Effets spéciaux.
Cette nouvelle a été rédigée au mois d'août 2025 dans le cadre d'un concours de nouvelles pour le compte du SLIM, le Salon des Mots du Livre à l'Image, qui se déroulait le dimanche 5 juillet 2026 au centre culturel de Soumagne en Belgique.
Le thème : Meurtre au cinéma. (Informations complémentaires : https://www.editions-panthere.com/slim).
J'ai été convié par mail quelques jours avant l'événement en ma qualité de finaliste (10 sélectionnés / ? d'après les informations reçues).
Les six premiers ont été récompensés, je n'en faisais pas partie. .
Comme ce cher Pierre nous l'a souvent répété, l'important c'est de participer. Je suis très heureux d'avoir été retenu pour cette édition, une première pour moi, je me prépare déjà pour le thème de l'année prochaine.
Je me trouvais dans l'impossiblilité de publier la nouvelle avant l'annonce des résultats, je suis à présent libéré de cette contrainte et je vous livre mon récit.
Bonne lecture.
Effets spéciaux.
Emma se sentait émoustillée. Elle n’en était pourtant qu’aux prémices de son maquillage, le visage, rougi par l’excitation bouillonnante de ses pensées. Il y avait maintenant un an que le hasard les avait placés sur la route l’un de l’autre. C’était arrivé lors d'une formation interne et d’un team-building au sein de leur entreprise. Jocelyn travaillait à la comptabilité. Elle était une déléguée commerciale qui passait la plupart de ses journées derrière le volant, à la recherche de clients potentiels. Ils n’auraient jamais pu se croiser sans cette réunion providentielle.
Un regard, un sourire malicieux, il l’avait conquise sans même en avoir conscience. Emma s’était renseignée auprès de ses collègues. Qui était-il ? Quelles étaient ses fonctions ? Où habitait-il ?
— Il te plait ?
— Bin, il est canon, oui !
— Oublie, il est marié !
Douche froide.
Emma avait vécu plusieurs aventures catastrophiques. Des hommes, le plus souvent égoïstes, parfois dominateurs, ce qui ne la dérangeait pas outre mesure, pour autant que l’échange s’effectue de façon mutuelle, que cela se cantonne au plaisir partagé, mais c’était rarement le cas. Des idylles d’un soir, nombreuses, mais à tel point vides de sens. Elle aspirait à se poser, à toucher l’équilibre qui lui faisait de toute évidence défaut. Ses exigences ne réclamaient même pas des enfants, elle n’en avait pas réellement envie. Elle désirait trouver un socle solide pour construire un avenir serein, à deux.
Par la suite, la journée de compétitions et de jeux de rôle en tout genre les avait forcés à se croiser. Ils avaient ri, parlé et, durant la soirée dansante, l’alcool aidant, ils s’étaient rapprochés, avaient échangé leur WhatsApp et Snapchat.
Elle étendait la crème pour le corps en se remémorant les préludes de leur aventure. Ils s’étaient tout d’abord envoyé de simples petits mots : « Comment s’est passée ta journée ? », « Tu n’es pas trop fatiguée ? ». Puis les conversations se firent plus intimes, elle lui exprima sa solitude, lui, son manque de moments câlins avec son épouse. Ils prirent enfin rendez-vous pour un café. Ils quittèrent la chambre du motel, à la sortie de l’autoroute toute proche, en début de soirée. Le soleil rougeoyant de cette fin d’été imprima leur âme au souvenir sensuel de cette après-midi.
Elle enfila des sous-vêtements de dentelle légère et s’admira dans la glace.
Il lui avait promis de rompre avec son épouse, mais trouvait toujours une bonne excuse pour reporter le moment fatidique.
Un jour pourtant, elle le sentit désemparé, quelque chose ne tournait pas rond. Il lui expliqua que sa femme avait changé de comportement, elle était devenue plus douce, puis franchement centrée sur le sexe, elle l’attendait, à son retour du boulot, le regard affriolant, l’attitude suggestive… Il ne la reconnaissait plus. Emma avait immédiatement compris : la pétasse se doutait de quelque chose et elle tentait de le récupérer « en douceur ».
Emma avait donc mis les bouchées doubles et était montée au créneau, réalisant tous les fantasmes de Jocelyn. Elle semblait avoir remporté la partie, son compagnon ne s’exprimait plus du tout au sujet de son épouse.
Leur histoire reprit son cours même si Jocelyn n’avait, malgré tout, toujours pas quitté sa greluche.
