vague poudroie devant lui comme une route quand le vent la balaie.

Le chant du temple enfle alors en un vacarme de Jugement dernier, tel que le cri de mort de celui qui sombre ne s’en détache plus.




II

SAINTE BARBE ET SES PASSAGERS


À l’époque de notre histoire, les bateaux à vapeur ne naviguaient pas encore sur le Danube. Depuis Galac jusqu’au canal du Main, neuf mille chevaux parcouraient les rives, peinant au halage des navires ; sur le Danube turc on se servait aussi de la voile, sur le Danube hongrois non. En outre, tout un essaim de navires de contrebande allait et venait sur les eaux séparant les deux pays, mus uniquement par des rameurs aux bras musculeux. La contrebande du sel y était à la mode. L’État vendait un florin et demi sur la rive turque le sel qui en valait cinq et demi chez nous ; le contrebandier le rapportait de la rive turque et le revendait trois florins et demi sur la rive hongroise. Ainsi tout le monde y gagnait : l’État, le contrebandier et l’acheteur. On ne saurait imaginer rapport plus amical. Seulement, celui qui était le moins satisfait de son bénéfice, c’était l’État, lequel, pour sa propre défense, avait dressé des postes de garde tout le long de la frontière fluviale, y installant la population masculine des villages voisins, fusil en main, pour veiller sur la frontière. Chaque village fournissait des gardes-frontières, et chaque village avait ses propres contrebandiers. Il ne restait donc qu’à prendre soin que, lorsque les jeunes gens d’un village se trouvaient de service à la garde, les anciens de ce même village se livrent pendant ce temps à la contrebande sur leurs barques ; ce qui était d’ailleurs un fort joli trait de famille. Cependant, l’État avait encore d’autres nobles desseins derrière cette surveillance rigoureuse des frontières.

L’arrêt de la peste.

La terrible peste d’Orient !

Nous ne saurions dire, il est vrai, ce qu’elle est ni à quoi elle ressemble, car il y a justement cent cinquante ans dans notre pays que la dernière veuve vaniteuse enfila le châle pestiféré à Zimony, et mourut avant d’avoir atteint le temple ; mais puisque chaque année nous lisons dans les journaux que la peste orientale a éclaté tantôt à Syra, tantôt à Brousse, tantôt à Péra, il nous faut bien croire qu’elle existe réellement, et manifester notre gratitude envers le gouvernement pour ce qu’il verrouille portes et fenêtres afin qu’elle ne puisse entrer chez nous.

Car chaque contact avec un peuple étranger nous a gratifiés de quelque nouvelle contagion jusque-là inconnue. De la Chine nous avons reçu la scarlatine, des Sarrasins la variole, des Russes la grippe, des Sud-Américains la fièvre jaune, des Indes orientales le choléra - et des Turcs, la peste.

C’est pourquoi, tout le long de la rive, les riverains d’en face ne peuvent se fréquenter que selon des règles de précaution, ce qui doit rendre la vie fort intéressante et fort divertissante à leur égard.

Et ces règles sont des plus sévères. Quand la peste éclate à Brousse, tout objet vivant ou inanimé sur la rive turco-serbe est aussitôt déclaré officiellement pestiféré, et quiconque y touche est « mélangé » et s’en va à la quarantaine pour dix, vingt, quarante jours. Si le câble de halage d’un navire de la rive gauche touche, au détour d’un virage, le câble d’un navire de la rive droite, tout l’équipage est « mélangé » et reste dix jours au milieu du Danube ; car la peste a pu se transmettre d’un câble à l’autre, et de là à tout l’équipage.

Et tout cela est soumis à une surveillance rigoureuse. Sur chaque navire siège un organe officiel : le « purificateur ». Personnage redoutable. C’est son devoir de surveiller chacun, ce qu’il touche, avec qui il entre en contact ; et si le voyageur, sur la rive turco-serbe, n’a fait qu’effleurer du coin de son manteau un étranger ou un objet en laine, poil ou chanvre (car ce sont eux qui propagent la peste), il le déclare immédiatement « mélangé », et dès l’arrivée à Orsova, il l’arrache aux bras de sa famille pour le livrer à la quarantaine. C’est pourquoi on l’appelle le « purificateur ».

Et malheur au purificateur s’il dissimule un tel incident. La moindre négligence est punie de quinze ans de forteresse.

Mais les contrebandiers, à ce qu’il paraît, ne sont pas sensibles à la peste, car ils n’emportent pas de purificateur avec eux, et quelle que soit la fureur de la peste orientale à Brousse, ils font nuit et jour la navette entre les deux rives. Il est bon de noter que saint Procope est leur patron.

Seule la bora a coutume de perturber le commerce au détail, car dans le courant rapide entre les Portes de Fer elle rejette vers la rive sud les barques que seuls des avirons font avancer.

Il est vrai qu’on peut aussi faire de la contrebande sur un navire halé, et c’est alors du commerce en gros ; mais cela coûte plus cher que la bonne amitié entre parents, et n’est point l’affaire d’un pauvre homme. Ce n’est plus du sel. C’est du tabac et du café.

La bora, il est vrai, balaie le Danube de tous ses navires, et pendant trois ou quatre jours elle restaure si bien les bonnes mœurs et la fidélité à l’État qu’on n’a besoin d’aucune absolution. Les navires s’empressaient de se réfugier au port ou de jeter l’ancre au milieu du Danube, et les gardes-frontières pouvaient dormir tranquilles tant que ce vent faisait grincer les auvents de leurs maisons de bois. Pas un navire ne circulait en ce moment.

Le caporal du poste de garde d’Ogradina crut pourtant entendre, depuis le matin, perçant à plusieurs reprises le mugissement du vent et le grondement du fleuve, le beuglement particulier et sonore que la trompe de navire envoie à deux milles de distance, et qui se distingue du tonnerre même. Un hurlement singulier, déplaisant, lugubre, à travers un long tube de bois.

Un navire venait-il maintenant, donnant le signal à ses haleurs par la trompe ? Ou bien avait-il eu un malheur parmi les rochers, et hurlait-il au secours ?

Ce navire « venait ».

Un navire de chêne de dix à douze mille boisseaux ; visiblement chargé à plein, car la vague balayait ses bordages des deux côtés.

Le lourd vaisseau était entièrement peint en noir ; mais sa proue était argentée et se terminait par un haut éperon en forme de coquille d’escargot, tout garni de belle tôle brillante. Le toit avait la forme d’un toit de maison, avec de chaque côté d’étroits escaliers descendant et, en haut, une galerie plate menant d’un gouvernail à l’autre. La partie du toit du côté de la proue aboutissait à la double cabine, composée de deux petites pièces avec des portes s’ouvrant à droite et à gauche. La troisième face de la cabine montrait deux fois deux fenêtres à persiennes peintes en vert, et dans l’espace entre ces deux fenêtres était peinte grandeur nature la figure virginale de sainte Barbe, morte en martyre ; en robe rose, manteau bleu clair et voile rouge vif, sur fond d’or tout autour, un lys blanc à la main. Et sur le petit espace qui subsistait entre la cabine et les épaisses boucles de cordage occupant la proue du navire, il y avait un coffre de planches peint en vert, de deux pieds de large et cinq pieds de long, rempli de terre noire et planté des plus beaux œillets doubles et de violettes parfaites. Le tableau et le petit jardin étaient protégés par une grille de fer haute de trois pieds, toute chargée de couronnes de fleurs des champs ; au centre brûlait une lampe dans un globe de verre rouge, et à côté étaient piqués un bouquet de romarin et du buis béni.

À la partie antérieure du navire se dressait le mât, et à sa crosse centrale était tendu le trait, le gros câble de halage de trois pouces d’épaisseur, au moyen duquel soixante-douze chevaux sur la rive s’efforçaient de remorquer le lourd vaisseau contre le courant. En temps normal, la moitié aurait suffi ici, et sur le haut Danube douze chevaux le tirent, mais ici, et par vent contraire, les soixante-douze avaient eux-mêmes besoin de bien des encouragements. Ce coup de trompe était adressé au chef des postillons.

La voix humaine eût été vaine à gaspiller ici en ce moment. Même si du navire elle portait jusqu’à la rive, les échos multiples l’auraient brouillée au point de la rendre inintelligible.

En revanche, le son de la trompe, le cheval lui-même le comprend : de son hurlement traîné ou saccadé, effrayant ou encourageant, homme et bête savent qu’il faut maintenant aller plus vite, maintenant ralentir le pas, maintenant s’arrêter d’un coup.

Car le navire a un sort mouvementé dans ce chenal de roc : il lui faut lutter contre le vent qui le frappe de côté, contre les courants mystérieux du fleuve, contre son propre poids, et louvoyer entre les rochers et les tourbillons.

Son sort est entre les mains de deux hommes. L’un est le timonier, qui tient la barre ; l’autre est le commissaire de bord, qui signale par la trompe, au milieu du mugissement des éléments, la tâche des haleurs. Si l’un des deux entend mal son affaire, le navire s’échoue sur quelque dalle de roc, ou glisse dans un remous, ou se fait rejeter sur la rive opposée, ou s’empale sur un banc, et alors c’en est fini de lui avec tout son monde.

Mais sur le visage de ces deux hommes on ne lit rien qui trahisse la moindre connaissance de la peur.

Le timonier était un homme robuste, de la taille d’une toise, au teint fortement cuivré ; la rougeur de ses deux joues s’exprimait par un lacis de fins vaisseaux sanguins qui rendait aussi le blanc de ses yeux veiné de rouge. Sa voix était perpétuellement enrouée, et ne connaissait que deux registres : ou le cri puissant, ou le grommellement éteint. Sans doute est-ce cela qui l’obligeait à prendre double soin de sa gorge : préventivement, par un gros foulard de coton rouge enroulé plusieurs fois, et curativement, par la fiole de pálinka, installée à demeure dans la poche de son manteau.

Le commissaire de bord était un homme d’une trentaine d’années, aux cheveux blonds, aux yeux bleus et rêveurs, à la longue moustache et au visage du reste rasé de près, de taille moyenne, paraissant au premier regard de constitution frêle ; sa voix aussi allait avec le reste, presque féminine quand il parlait à voix basse.

Le timonier s’appelait Fabula János ; le commissaire de bord s’appelait Timár Mihály.

Le « purificateur » officiel était assis au bord de l’estrade du timonier, sa capuche de bure rabattue sur la tête ; on ne voyait que son nez et sa moustache, l’un et l’autre rouges. L’histoire n’a pas retenu son nom. Pour l’instant il mâchait du tabac à chiquer.

Au lourd navire de chêne était amarrée la barge, où six matelots ramaient en cadence ; à chaque poussée ils se levaient d’un bond, montaient en courant deux marches sur un plancher surélevé, empoignaient la rame, plongeaient la pale dans le Danube, puis se renversaient en arrière sur leurs bancs ; en plus du halage, cela aussi aidait le navire là où la pression de l’eau était plus forte.

Un canot plus petit flottait, amarré à la barge.

Dans l’encadrement de la porte de la double cabine se tenait un homme d’une cinquantaine d’années, fumant du tabac turc dans un tchibouque. Des traits orientaux ; mais plutôt turcs que grecs, bien que son apparence extérieure veuille figurer un Serbe grec, avec son caftan bordé de fourrure et son bonnet rond et rouge. L’observateur attentif remarquerait cependant que la partie rasée de son visage était très claire par rapport au reste, comme c’est le cas chez ceux qui ont récemment coupé une épaisse barbe en collier.

Ce monsieur était inscrit dans le livre de bord sous le nom de Trikalisz Euthym, et il était le propriétaire de la cargaison. Le navire lui-même appartenait à Brazovics Athanáz, négociant de Komárom.

De l’une des fenêtres de la cabine, un jeune visage de fille finit par se montrer, devenant ainsi la voisine de sainte Barbe.

Comme si elle aussi était une sainte.

Ce visage n’était pas pâle, mais blanc ; c’était la blancheur propre du marbre, du cristal, un blanc qui lui appartenait aussi légitimement que le noir à l’Abyssin, le jaune au Malais. Une blancheur non troublée par aucun mélange étranger de couleur. Que n’altérait ni le vent soufflant de face, ni le regard d’un homme posé sur ses yeux.

Il est vrai qu’elle était encore enfant, à peine plus de treize ans ; mais de haute et svelte stature, avec un visage grave, sculptural, aux traits antiques parfaits, comme si sa mère avait un jour oublié son regard sur le visage de la Vénus de Milo.

Ses cheveux noirs et drus avaient un éclat métallique, semblable au plumage du cygne noir. Mais ses yeux étaient d’un bleu sombre. Deux longs sourcils finement dessinés se rejoignaient presque sur son front ; de tels sourcils confluents prêtent au visage un pouvoir de sortilège. Ces deux fins sourcils réunis semblaient former une auréole noire sur le front d’une image sainte.

La jeune fille s’appelait Timéa.

Tels étaient les passagers de la Sainte-Barbe.

Le commissaire de bord, quand il reposait la trompe, quand il avait vérifié avec le plomb de sonde la profondeur d’eau sous leur quille, prenait le temps de se tourner vers la grille de l’image sainte et de causer avec la jeune fille.

Timéa ne comprenait que le grec moderne, et le commissaire parlait couramment cette langue.

Il lui expliquait les beautés du paysage : des beautés effrayantes, des beautés terribles.

Le visage blanc, les yeux bleu sombre écoutaient son discours sans bouger, mais ils écoutaient intensément.

Le commissaire avait pourtant l’impression que ces yeux ne le regardaient pas lui, mais les violettes qui embaumaient aux pieds de sainte Barbe. Il en cueillit une et la tendit à l’enfant, pour qu’elle écoute de plus près le langage des fleurs.

Le timonier voyait tout cela de son poste, et il n’aimait pas ça.

– Il ferait mieux, grinça-t-il de sa voix de râpe, au lieu d’arracher les fleurs devant la sainte pour les donner à cette gamine, il ferait mieux d’allumer un buis béni à la lampe ; car si le bon Jésus nous jette contre cette idole de pierre là-bas, le Christ lui-même ne nous sauvera pas. Jésus, au secours !

Cette bénédiction, il l’eût prononcée même seul ; mais comme le purificateur était assis juste là, celui-ci l’entendit, et il s’ensuivit un dialogue.

– Mais enfin, pourquoi faut-il que vos gens traversent les Portes de Fer par une telle tempête ?

– Pourquoi donc ? répondit Fabula János, qui conservait la bonne habitude de tirer d’abord un coup sur sa cruche de terre avant toute réflexion mûrie. Simplement parce que notre voyage presse. Nous avons dix mille boisseaux de blé pur à bord. Il n’a pas poussé dans le Banat, mais la récolte a été bonne en Valachie. Nous le montons jusqu’à Komárom. C’est aujourd’hui la Saint-Michel ; si nous ne nous hâtons pas, novembre nous surprendra ici, et nous resterons pris dans les glaces quelque part en chemin.

– Et comment pouvez-vous croire qu’en novembre le Danube gèle ?

– Je ne le crois pas, je le sais. C’est le calendrier de Komárom qui le dit. Allez regarder dans ma chambre : il est accroché au-dessus de mon lit.

Le purificateur enfonça encore plus son nez dans sa capuche et cracha un gros jet de chique dans le Danube.

– Et ne crachez donc pas dans le Danube par un temps pareil, car le Danube n’aime pas ça. Et ce que dit le calendrier de Komárom, c’est parole sacrée. Il y a dix ans de cela, il avait prédit exactement de la même façon que le gel viendrait en novembre. Moi, je m’étais hâté de rentrer avec mon navire ; j’étais déjà sur la Sainte-Barbe à l’époque. Les autres se moquèrent de moi. Et puis le vingt-trois novembre d’un coup le froid s’installa, la moitié des navires restèrent prisonniers des glaces, qui à Apatin, qui à Földvár ; alors c’est moi qui ai ri. Jésus, au secours ! Appuie sur cette rame, héééé !

La tempête s’acharnait de nouveau furieusement contre le navire. De grosses gouttes de sueur coulaient sur le visage du timonier tandis qu’il s’efforçait de retenir la barre ; mais il n’avait besoin d’aucune aide. Il se récompensa d’une gorgée d’eau-de-vie, ce qui rendit ses yeux plus rouges encore.

– Que le bon Jésus nous aide à passer cette pile de pierre ! gémit-il dans un grand effort. Tire sur cette rame, petit ! Si seulement nous pouvions éviter ce rocher-ci.

– Et après viendra le suivant.

– Et puis le troisième, et le treizième, et nous pouvons garder en permanence le sou du sonneur dans la bouche, car chaque heure nous passons six fois par-dessus le couvercle du cercueil.

– Écoutez, dit le purificateur, ôtant de sa bouche toute la boule de chique, moi je crois que le navire de vos gens ne transporte pas que du blé.

Fabula regarda sous la capuche, puis haussa les épaules.

– Qu’est-ce que ça peut me faire ? S’il y a de la contrebande à bord, au moins nous ne resterons pas en quarantaine : nous pourrons filer rapidement.

– Comment cela ?

Le timonier fit de la main un geste tournant derrière son dos, ce qui fit éclater de rire le purificateur. Il avait compris ce que cela signifiait.

– Maintenant regardez, l’ami, dit Fabula János, depuis ma dernière traversée le courant a encore changé ; si je ne laisse pas le navire filer dans le sens du vent, nous allons tomber dans ce nouveau tourbillon qui s’est formé sous le « rocher des amoureux ». Vous voyez ce monstre infernal qui nage sans arrêt le long de notre navire. Un vieil esturgeon. Il fait au moins cinq quintaux. Quand cette sale bête nage ainsi de conserve avec le navire, c’est toujours signe de malheur. Jésus, au secours ! Si seulement il s’approchait assez pour que je puisse lui planter le harpon dans le dos. Jésus, au secours ! Et le commissaire, lui, il n’arrête pas de bavarder avec cette petite Grecque à l’avant, au lieu de donner de la trompe aux postillons. Cette fille aussi, c’est le malheur qui l’a amenée. Depuis qu’elle a mis le pied sur mon navire, le vent ne cesse de souffler de face. Ce ne peut être rien de bon. Blanche comme un fantôme, et les sourcils qui se rejoignent, comme une sorcière. Monsieur Timár, donnez donc de la trompe à ce postillon, hohooo !