Elle se drapa dans la douceur de son peignoir préféré et s’installa sur le canapé, bercée par la voix chaude d’Hannah Reid. Ce soir, ils devaient se retrouver pour visionner le film Gone Girl, un thriller psychologique de David Fincher. Ils raffolaient des salles obscures. Elle lui réservait d’ailleurs une petite surprise, une fois les lumières éteintes, ça le rendait dingue, elle le connaissait sur le bout des doigts. Ils s'étaient convenu de se rejoindre au Caméo, un modeste cinéma de quartier où personne ne les reconnaitrait. Ils adoraient le lieu en raison de son charme désuet. Emma avait encore un peu de temps pour s’offrir une courte sieste avant de commander son Uber et de se mettre en route
Jocelyn l’attendait sous la marquise usée par les années et les intempéries. Il semblait soucieux, énervé, elle était en retard. Son véhicule avait déjà disparu lorsqu’elle remarqua la colonne Morris. Elle ne se souvenait pas de sa présence auparavant. L’espace publicitaire arborait l’affiche « Infidèle » sur un côté, « Le crime était presque parfait » de l’autre. Une fine pluie, quasiment un crachin, avait commencé à enrober l’éclairage public d’un halo surnaturel. Elle s’imagina toutes les horreurs qui pouvaient surgir d’un tel environnement. Emma frissonna, mais se força à sourire en accrochant l’attention de Jocelyn. Les tickets pour la séance à la main, il paraissait trépigner à côté du guichet.
Une grosse dame qu’Emma ne reconnaissait pas remplissait tout l’espace de la caisse, un hebdomadaire chiffonné masquant à moitié son visage. Pourtant, Emma remarqua le regard torve qu’elle lui jeta par-dessus le magazine.
— Tu es en retard !
— Euh, bonjour quand même !
— Oui, oui, désolé, dépêchons-nous.
Elle n’eut pas le temps d’assimiler le fait d’ouvrir la porte battante qu’elle se retrouva à déambuler dans le couloir menant à l’unique salle. Pourquoi ce couloir lui semblait-il si long, distordu ? Cette sieste avait décidément été trop profonde.
On avait renouvelé toutes les affiches au mur. Elle pouvait y lire des titres comme « Meurtre au soleil », « La mort aux trousses », « La mort lui va si bien » et « Meurtre parfait », avec le regard fascinant de Michael Douglas qui vous transperçait. Une semaine spéciale « thrillers » s’annonçait sans doute.
Ils se prélassaient confortablement dans les fauteuils vermillon du petit théâtre. Bizarrement, elle avait fait l’impasse sur leur entrée dans l’ancien odéon, transformé en salle de cinéma. Elle ne comprenait pas ces brusques sauts dans le temps ou plutôt ces absences inexplicables qu’elle subissait sans préambules.
Un gros ravier de pop-corn au miel trônait entre eux deux et Jocelyn enfournait compulsivement le maïs dans sa bouche. L’éclairage baissa de moitié, les publicités allaient lancer la soirée.
Pourquoi ne disait-il rien, les yeux braqués sur l’écran, les doigts collants de sucre ?
— Ça va ?
— Je suis stressé, Clara se doute de quelque chose pour nous deux.
— Bin, on l'avait deviné, enfin moi !
— Hein ?
— Son changement d’attitude, son intérêt soudain pour le sexe, ce sont des signes qui ne trompent pas.
Il mangeait sans avoir l’air de l’écouter, Emma devait le distraire. Elle avait envie de lui, elle désirait lui donner du plaisir, elle glissa la main vers la braguette de son compagnon ; il adorait le risque en public et elle aimait en jouer.
Il était debout, en fin de rangée, en route pour les toilettes, elle ignorait comment elle le savait, mais elle connaissait la raison de son départ.
Elle remarqua alors qu’elle était seule dans la salle. L’écran était occupé à lui rappeler l’importance de dispenser son sang pour sauver des vies. Emma opta pour passer ses nerfs sur les sucreries, le ravier avait disparu ! Incroyable, il s'était rendu aux lavabos avec le pop-corn. Décidément, tout cela était absurde, Jocelyn n’était pas dans son état normal.
Emma ressentit un frisson de peur, une main glacée coulant sur son échine. Elle se retourna et aperçut une silhouette féminine, calée dans son fauteuil, juste sous la cabine de projection. Elle la fixait avec un sourire carnassier. Emma revint à l’écran qui vantait un film animalier à propos des grands prédateurs naturels. Un léopard fondait sur sa proie. Elle se pencha pour calculer cette nana. Elle avait disparu. Emma sursauta, la femme était assise à la place de Jocelyn. Cheveux corbeau, maquillage outrancier oscillant entre la blancheur blafarde d’un fond de teint pâle, la noirceur d’un khôl relevant ses iris de jais et un rouge infernal découpant cette bouche au rictus figé. Elle portait une robe longue, de dentelle sombre. Elle semblait prête à se rendre à un enterrement.