Mais monsieur Timár ne toucha pas à la trompe, et continua de raconter à la blanche jeune fille les légendes féeriques des rochers et des cascades.

Car depuis les Portes de Fer et en remontant jusqu’à Kliszura, sur les deux rives, chaque pic rocheux, chaque grotte, chaque rocher du lit, chaque île, chaque tourbillon a son histoire, sa légende féerique, sa tradition populaire ou son aventure de brigand, dont parlent les livres d’histoire universelle, ou les lettres gravées dans le roc, ou les chants des aèdes populaires, ou la tradition orale des bateliers. C’est une bibliothèque pétrifiée ; les noms des rochers sont les dos des livres tournés vers l’extérieur, et qui sait les ouvrir peut y lire un roman.

Timár Mihály était déjà fort versé dans cette bibliothèque, il avait maintes fois accompli le trajet avec le navire qui lui était confié à travers les Portes de Fer ; chaque pierre et chaque île lui étaient familières.

Peut-être avait-il un autre motif que le seul désir d’instruire pour raconter ces petites légendes ? Peut-être était-il guidé par la bienveillante intention que, lorsqu’une créature au cœur fragile doit traverser un grand péril qui fait trembler même le cœur endurci des hommes forts, ceux qui se sont familiarisés avec l’épouvantable attirent l’attention de l’innocente dans le monde des contes.

Tandis que Timéa écoutait la légende du héros Mirkó et de sa fidèle Miliéva, comment ils s’enfuirent au sommet du rocher de Ljubigája au milieu du Danube ; comment il défendit seul l’accès vertigineux de leur refuge contre tous les mercenaires d’Asszán le poursuivant ; comment un aigle de montagne les nourrit tous deux de longs mois, rapportant à son nid sur la cime du rocher des chevreaux pour ses petits, dont les amoureux partageaient la proie… pendant ce temps, l’attention de l’enfant échappait au vacarme furieux que le flot déchaîné soulevait autour du rocher de Ljubigája, dangereusement proche ; elle n’avait pas le loisir de frémir d’avance devant les vagues couronnées d’écume blanche que le fleuve comprimé lançait autour du tourbillon ; les bateliers appellent « chèvres » ces vagues au dos laineux.

« Mieux vaudrait pourtant regarder devant notre nez que derrière nous ! » grommela le timonier, et soudain il força sa voix à un puissant cri :

– Ohééé ! Monsieur le commissaire ! Qu’est-ce qui nous arrive droit dessus ?

Le commissaire se retourna, face à la proue, et il vit alors ce que le timonier lui signalait.

Ils se trouvaient au milieu du défilé de Tatalia, où le Danube n’a plus que deux cents toises de large et forme sa pente la plus raide. Le fleuve y ressemble à un torrent bouillonnant ; seulement c’est le Danube qui y coule.

Et ce fleuve est encore divisé en deux par une grande masse rocheuse dont le front mousseux est couvert de buissons ; de son côté ouest l’eau s’accumule et se sépare en deux bras : l’un des bras, près de la rive serbe, plonge d’une dalle de roc escarpée ; dans l’autre bras un chenal de cinquante toises a été creusé dans l’arête de pierre, par lequel les grands navires peuvent monter et descendre. Pour des navires montant et descendant se croiser ici, en ce lieu, c’est fort déconseillé, car les manœuvres d’évitement sont pleines de dangers. Au nord, de nombreuses pointes de roc se cachent sous la surface de l’eau, sur lesquelles on peut s’empaler ; au sud se forme le grand tourbillon, engendré par les deux bras du fleuve se réunissant en aval de l’île rocheuse, et s’il attrape le navire, il n’est pas de puissance humaine qui puisse le sauver.

C’était donc un péril fort sérieux que signalait le timonier : « Qu’est-ce qui nous arrive droit dessus ? »

Un vaisseau venant à leur rencontre dans le défilé de Tatalia, avec un niveau d’eau aussi haut et par une telle pression du vent.

Timár Mihály reprit à Timéa la longue-vue qu’il venait de lui prêter pour mieux voir l’endroit où Mirkó avait défendu la belle Miliéva.

Au détour ouest du Danube se distinguait une masse noire au milieu de l’eau.

Timár Mihály l’examina à la longue-vue, puis cria au timonier :

– Un moulin !

– Alors le bon Jésus nous a maudits !

Un moulin flottant descendait à leur rencontre dans le courant rapide, arraché de sa chaîne par la grande tempête ; autrement dit, un bâtiment prévisiblement sans timonier ni équipage, ceux-ci ayant pris la fuite ; le moulin se ruait donc à l’abandon, comme un fou, à l’aveuglette, balayant devant lui les moulins trouvés en chemin et poussant sur les bancs les navires chargés venant en sens inverse, qui ne pouvaient s’écarter assez vite.

Et ici il n’y avait pas de place pour s’écarter. De chaque côté, Scylla et Charybde.

Timár Mihály ne dit rien, rendit la longue-vue à Timéa en lui montrant où elle pourrait le mieux voir les nids d’aigles dont l’ancêtre avait si fidèlement nourri les amoureux ; puis brusquement il ôta sa veste, sauta parmi les rameurs dans la barge, et leur ordonna : que cinq d’entre eux passent avec lui dans le canot ; qu’ils emportent la petite ancre et le câble fin, et qu’on largue le canot.

Trikalisz et Timéa ne pouvaient comprendre ses ordres, car il parlait hongrois, et eux ne possédaient pas cette langue. Ils ne purent donc pas non plus comprendre les instructions que le commissaire de bord donnait au timonier.

– Que le halage continue sans relâche, que le navire ne tourne ni à droite ni à gauche !

Quelques minutes plus tard, cependant, Trikalisz put comprendre rien qu’en regardant dans quel danger ils se trouvaient. Le moulin emporté descendait rapidement dans le lit grondant, et l’on pouvait distinguer à l’œil nu les pales claquantes de sa roue, qui occupait toute la largeur du chenal navigable. S’il heurtait le navire chargé, les deux couleraient instantanément.

Le canot avec les six hommes s’efforçait de remonter le courant à grande peine. Quatre ramaient, le cinquième gouvernait, le commissaire se tenait debout à la proue, les bras croisés.

Qu’allaient-ils pouvoir faire ? Un canot contre un moulin. Des muscles humains contre le courant, contre la tempête ?

Fussent-ils tous des Samsons, les lois de l’hydrostatique déjoueraient leurs efforts. Autant ils pousseraient le moulin, autant ils repousseraient leur propre canot. Même s’ils réussissaient à agripper le moulin, c’est lui qui les emporterait. Comme si l’araignée voulait attraper le scarabée dans sa toile.

Le canot cependant ne se maintint pas au milieu du Danube, mais s’efforça d’atteindre la pointe ouest de l’île rocheuse de Perigrada.

Le fleuve soulevait en cet endroit des vagues telles que les cinq hommes disparaissaient dans le creux des lames, pour reparaître l’instant d’après, dansant sur la crête sauvage, ballottés, bousculés par le courant déchaîné qui bouillonnait sous eux comme de l’eau en ébullition !




III

LE CHAT BLANC


Les cinq matelots, dans le canot ballotté par les vagues, discutaient de ce qu’il convenait de faire.

L’un dit qu’il fallait enfoncer le flanc du moulin à coups de hache sous la ligne de flottaison, pour le faire couler.

Ce n’était point un salut. Le courant rapide lancerait aussi bien le moulin coulé contre le navire chargé.

Un autre dit qu’il fallait s’y accrocher avec des gaffes, puis donner au moulin, depuis le canot, une direction telle qu’il se fasse prendre par le tourbillon.

Mauvais conseil aussi, car le tourbillon emporterait le canot avec lui.

Timár donna au barreur l’ordre de se diriger vers la pointe de l’île de Perigrada, couronnée par le « rocher des amoureux ».

Lorsqu’ils furent à proximité de la cascade, il souleva l’ancre pesant un quintal et la jeta à l’eau, sans faire tanguer le canot. On vit alors que son corps mince recélait des muscles d’une vigueur peu commune.

L’ancre entraîna derrière elle une longue longueur de câble ; l’eau était profonde en cet endroit.

Timár ordonna alors au barreur de se hâter vers le moulin.

Maintenant ils comprirent son dessein. Il voulait capturer le moulin avec l’ancre.

– Mauvaise idée ! dirent les matelots. Le moulin viendra se mettre en travers du chenal navigable et barrera la route au navire, et le câble est si long que, malgré sa finesse, ce lourd vaisseau l’aura vite rompu.

Trikalisz Euthym, apercevant l’intention de Timár depuis le navire, jeta son tchibouque avec effroi, courut sur la quille et cria au timonier de couper le câble de halage et de laisser le navire redescendre dans le sens du courant.

Le timonier ne comprenait pas le grec ; mais les gestes lui firent deviner ce qu’on lui demandait. Avec un grand calme, il répondit, épaule appuyée contre la barre :

– Pas de panique. Timár sait ce qu’il fait !

Trikalisz, d’un geste de fureur éperdue, arracha son yatagan de sa ceinture pour couper lui-même le câble ; mais le timonier lui montra ce qu’il y avait derrière lui. Et ce que Trikalisz Euthym vit là lui fit changer d’avis.

Du bas Danube, au milieu du fleuve, montait un bâtiment. D’une lieue on le reconnaît avec un œil exercé. Il avait un mât à voiles, la voile carguée, une poupe haute et vingt-quatre avirons.

C’était une canonnière turque.

Dès qu’il l’aperçut, Trikalisz Euthym remit le yatagan dans sa ceinture. À la première vision, qui se présentait devant la proue du navire, son visage était devenu rouge. À la seconde, il devint jaune.

Il se précipita vers Timéa.

Elle observait la cime du rocher de Perigrada à la longue-vue.

– Donne-moi la longue-vue ! dit Euthym, la voix rauque d’effroi.

– Ah ! Comme c’est joli ! dit Timéa en la lui tendant.

– Qu’y a-t-il ?

– Sur ce rocher habitent de petites marmottes, et elles jouent ensemble comme des écureuils.

Euthym pointa la longue-vue vers le bâtiment qui montait d’en bas, et ses sourcils se froncèrent davantage encore, son visage devint d’une pâleur mortelle.

Timéa lui reprit la longue-vue et chercha de nouveau les marmottes du rocher. Euthym enlaça la taille de la jeune fille de son bras droit.

– Comme elles dansent, comme elles sautent ! L’une poursuit les autres. Ah ! Comme c’est joli !

Et Timéa fut bien près de sentir ce bras qui l’enlaçait la soulever brusquement et la jeter par-dessus le bastingage dans le flot écumant.

Mais ce qu’Euthym vit ensuite de l’autre côté rendit à son visage sa couleur perdue.

Timár, parvenu assez près du moulin pour l’atteindre d’un jet, saisit de sa main droite une longue boucle du câble de l’ancre. Au bout se trouvait un crochet de fer.

Le moulin sans gouvernail s’approchait rapidement, comme un monstre du Déluge au milieu du courant. Sa grande roue à aubes tournait à toute vitesse dans le flot bouillonnant, et sous la trémie vide la meule claquait sur le blutoir, comme si elle traitait une fournée entière.

Personne ne se trouvait plus sur l’embarcation en perdition ; seul un chat blanc était assis sur le toit de bardeaux peints en rouge, d’où il miaulait d’une voix désespérée.

Timár, arrivé à la hauteur du moulin, fit tournoyer par-dessus sa tête le câble terminé par le crochet de fer et le lança sur la roue à aubes. Dès que le crochet s’accrocha à l’une des pales, la roue mue par l’eau se mit à enrouler sagement le câble de l’ancre, donnant ainsi au moulin une direction douce et déviante vers l’île de Perigrada ; sa propre mécanique accomplissait le travail suicidaire de se fracasser contre les rochers.

– J’ai dit que Timár savait ce qu’il faisait ! grommela Fabula János, tandis qu’Euthym s’exclamait avec un cri de joie : « Bien joué, mon fils ! » et serra si fort la main de Timéa qu’elle sursauta et abandonna les marmottes.

– Regarde !

Timéa se mit à observer le moulin. Il n’y fallait plus de longue-vue, car le moulin et le navire s’étaient tellement rapprochés que dans l’étroit chenal de cinquante toises il ne restait qu’une dizaine de toises entre eux.

Tout juste assez pour que le navire passe sans dommage auprès de sa dangereuse machine infernale.

Timéa ne vit ni le péril ni le salut ; elle ne vit que le chat blanc abandonné.

Le pauvre animal, voyant un navire habité s’approcher de lui, bondit de sa place et se mit à courir le long du rebord du toit, pleurant, miaulant, mesurant du regard l’espace entre le navire et le moulin, se demandant s’il pourrait sauter d’un bond.

– Ah ! Le pauvre petit chat ! gémit Timéa. Si seulement il s’approchait assez pour passer sur notre navire.

De ce bonheur, la sainte patronne et le câble qui, se raccourcissant sans cesse sur les pales de la roue, tirait le moulin toujours plus près de l’île rocheuse et toujours plus loin de la route du navire, préservèrent la Sainte-Barbe.

– Pauvre beau chat blanc !

– Ne crains rien pour lui, mon enfant, la consola Euthym. Quand le moulin touchera le rocher, il sautera à terre, et s’il y a des marmottes là-bas, il pourra vivre en grand seigneur.

Seulement le chat blanc ne voulait pas voir l’île de l’autre côté du moulin ; il ne cessait de courir sur le rebord de ce côté-ci. Timéa lui faisait signe avec son mouchoir, tandis que leur navire passait heureusement devant le moulin ensorcelé, et lui criait tantôt en grec, tantôt dans la langue de tous les chats : « Va ! Retourne-toi ! Sors sur la rive ! Ouste ! Cours ! » mais l’animal éperdu ne comprenait rien.

À cet instant, comme l’arrière du navire dépassait le moulin, la cascade fit faire à celui-ci un tour, rembobinant la roue en sens inverse, si bien que le câble enroulé se déroula d’un coup ; le moulin libéré se rua en avant dans le courant de rive.

Le chat blanc, hérissé d’effroi, grimpa sur le faîte du toit.

– Ah !

Et le moulin fonçait vers sa perte.

Derrière le rocher, le tourbillon !

L’un des plus fameux que forment les fleuves géants. Sur toutes les cartes nautiques ce lieu est marqué de deux flèches recourbées et dirigées l’une vers l’autre. Malheur à l’embarcation qui s’aventure dans la direction de ces flèches : l’eau bouillonne autour de l’entonnoir de ce monstrueux tourbillon comme sous un chaudron chauffé à blanc, et le remous en spirale se creuse d’une toise au-dessous de la surface. Ce tourbillon a foré une profondeur de cent vingt pieds dans le roc, et ce qu’il entraîne dans cette tombe profonde, l’homme ne le rassemble plus, et s’il s’agit d’un homme, c’est affaire pour la résurrection !

Le courant portait maintenant le moulin libéré droit vers ce tourbillon.

Avant d’y parvenir, il reçut une brèche dans sa coque, s’inclina d’un côté, la roue à aubes dressa verticalement son arbre vers le ciel, le chat blanc courut se réfugier au bout de cet arbre, s’y tint le dos arqué ; le tourbillon empoigna la construction de planches, lui imprima un grand élan circulaire, le moulin tourna quatre ou cinq fois sur lui-même, craquant et gémissant de toutes ses poutres, puis disparut sous l’eau.

Le chat blanc aussi.

Timéa, saisie d’un frisson nerveux, se couvrit le visage de son fin voile.

Mais la Sainte-Barbe était sauvée.

Les matelots, à leur retour, se virent serrer les mains un à un par Euthym. Timár eut droit à l’accolade.

Timár crut que Timéa aussi allait lui dire quelque chose.

Timéa lui demanda :

– Et maintenant, que va-t-il advenir de ce moulin ?

Et, le visage effrayé, elle désigna le tourbillon.

– Des copeaux et des éclats.

– Et du pauvre petit chat ?

Les lèvres de la jeune fille tremblaient, et des larmes lui montèrent aux yeux.

– Celui-là, c’en est fini.

– Mais ce moulin appartenait à un autre pauvre homme ! dit Timéa.

– C’est vrai ; mais nous devions défendre notre propre navire et notre propre vie ; sans cela, c’est nous qui aurions coulé, c’est nous que le tourbillon aurait entraînés dans l’abîme, et c’est nous qu’il aurait rejetés en morceaux sur la rive.

Timéa regarda l’homme qui disait cela, à travers le prisme des larmes qui lui emplissaient les yeux.

Elle entrevit au travers de ces larmes un monde étranger, pour elle incompréhensible :

« Qu’il nous soit permis de précipiter le moulin d’un autre pauvre homme dans le tourbillon afin de sauver notre propre navire, et qu’il nous soit permis de noyer un chat afin de ne pas périr nous-mêmes dans l’eau. »

Cela, elle ne voulait pas le comprendre.

Et dès cet instant, elle n’écouta plus les contes féeriques de Timár, et l’évita chaque fois qu’elle l’apercevait.




IV

LE SAUT PÉRILLEUX D’UN MAMMOUTH


Mais Timár n’avait guère le cœur aux contes cette fois ; car il avait à peine eu le temps de reprendre son souffle après la lutte mortelle, quand Euthym lui mit la longue-vue en main et lui montra où regarder derrière lui.

Timár regarda vers le navire au loin et dit à voix basse, émiettant les mots entre ses lèvres :

– Canonnière… Vingt-quatre rameurs… Elle s’appelle « Salonique ».

Puis il ne reposa pas la longue-vue tant que les cimes rocheuses de l’île de Perigrada n’eurent pas entièrement dérobé l’autre navire à sa vue.

Alors il posa vivement la longue-vue, porta la trompe à sa bouche et souffla de courts coups poussés, d’abord trois, puis six, sur quoi les postillons se mirent à faire aller leurs chevaux plus vite.