— Mais !
— Il est à moi !
— Qui êtes-vous ?
Un cri déchirant sortit de l’écran, Emma, surprise, détourna le regard et vit une gazelle agrippée par une lionne affamée. Elle revint immédiatement à ce personnage terrifiant et l’apostropha.
— Répondez !
La femme avait disparu.
Mais où restait Jocelyn ?
Elle se leva avec empressement, renversant le pop-corn entre les fauteuils. Emma se précipita vers les toilettes. Le couloir lui paraissait interminable. Les affiches lui rappelaient une galerie photo, l’exposition des clichés de Troy Brooks qu’elle avait découverte l’année passée. Ces visages déformés, ces personnages irréels, effrayants, lugubres. Mais, quand ce couloir allait-il prendre fin ?
Elle courait maintenant, essoufflée, apeurée. Elle surprit un son qui se rapprochait, des pas rapides, des talons qui battaient le pavé comme un danseur de claquettes irlandais.
— IL EST À MOI, POUR TOUJOURS !
Il s’agissait d’un cri autant qu’un chuchotement tout près de son oreille. D’effroi, elle trébucha et s’étala sur la moquette sale. Une main pâle et glacée lui agrippa l’épaule et la retourna violemment.
— Tu as entendu, briseuse de ménage, il est à moi !
C’était Clara, la femme de Jocelyn, elle en était certaine alors qu’elle ne l’avait jamais rencontrée, que Jocelyn ne lui avait jamais montré aucune photographie. Elle prit une claque magistrale sur la joue et rebascula face contre terre. Une vague de fureur la saisit, une onde de choc, une poussée d’adrénaline qui la remit debout en un éclair. Clara avait disparu, à nouveau.
Les enceintes d’ambiance diffusaient « Hell to the Liars », London Grammar n’avait jamais été plus approprié à la situation qu’elle était occupée à vivre.
Emma se précipita dans les toilettes des hommes.
— Jocelyn ?
Il ne s’agissait plus d’un appel, mais d'une supplique, elle n’obtint aucune réponse.
Proche de la porte, le lavabo laissait entrevoir son manque de propreté et le distributeur de papier pour les mains était vide. Sur le mur gauche, trois vespasiennes en porcelaine blanche offraient au visiteur cette odeur rance d’urine jamais complètement ni correctement nettoyée. Sur la droite, toutes les portes des waters étaient ouvertes, sauf le battant central.
— Jocelyn, tu es là ?
Alors qu’elle se rapprochait, une odeur âcre, métallique lui parvint aux narines. Elle assimila cette odeur au souvenir de sa grand-mère, quand, d’un coup de hachette, elle coupait la tête d’une poule pour le repas du soir. Elle revit ce corps sans tête qui parcourait quelques mètres avant de s’écrouler. Ensuite, l’odeur du sang, giclant du cou tranché, un parfum de mort. Elle appuya lentement sur la clenche, ce n’était pas verrouillé. Emma ne put entrouvrir la porte qu'à moitié. Quelque chose paraissait bloquer le vieux panneau empli de graffitis. Elle s’engagea dans l’étroit passage en y poussant le haut du buste. Elle sentit alors ses jambes flageoler. Jocelyn, à genoux dans une mare de sang, la tête dans la cuvette, semblait afficher à quiconque voudrait lui rendre visite le manche du couteau qui dépassait d’entre ses omoplates.
Elle était sortie de son propre corps, Emma se voyait, occupée à se contempler dans le miroir au-dessus du lavabo. La coiffure en bataille, les vêtements et surtout les mains couvertes d’hémoglobine.
La crise de panique la saisit alors qu’elle empruntait à nouveau cette galerie sans fin, elle filait à en perdre haleine, des larmes mêlées au sang de Jocelyn sur son visage. Les affiches la regardaient, la jugeaient : « Eyes wide shut », « Plaisirs coupables », « Un moment d’égarement », « Désigné coupable ». Qu’importe, elle courrait alors que ce satané couloir paraissait s’allonger à mesure qu’elle apercevait la porte de sortie.
Soudain, des talons claquèrent sur le sol, là, quelque part, derrière elle ! Emma gémit d’effroi. Elle ne parvenait plus à retrouver son souffle, avait perdu une chaussure, s’était tordu la cheville par la même occasion. Clara se rapprochait, elle le ressentait au creux de son estomac, écrasé, broyé, déformé par la poigne du désespoir. L’image du sang, du couteau, du visage de Jocelyn, les yeux rivés sur le vide insondable de cette cuvette se matérialisa à nouveau dans son esprit.