Le Danube contourne l’île rocheuse de Perigrada en deux bras. Le bras du côté de la rive serbe est celui par lequel les navires chargés peuvent remonter le Danube. C’est la voie la plus commode, la plus sûre et la moins coûteuse, car là on peut faire avancer le navire avec moitié moins de force de traction. Le long de la rive roumaine, un chenal étroit est taillé dans les rochers de la berge, si étroit qu’un navire y tient tout juste ; mais là on ne peut le haler qu’avec des bœufs, et parfois on en attelle cent vingt. L’autre bras du Danube, de l’autre côté de l’île de Perigrada, est encore resserré par une île plus petite, placée en travers. Son nom est Reszkivál. (Cette île est actuellement en partie déblayée ; à l’époque de notre histoire, elle existait encore tout entière.) À travers le goulet formé par ces deux îles, le fleuve se précipite avec la vitesse d’une flèche ; en amont de ce goulet, il s’étale largement et emplit l’espace entre les deux parois de roc comme un grand lac.

Seulement ce lac n’a pas de miroir. Il ondule sans cesse, et dans les hivers les plus rudes il ne gèle jamais. Le fond de ce lac est hérissé de rochers ; certains sont tout entiers cachés sous l’eau, d’autres dressent leur masse difforme à plusieurs toises de haut, s’efforçant de mériter par leur torsion leur bon ou mauvais nom.

Là se toisent la grande et la petite Golubačka avec leurs grottes à pigeons sauvages ; là se dresse en surplomb le menaçant Rasbojnik ; le Horan Mare ne montre que la tête, la vague passe par-dessus ses deux épaules ; mais la Piatra Klimyère force le courant qui se rue sur elle à rebrousser chemin, et un groupe de récifs sans nom se trahit çà et là par l’eau scintillante qui se brise sur eux.

C’est l’endroit le plus dangereux du monde pour tout navigateur. Des marins aguerris, Anglais, Turcs, Italiens, qui ont affronté toutes les fureurs de la mer, approchent en tremblant de ce lit de roc encore aujourd’hui.

C’est ici que sombre le plus grand nombre de navires. C’est ici que se perdit le magnifique navire de guerre en fer du gouvernement turc, le « Silistria », affecté au service de Belgrade, et qui aurait peut-être ouvert une ère entièrement nouvelle dans les affaires d’Orient, si la pointe rocheuse de l’île de Reszkivál, en pacifique et sage politicien, ne lui avait si nettement découpé le flanc qu’il y restât.

Et malgré tout, il existe un passage à travers ce lac au fond hérissé de rochers, mais peu de navigateurs le connaissent, et moins encore ont jamais osé l’emprunter.

Ce passage sert à passer avec un navire chargé de la rive serbe dans le chenal longeant la rive roumaine.

Ce dernier chenal est barré sur toute sa longueur par une dalle de roc continue qui le sépare du grand Danube ; on ne peut y entrer qu’à Szvinica et n’en sortir qu’à Szkela Gládova.

Mais ceux qui connaissent la manière, là où le Danube forme un calme au-dessus de la Piatra Kalugera, à cet endroit précis, en ligne oblique, savent traverser avec un navire chargé du chenal serbe au chenal roumain.

C’est le saut périlleux d’un mammouth flottant.

La trompe lance trois coups, puis six ; les postillons savent ce que cela veut dire. Le meneur lui-même met pied à terre, il a ses raisons, et alors avec force cris et claquements de fouet ils font galoper les chevaux. Le navire avance rapidement contre le courant.

La trompe beugle neuf coups.

Les postillons frappent les chevaux à les rendre furieux, les pauvres bêtes comprennent les paroles et sentent les coups, elles galopent à se rompre. Cinq minutes d’un tel effort comptent plus que le halage de toute une journée.

Maintenant la trompe mugit douze coups. Tout ce dont l’homme et la bête sont capables, ils le donnent ; le suprême effort va jusqu’à l’effondrement ; le câble du navire, un trait de trois doigts d’épaisseur, est tendu comme un arc bandé, et le rouleau de fer sur lequel il passe à la proue est brûlant comme du feu ; le commissaire de bord se tient devant le câble, une hache de marinier à la main.

Et au moment où le navire file le plus vite en avant, d’un seul coup de hache il tranche le câble à la proue.

Le câble tendu vibre de bout en bout dans l’air comme une corde de géant, en jaillissant très haut ; les chevaux de halage s’abattent les uns sur les autres, le premier se rompt le cou, c’est pourquoi son cavalier en était descendu à temps ; et le navire libéré de son câble change brusquement de direction, et le nez tourné vers la rive nord il se met à traverser le fleuve en oblique, contre le courant.

Les bateliers appellent cette manœuvre hardie le « passage à gué ».

Le lourd navire n’est alors plus propulsé par rien ; ni vapeur, ni avirons ; la vague aussi lui est contraire : seule la force vive acquise le porte vers la rive opposée.

Calculer cette force vive, la mettre en rapport avec la distance, avec la résistance qui l’épuise, serait honorable pour n’importe quel ingénieur : le batelier paysan l’a appris par l’expérience.

À partir de l’instant où Timár trancha le câble, la vie de tous ceux qui étaient à bord fut remise entre les mains d’un seul homme : le timonier.

Fabula János montra alors de quoi il était capable.

– Au secours, Jésus ! Seigneur Jésus ! grommela-t-il, mais il s’y mit aussi lui-même. Au début, le navire fila rapidement dans le lac formé par le Danube ; il fallut deux hommes à la barre, et même à deux ils pouvaient à peine maîtriser le monstre lancé dans sa course.

Timár, pendant ce temps, se tenait à la proue et sondait le lit avec le plomb, tenant le fil d’une main et levant l’autre en l’air, indiquant de ses doigts à chaque instant au timonier le nombre de pieds d’eau sous la quille.

– Au secours, Jésus !

Le timonier connaissait si bien les rochers qui défilaient autour de lui qu’il aurait pu estimer de combien de pieds le Danube avait monté depuis la semaine précédente. La barre était sûrement tenue dans sa main ; et s’il avait commis un écart d’une seule main de largeur, si le navire avait reçu une seule secousse, juste assez pour arrêter sa course pendant une seconde, le navire et ses passagers seraient allés rejoindre le moulin disparu dans le tourbillon de Perigrada, vingt toises plus bas, et la belle enfant blanche aurait suivi le beau petit chat blanc.

Ils avaient déjà franchi avec succès les hauts-fonds précédant les cataractes de Reszkivál. C’est l’endroit le plus traître : l’élan du navire faiblit, la force vive s’est épuisée contre le courant contraire, et le fond est hérissé de pointes de roc aiguës.

Timéa, penchée par-dessus le bastingage, regardait l’eau au-dessous d’elle. Par la réfraction de la vague transparente, les masses de roc semblaient toutes proches, avec leurs belles couleurs vives et variées, verts, jaunes, rouges, comme une mosaïque gigantesque ; entre elles filaient d’agiles poissons au corps argenté et aux nageoires rouges.

Elle s’émerveillait de ce spectacle !

C’était un spectacle qui commandait le silence ; chacun savait qu’il naviguait au-dessus de son cimetière ; seule la miséricorde de Dieu le protégeait de trouver sa pierre tombale parmi tant d’autres, en bas. Seule l’enfant n’avait encore peur de rien.

Ils pénétrèrent alors au milieu d’un cirque de rochers en forme de baie. Les bateliers les appellent les « rochers à fusils », peut-être parce que le bruit de la vague se brisant en eux ressemble au fracas continu d’une fusillade.

Là, le bras principal du Danube s’accumule et forme un bassin profond. Les rochers du fond ne sont pas dangereux, car ils gisent profondément ; dans l’obscurité verte, on voit au fond les masses lourdes et énormes qui ne bougent que rarement, les hôtes de la mer, les esturgeons, et l’on voit le loup des eaux, le brochet pesant un quintal, disperser de son apparition le troupeau bariolé des poissons au repos.

Timéa s’émerveillait des jeux des habitants de l’eau, c’était comme un amphithéâtre vu à vol d’oiseau.

Soudain elle sentit que Timár la saisissait par le bras, l’arrachait au bastingage et la poussait dans la cabine, en rabattant violemment la porte.

– Attention, ohééé ! cria tout l’équipage d’une seule voix.

Timéa ne savait pas ce qui s’était passé, pourquoi on la traitait si rudement, et elle courut à la fenêtre de la cabine pour regarder dehors. Voici ce qui s’était passé : le navire avait heureusement franchi la baie des rochers à fusils et s’apprêtait à entrer dans le chenal roumain ; mais du bassin de la baie, surtout par grand vent, l’eau se déverse dans le chenal si rapidement qu’elle forme une véritable cataracte, et c’était là l’instant le plus mortel du saut périlleux.

Quand Timéa regarda par la petite fenêtre, elle ne vit rien d’autre que Timár debout à la proue, une gaffe à la main, puis un fracas terrifiant éclata, une montagne de vague immense, poussant devant elle une écume blanche, déferla par-dessus la proue du navire, projetant contre les vitres de la fenêtre sa masse de cristal vert, qui un instant aveugla Timéa. L’instant d’après, quand elle regarda de nouveau, elle ne vit plus le commissaire à la proue.

Dehors retentissaient de grands cris. Timéa se rua vers la porte : elle y rencontra son père.

– Allons-nous couler ? lui demanda-t-elle.

– Non. Le navire est sauvé, mais le commissaire est tombé à l’eau.

Timéa l’avait vu de ses propres yeux, la vague l’avait balayé de la proue du navire.

Et pourtant son cœur ne fit pas un bond à cette nouvelle.

C’est étrange !

Quand elle avait vu le chat blanc se perdre parmi les flots, elle avait été au désespoir, elle n’avait pu retenir ses larmes, et maintenant que le commissaire de bord avait été englouti par la vague, elle ne prononça même pas le mot « pauvre homme ! »

Oui, car le chat blanc suppliait si piteusement tout le monde, tandis que cet homme défiait tout le monde ! Et puis le chat blanc était un cher petit animal qu’on aimait bien, et le commissaire de bord était un homme laid. Et enfin le pauvre petit chat blanc ne pouvait pas se tirer d’affaire tout seul, tandis que le commissaire de bord était un homme fort et habile qui saurait certainement se sauver : c’est bien pour cela qu’il est un homme.

Le navire, après son dernier saut périlleux, était sauvé et voguait en sécurité dans le chenal ; l’équipage courut avec des gaffes vers la barge, pour chercher le commissaire disparu. Euthym brandissait bien haut sa bourse en guise de récompense s’ils sauvaient Timár. « Cent pièces d’or à qui le ramènera vivant ! »

– Gardez donc vos cent pièces d’or, monsieur ! résonna la voix de l’homme recherché, de l’autre côté du navire. Me voici, par mes propres moyens.

Il était remonté de l’eau par le câble de l’ancre à l’arrière du navire. Pas la peine de s’inquiéter pour lui : il ne périt pas si facilement.

Et comme si rien ne s’était passé, il se remit à donner ses ordres.

– Il faut mouiller les ancres.

On descendit l’ancre de trois quintaux dans l’eau, et le navire s’immobilisa au milieu du chenal, entièrement dérobé au Danube par les rochers.

– Et maintenant, en canot vers la rive ! ordonna Timár à trois de ses hommes.

– Changez donc de vêtements secs ! lui conseilla Euthym.

– Ce serait un grand gaspillage ! dit Timár. Aujourd’hui encore j’aurai plusieurs autres baptêmes de cette sorte. Au moins maintenant je suis imperméable. Il faut faire vite.

Ce dernier mot, il le murmura à l’oreille d’Euthym.

Celui-ci approuva d’un éclair du regard.

Et le commissaire de bord sauta promptement dans le canot, prit lui-même le gouvernail pour aller plus vite jusqu’au relais où l’on pouvait trouver des haleurs, y rassembla en hâte quatre-vingts bêtes de trait, pendant ce temps on avait hissé le nouveau câble sur le navire, on attela les bœufs : il ne fallut pas une heure et demie pour que la Sainte-Barbe poursuive sa route à travers les Portes de Fer, cette fois le long de la rive opposée à celle par laquelle elle avait commencé.

Quand Timár regagna le navire, tous ses vêtements avaient séché sur lui, tant était grande sa fatigue.

Le navire était sauvé, peut-être deux fois sauvé, et avec lui toute la cargaison, Euthym et Timéa. Assurément c’était Timár qui les avait sauvés.

Et pourtant qu’avaient-ils de commun avec lui ? Pourquoi se donnait-il tant de peine ? Après tout, il n’était qu’un commissaire à bord, un simple « Schreiber » qui touchait un traitement annuel, assez maigre, et pour qui c’était tout un que le navire fût chargé de blé, de tabac de contrebande ou de perles véritables : ses gages restaient les mêmes.

Le « purificateur » pensait quelque chose de semblable quand, arrivés dans le chenal roumain, il renoua la conversation avec le timonier, ce pour quoi il n’avait pas eu l’occasion depuis un bon moment.

– Avouez qu’on n’a jamais été plus près d’aller tous ensemble en enfer qu’aujourd’hui.

– Ce qui est vrai est vrai ! répondit Fabula János.

– Mais enfin, qu’avions-nous besoin de voir si, le jour de la Saint-Michel, on se noie dans l’eau ?

– Hm ! fit Fabula János en tirant un coup bref sur sa gourde. Combien touchez-vous par jour ?

– Vingt kreuzers ! répondit le purificateur.

– Eh bien, que le diable vous ait amené ici pour mourir à vingt kreuzers ! Ce n’est pas moi qui vous ai invité. Moi, j’ai un florin par jour, plus la nourriture. J’ai quarante kreuzers de plus de raisons que vous de risquer mon cou. Et alors, de quoi vous plaignez-vous ?

Le purificateur hocha la tête, puis rabattit le capuchon de sa casquette pour se faire mieux comprendre.

– Écoutez, je crois que ce navire à vous est poursuivi par le bâtiment turc qui arrive derrière nous, et que la Sainte-Barbe fuit devant lui.

– Hm ! – Le timonier poussa un grognement formidable, et il s’enroua si soudainement qu’il ne put plus émettre un son.

– Soit ! Je n’ai rien à voir là-dedans – dit le purificateur en haussant les épaules –, je suis un frontalier autrichien ; je n’ai aucune affaire avec les Turcs, mais ce que je sais, je le sais.

– Eh bien, apprenez donc ce que vous ne savez pas encore ! – dit Fabula János. – Bien sûr que ce navire turc nous poursuit, bien sûr que c’est pour le fuir que nous avons perdu notre route ; car voici le fin mot de l’affaire : cette fille au visage blanc, là-bas, on voulait l’emmener au harem du sultan ; mais son père n’y a pas consenti, il s’est enfui avec elle de Turquie, et maintenant notre tâche est de gagner le sol hongrois le plus tôt possible, où le sultan ne pourra plus les poursuivre. Voilà, vous savez tout à présent ; alors ne posez plus de questions, mais allez devant la glorieuse image de sainte Barbe, et si la vague a éteint la lampe devant elle, rallumez-la, et n’oubliez pas de brûler trois rameaux bénis devant elle, si vous êtes un vrai catholique.

Le purificateur se leva, alla chercher son briquet à pierre, et marmonna d’une voix lente au timonier :

– Je suis un vrai catholique, moi ; mais de vous, on dit que vous n’êtes papiste que sur le navire ; dès que vous posez le pied à terre, vous voilà calviniste ; quand vous êtes sur l’eau, vous priez ; mais dès que vous touchez la terre ferme, vous n’avez de cesse que de jurer à tout rompre. Et puis on dit aussi que votre nom est Fabula János, et que Fabula en latin signifie « fable ». Mais je crois tout ce que j’ai entendu de votre bouche, pourvu que vous ne m’en vouliez point.

– Voilà qui est sage. À présent, allez-vous-en, et ne revenez pas ici tant que je ne vous appelle pas.

* * *

Il fallut trois heures aux vingt-quatre rameurs pour remonter depuis le point où ils avaient aperçu la Sainte-Barbe jusqu’à l’île de Perigrada, là où le Danube se sépare en deux bras. Les masses rocheuses de cette île leur masquaient toute la baie du Danube ; depuis la canonnière on ne pouvait voir ce qui s’était passé derrière les rochers.

En aval de l’île, la canonnière rencontra quelques débris flottants que la spirale du tourbillon avait rejetés à la surface de l’eau. C’étaient les restes du moulin englouti. On ne pouvait plus reconnaître s’ils appartenaient à un moulin ou à un navire.

Quand la canonnière eut dépassé Perigrada, le Danube s’ouvrit devant elle sur un mille et demi de longueur, et on pouvait le parcourir du regard d’un bout à l’autre.

Pas un seul navire chargé ne se voyait ni sur le fleuve ni amarré à la rive. Les embarcations qui dansaient le long de la berge n’étaient que de petits canots de pêcheurs et de modestes burdzsellák.

La canonnière avança encore, patrouilla çà et là jusqu’au milieu du Danube, puis regagna la rive. Le commandant turc se renseigna auprès des gardes-côtes sur le navire chargé qui le précédait. Ils n’avaient rien vu ; le navire n’était pas venu jusque-là.

Continuant à remonter, il rattrapa les postillons qui avaient halé la Sainte-Barbe.

Le commandant les interrogea aussi.

C’étaient de braves et bons Serbes. Ils renseignèrent fort bien le Turc sur l’endroit où chercher le navire Sainte-Barbe.

« Le tourbillon de Perigrada l’a englouti, avec toute sa cargaison, tous ses hommes ; voici, le câble de halage lui-même s’est rompu. »

La canonnière turque laissa les postillons serbes s’éloigner avec de grandes lamentations pour savoir qui paierait maintenant leur dû (ils se retrouveraient à Orsova, d’où ils haleraient à nouveau le navire), et elle-même fit demi-tour pour redescendre dans le sens du courant.

Repassant devant l’île de Perigrada, les marins virent une planche danser sur les vagues sans avancer au fil de l’eau. Ils la repêchèrent : à la planche était attaché un câble par un crochet de fer, et cette planche provenait de la roue à aubes du moulin englouti. Ils remontèrent le câble, au bout duquel ils trouvèrent l’ancre, qu’ils hissèrent à bord : sur le croisillon de cette ancre était gravé en grandes lettres le nom de la Sainte-Barbe.