Clac, clac, les talons se rappelaient à elle, juste là, derrière la circonvolution du couloir mouvant. Elle imagina Clara, un autre surin à la main. Elle ne se sentait pas le courage, la force de combattre cette furie. La terreur l’emportait sur la volonté.
La grosse dame de l’entrée se tenait devant la porte, son magazine roulé comme pour le métamorphoser en bâton de souffrance, prête à frapper.
— Il est interdit de courir dans les couloirs !
— Aidez-moi, s’il vous plait, Madame !
— Il est interdit de courir dans les couloirs !
Elle s’obstinait, bouchant le passage vers la sortie.
— Laisse-moi passer, grosse truie !
Emma était arrivée au bout de sa vie et les talons se rapprochaient. Elle bouscula le garde-chiourme qui s’écroula en criant comme un goret égorgé par le boucher.
La colonne Morris la regardait avec son affiche bien en vue « Meurtre au paradis ».
Elle trébucha au bord du trottoir et se retrouva étendue sur la route. Des phares l’éblouirent et elle ferma les yeux au moment du choc.
London Grammar coulait dans ses oreilles, Hannah Reid chantait « How does it feel ? », question de circonstance. Emma voguait dans cet espace entre le sommeil et l’éveil brutal, ce lieu indéfinissable ressemblant à des limbes immatériels.
Elle rouvrit les yeux et se découvrit dans son salon, au pied du canapé dont elle venait de chuter. Cela n’avait été qu’un rêve, un affreux cauchemar. Une sieste mortelle, pensa-t-elle, sans arriver à sourire. Elle comprenait mieux à présent. Ces sauts dans le temps, ces incohérences infimes qui ne parviennent pas à nous indiquer que notre subconscient est occupé à se jouer de nous.
Plus tard, Emma appela Jocelyn pour annuler leur rendez-vous cinéma. Marquée par la réalité, par la puissance des événements vécus au cœur de ce songe morbide, elle mit fin à leur relation, quelques jours plus tard. Emma se promit de ne plus fréquenter que des célibataires, tout en espérant ne jamais tomber sur un psychopathe. Et, pour le socle de stabilité, elle verrait ultérieurement.
Les rêves, comme les cauchemars, sont comparables à un film de cinéma. Ils résultent d’un scénario, d’une histoire construite, travaillée avec tous les détails nécessaires, à partir de souvenirs, proches ou lointains. Ils découlent également d’une réflexion instinctive de notre cerveau, jamais au repos, même et surtout durant le sommeil. La grande différence entre la trame de fiction et le cheminement du songe reste la fin. Tandis que l’on pénètre dans la salle obscure, le synopsis est connu, le dénouement est écrit alors que le rêve, lui, se déroule suivant le bon vouloir du subconscient. Ce qu’il envisage de nous exprimer ressemble à un spectacle d’improvisation pour lequel les protagonistes inventent l’histoire au fur et à mesure des événements eux-mêmes.
Dans les deux cas, le participant vivra une aventure. Fantastique, inattendue, inouïe, plaisante ou dérangeante, remplie d’effets spéciaux, il en sera acteur, spectateur, les deux parfois. Il s’y reconnaîtra ou pas grâce à l’enchantement puissant de l’imagination.
Fin

Illustration Olga Shenderova @https://www.pexels.com/fr-fr/@olga-shenderova-67505314/

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Ceci étant posé, pas touche aux textes, aux idées, aux images, tout cela ne t'appartient pas, le droit d'auteur est une réalité dont tu dois tenir compte.
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Viens, je ne mords pas ;-)
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Comentario (1)
Pascaln hace 19 horas
Sans être influencé par les différentes oeuvres du maitre de suspens que tu cites dans cette nouvelle, en fin de lecture je me suis dit quand Harold trempe sa plume dans l'encrier d'Alfred, il nous livre une nouvelle hitchcokienne fort bien menée. Avec effet garanti et chute inattendue.
Un chouette moment de lecture. je comprends qu'elle ait été retenue dans les dix... Bravo et merci harold.
Harold Cath hace 19 horas
Merci Pascal, ça fait du bien... j'ai constaté que les nouvelles choisies semblaient comporter beaucoup d'hémoglobine, de mutilations et tutti quanti. J'étais dans doute trop soft dans le registre pour lequel je m'étais investi. ⛩️⛩️⛩️
Pascaln hace 19 horas
N'ayant pas lu les autres, je ne peux bien sûr pas en jugé, mais je me fie à ton impression. Ceci-dit, je trouve un juste équilibre dans ta nouvelle, qui laisse le champs libre à l'imagination du lecteur.