Toute la catastrophe était limpide. Le câble de halage de la Sainte-Barbe avait cassé, on avait jeté l’ancre, l’ancre n’avait pas tenu, le navire avait été pris par le tourbillon, et maintenant ses planches flottaient à la surface, ses hommes reposaient dans le profond tombeau de pierre.

– Mash’Allah ! On ne peut pas aller les chercher là-bas.




V

L’INSPECTION RIGOUREUSE


La Sainte-Barbe avait déjà échappé à deux de ses dangers, les rochers des Portes de Fer et la canonnière turque ; il en restait encore deux : l’un était la bora, l’autre la quarantaine d’Orsova.

En amont de la baie des Portes de Fer, les escarpements rocheux des deux rives compriment le fleuve géant dans un goulet étroit de cent toises ; entre les deux murailles, le courant dangereux se précipite, avec par endroits une dénivellation de vingt-huit pieds. Les parois de roc paraissent divisées en couches alternant le jaune, le rouge et le vert, et sur leurs corniches les plus hautes, comme une verte chevelure hirsute, les arbres de la forêt vierge les couronnent. Là-haut, au-dessus des trois mille pieds de la falaise, les aigles de montagne décrivent des cercles majestueux et calmes dans l’étroite bande de ciel, dont le bleu pur apparaît comme une voûte de verre vue du fond d’un abîme funèbre. Et la masse des rochers ne cesse de s’élever.

C’est véritablement un spectacle à faire enrager tous les diables que de voir avancer dans cet étroit lit de roc un navire impuissant, une noix surchargée qui n’a ni bras, ni jambes, ni nageoires, et qui pourtant remonte le courant, portant une poignée d’hommes fiers de leur esprit, de leur fortune, de leur force et de leur beauté.

Et la bora ne peut rien leur faire ici, car la double muraille de roc arrête le vent. Le travail est plus aisé maintenant pour le timonier comme pour les haleurs.

Mais la bora ne dort pas !

L’après-midi était déjà avancé. Le timonier avait passé la barre au second ; lui-même s’installa près du foyer dressé à l’arrière du navire ; il fit du feu et commença la préparation du « rôti de brigand », dont le secret consiste à enfiler sur une longue broche de bois un morceau de bœuf, un morceau de lard, un morceau de porc, et ainsi de suite dans le même ordre, serré sur la broche, le tout étant tourné sur le feu vif et à flamme nue jusqu’à ce que ce soit mangeable. C’est alors que l’étroite voûte de ciel là-haut, entre les deux rochers qui semblaient se rejoindre, s’assombrit d’un coup.

La bora ne se laisse pas railler.

D’un seul coup elle suscite devant elle un ouragan qui en un instant envahit la voûte bleue entre les deux parois de roc, et c’est la nuit en bas dans la vallée. Là-haut des nuées qui se bousculent, de chaque côté des rochers sombres. Parfois l’éclair vert zèbre les hauteurs, avec un coup de tonnerre qui éclate et se brise aussitôt, car l’étroit puits de roc ne peut saisir qu’un seul accord de cette terrible musique d’orgue ; une fois il frappe droit dans le Danube, devant la proue du navire, et de son rayon de feu terrifiant il embrase un instant tout le temple de roc en un enfer de flammes, et son fracas retentit comme un effondrement du monde dans le couloir de titans qui en renvoie l’écho. L’averse se déchaîne.

Et le navire doit pourtant avancer.

Il doit avancer, pour que la nuit ne le surprenne plus à Orsova.

On ne peut rien voir, sauf à la lueur des éclairs ; il n’est plus permis de donner le signal à la trompe, car on l’entendrait aussi depuis la rive roumaine. Mais l’homme astucieux sait encore trouver un expédient.

Le commissaire de bord se poste à la proue et, sortant son silex et son briquet, se met à en tirer des étincelles.

Ce feu-là, l’averse ne peut l’éteindre. Les haleurs le voient à travers le rideau de pluie, et à chaque gerbe d’étincelles du briquet ils comprennent le signal et savent ce qu’ils ont à faire. De la rive aussi, de semblables étincelles de silex répondent. C’est la télégraphie secrète des bateliers et des contrebandiers des Portes de Fer. Les peuples des deux rives, séparés l’un de l’autre, ont porté ce langage muet à une grande perfection.

Timéa aimait cet orage.

La capuche turque rabattue sur la tête, elle regardait par la fenêtre de sa cabine et adressa la parole au commissaire de bord :

– Traversons-nous un caveau funéraire ?

– Non, dit Timár, mais nous passons devant une tombe. Ce haut pic de pierre là-bas, qui brille à la lueur de l’éclair comme un volcan, c’est le tombeau de saint Pierre, la Gropa lui Petro. Et ces deux autres colosses de pierre à côté de lui sont les deux vieilles femmes.

– Quelles vieilles femmes ?

– Selon la légende populaire, une Hongroise et une Valaque se disputaient pour savoir au pays de laquelle appartenait le tombeau de saint Pierre. L’apôtre n’arrivait plus à dormir dans sa tombe à cause d’elles, et dans sa colère il les changea toutes les deux en pierre.

Timéa ne rit pas de cette anecdote comique du mythe populaire. À vrai dire, elle ne savait même pas ce qu’il y avait de drôle.

– Et comment sait-on que c’est la tombe d’un apôtre ? demanda la jeune fille.

– Parce qu’en cet endroit poussent de nombreuses plantes médicinales que l’on cueille contre toutes sortes de maladies, et qu’on emporte au loin.

– On appelle donc apôtre celui qui fait encore du bien aux autres depuis sa tombe ? demanda Timéa.

– Timéa ! résonna dans la cabine la voix impérieuse d’Euthym.

La jeune fille rentra la tête et referma le volet rond. Quand Timár regarda de nouveau, il ne vit plus que l’image sainte, seule.

Le navire avançait malgré l’orage.

Et enfin il émergea du sombre tombeau de roc.

Et tandis que la double muraille de roc s’élargissait, la voûte obscure disparut aussi des hauteurs. La bora, aussi vite qu’elle l’avait amené, chassa au loin l’ouragan brun, et devant les voyageurs s’ouvrit soudain la magnifique vallée de la Cserna. Les montagnes des deux rives étaient couvertes de vignes et de vergers jusqu’au sommet ; dans le vert lointain que réchauffait le soleil couchant, des maisons blanches, de sveltes clochers aux toits peints en rouge, et à travers les gouttes de pluie cristallines et translucides resplendissait l’arc-en-ciel.

Le Danube avait cessé d’être redoutable ; avec sa majesté souveraine il reprenait son lit à sa juste mesure, et dans le miroir d’eau bleu saphir s’étendant vers l’ouest, les voyageurs aperçurent Orsova, bâtie sur son île.

…C’était pour eux le quatrième danger, c’était la plus grande épouvante !…

Le soleil était déjà couché quand la Sainte-Barbe arriva devant Orsova.

– Demain le vent sera encore plus fort qu’aujourd’hui, grommela le timonier en regardant le ciel rouge.

Là-haut, le ciel du couchant était comme si des masses de lave roulaient les unes par-dessus les autres, dans toutes les nuances du feu et du sang, et là où au milieu le rideau de nuages incandescents s’entrouvrait, le ciel clair au travers ne paraissait pas bleu mais vert émeraude. En bas, montagne, vallée, forêt et village étaient tous peints des lueurs de feu du ciel : un éclat qui torture et ne projette point d’ombre ; au milieu le Danube, tel le Phlégéthon en flammes, et en son centre une île avec des tours et de grands bâtiments massifs, tous incandescents comme s’ils ne formaient qu’un seul immense four, par lequel toute créature humaine venant de l’Orient pestiféré doit passer comme par le purgatoire, avant de franchir la ligne frontière de l’Occident immaculé.

Mais ce qui, dans cette lueur de feu annonciatrice de tempête, affectait le plus cruellement les nerfs, c’était un petit canot peint de jaune et de noir qui s’approchait du navire depuis la Szkela.

La Szkela est la double grille au travers de laquelle les habitants des pays voisins, venant des deux rives du Danube, peuvent se parler, marchander et conclure des affaires.

La Sainte-Barbe jeta l’ancre devant l’île et attendit le canot qui approchait. Il portait trois hommes armés, dont deux avec des fusils à baïonnette ; en outre deux rameurs et un barreur.

Euthym allait et venait nerveusement dans le petit espace devant la cabine. Timár s’approcha de lui et annonça à voix basse :

– La patrouille d’inspection arrive.

Euthym tira de son étui de cuir sa bourse de soie et en remit à Timár deux paquets. Chaque paquet contenait cent pièces d’or.

Le canot atteignit bientôt le navire, et les trois hommes armés enjambèrent le bastingage.

L’un était l’inspecteur des douanes, l’inspiciens, dont la tâche était d’examiner la cargaison pour vérifier l’absence de contrebande ou d’armes prohibées ; les deux autres étaient des gardes financiers, présents en renfort armé, et chargés en même temps de contrôler que l’inspiciens avait bien mené l’inspection ; le purificateur était l’espion semi-officiel qui surveillait les deux gardes financiers pour s’assurer qu’ils avaient bien contrôlé l’inspiciens. Les trois premiers constituaient à leur tour le tribunal officiel qui interrogeait le purificateur pour savoir s’il n’avait pas trouvé les voyageurs impliqués dans quelque contamination pestilentielle.

Tout était organisé très méthodiquement : un fonctionnaire contrôlait l’autre, et tous se contrôlaient mutuellement.

L’émolument réglementaire pour cette procédure officielle était de cent kreuzers en monnaie de change pour l’inspiciens, vingt-cinq chacun pour les deux gardes financiers, cinquante pour le purificateur - ce qui était un tarif assez modéré.

Quand l’inspiciens mit le pied sur le bastingage, le purificateur vint à sa rencontre. L’inspiciens se gratta l’oreille, le purificateur se gratta le nez. Ils ne conférèrent pas davantage.

L’inspiciens se tourna alors vers le commissaire de bord, les deux gardes financiers plantèrent leurs baïonnettes au bout de leurs fusils. Encore à trois pas de distance ! On ne sait pas si cet homme n’est pas contagieux.

L’interrogatoire commença.

– D’où venez-vous ? - De Galac. - Propriétaire du navire ? - Brazovics Athanáz. - Propriétaire de la cargaison ? - Trikalisz Euthym. - Papiers d’identité ?

Leur remise, en revanche, exigeait davantage de précautions.

On apporta un brasero de charbon sur lequel on répandit des graines de pin et de l’absinthe ; les papiers présentés furent d’abord passés dans cette fumée, puis saisis avec une pince de fer du côté de l’inspiciens, lus de loin, et rendus.

Sur les papiers du navire, on ne fit pour le moment aucun commentaire.

On emporta le brasero, et à sa place on apporta la cruche d’eau.

C’était un grand pot de terre, avec une ouverture assez large pour y faire entrer n’importe quel poing.

C’était l’instrument de la perception des droits.

Car rien ne transmet aussi aisément la peste orientale que la monnaie métallique, aussi le marin venant d’Orient devait-il d’abord la plonger dans la cruche pleine d’eau, et le gardien de la pureté occidentale l’en retirait, purifiée, exactement comme à la Szkela il faut repêcher dans un bassin d’eau toute somme versée.

Timár plongea son poing dans l’eau de la cruche, la main fermée, et le retira ouvert.

Puis l’inspiciens plongea sa main dans la cruche et la retira serrée, pour la fourrer dans sa poche.

Oh ! il n’avait pas besoin, à la lumière du ciel en feu, de regarder quelle monnaie c’était. Il le savait au toucher, il le savait au poids. Un aveugle reconnaît l’or. Son visage ne bougea pas.

Les gardes financiers suivirent. Eux aussi repêchèrent avec un sérieux officiel les émoluments au fond de l’eau.

Le purificateur s’avança alors à pas feutrés. Son visage était sévère et menaçant. D’un seul mot de sa part dépendait que le navire reste dix ou vingt jours en quarantaine avec tous ses passagers. Son visage non plus ne changea pas entre la plongée dans la cruche et la sortie.

C’étaient tous des hommes de sang-froid, que seul le devoir prescrit intéressait.

L’inspiciens exigea d’un ton on ne peut plus sévère que l’écoutille de la cale fût ouverte devant lui. On y satisfit. Les trois hommes descendirent dans l’intérieur du navire ; il était interdit à quiconque de l’équipage de les y accompagner. Une fois seuls, les trois personnages sévères échangèrent un sourire en coin ; le purificateur resta dehors, celui-là ne souriait que sous sa capuche, pour lui seul.

Ils ouvrirent l’un des sacs parmi la multitude : il contenait effectivement du blé.

– Du blé fort mêlé de nielle ! fut le commentaire de l’inspiciens.

Selon toute vraisemblance, les autres contenaient aussi du blé, et l’on pouvait croire que les autres étaient tout aussi mêlés de nielle.

Un procès-verbal fut dressé lors de l’inspection ; l’un des deux gardes avait l’encrier et les instruments d’écriture, l’autre le registre. Tout fut consigné avec exactitude. En outre, l’inspiciens écrivit quelque chose sur un billet, le plia et le cacheta avec un pain à cacheter et un sceau officiel, mais n’y inscrivit pas d’adresse.

Puis, après avoir bien inspecté tous les recoins sans rien trouver de suspect, les trois fonctionnaires remontèrent à la lumière du jour.

À la lumière de la lune, en vérité, car le soleil s’était couché, et à travers les nuages en lambeaux brillait une lune à la mine de travers, qui semblait courir au plus vite parmi les lourds nuages, tantôt se cachant, tantôt reparaissant.

L’inspiciens convoqua le commissaire de bord et lui annonça d’un ton dur et officiel qu’aucune marchandise prohibée n’avait été trouvée à bord ; sur le même ton guindé il invita le purificateur à se prononcer sur l’état sanitaire du navire.

Le purificateur, invoquant son serment de fonction, certifiait que tout le monde et tout ce qui se trouvait à bord était sain.

Le certificat fut alors délivré, constatant que les papiers étaient en règle. En même temps, les quittances furent établies pour les émoluments perçus : cent kreuzers pour l’inspiciens, deux fois vingt-cinq pour les gardes financiers, cinquante pour le purificateur. Pas un kreuzer ne manquait. Ces quittances furent remises au propriétaire de la cargaison, qui pendant tout ce temps n’était pas sorti de sa cabine. Il était justement en train de dîner. De lui en retour, on demandait des contre-quittances pour les sommes remises.

Des quittances et contre-quittances, le propriétaire du navire aussi bien que les messieurs rigoureux en question apprenaient que le commissaire de bord avait bien remis autant de kreuzers qu’on lui avait confiés ; pas un ne lui était resté entre les doigts.

Des kreuzers, certes - mais en or !

En vérité, il arriva à Timár de penser que s’il mettait par exemple dans la cruche, des cinquante pièces d’or que ce sale garde-frontière devait repêcher (c’est beaucoup pour un tel homme !), seulement quarante, personne au monde ne saurait jamais qu’il en avait gardé dix pour lui. Il aurait pu en garder la moitié sans risque ; qui contrôlait cela ? Ceux à qui l’argent était destiné se trouveraient déjà bien… récompensés avec la moitié.

Mais alors une autre pensée répondit à celle-là, au fond de lui :

– Ce que tu fais en ce moment, c’est de la corruption. Tu ne corromps pas avec ton propre argent. C’est l’argent de Trikalisz qui s’en va, c’est son intérêt qui commande. Tu remets l’argent, et tu es aussi innocent dans l’affaire que cette cruche d’eau. Pourquoi Trikalisz corrompt-il les inspecteurs ? Tu ne le sais pas. Le navire est-il chargé de contrebande, ou bien le passager est-il un fugitif politique, ou le héros persécuté d’une aventure romanesque, qui jette l’argent à poignées pour hâter sa libération ? Ce n’est pas ton affaire. Mais si un seul sou de cet argent te reste aux doigts, alors tu deviens complice de tout ce qui peut peser sur la conscience d’un autre. N’en garde rien.

L’inspiciens délivra l’autorisation de continuer pour le navire, en signe de quoi un pavillon blanc et rouge à l’aigle noir fut hissé au mât.

Alors, les déclarations officielles ayant établi que le navire venu d’Orient était entièrement exempt de contagion, l’inspiciens serra la main du commissaire de bord sans aucune immersion dans l’eau, et lui dit :

– Vous êtes domicilié à Komárom. Vous connaîtrez certainement le chef du service d’intendance militaire, monsieur Kacsuka. Oui ! Remettez-lui cette lettre quand vous rentrerez chez vous. Il n’y a pas d’adresse dessus ; c’est inutile. Vous n’oublierez pas son nom. C’est un nom qui rappelle une danse espagnole. Portez-la-lui simplement, dès votre arrivée. Vous ne le regretterez pas.

Et puis il tapota fort gracieusement l’épaule du commissaire, comme si c’était celui-ci qui fût à jamais obligé envers lui ; après quoi tous les quatre décampèrent du navire, regagnant la Szkela dans le canot rayé de jaune et de noir.

La Sainte-Barbe pouvait continuer son chemin, et même si de la quille au grenier chacun de ses sacs avait été bourré de sel, de café, de tabac turc, et si tous ses passagers avaient été criblés de peste noire et de choléra de la racine des cheveux jusqu’au bout des ongles, plus personne ne les aurait arrêtés sur le Danube.

Or il n’y avait sur ce navire ni contrebande ni peste, mais - autre chose.

Timár rangea dans son portefeuille la lettre sans adresse, et pensa en lui-même : que peut-il bien y avoir d’écrit dedans ?

Et voici ce qui y était écrit :

« Beau-frère ! Je recommande à ton attention particulière le porteur de cette lettre. C’est un homme en or ! »


Fin

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[1] Mille hongrois (mértföld) : ancienne mesure itinéraire hongroise équivalant à environ 8 353 mètres, soit approximativement huit kilomètres et demi. À ne pas confondre avec le mille marin (1 852 m). Jókai l’emploie fréquemment pour décrire les distances dans les gorges du Danube.


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