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Sylvia

Sylvia

Published Feb 27, 2025 Updated Feb 28, 2025 Poetry and Songs
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Sylvia

Vous ai-je déjà parlé de Sylvia? Je ne crois pas.


Imaginez une pulsation. Un battement primaire, originel. Vous l'avez? Maintenant, imaginez de la lumière. Pure. Laissez-vous d'abord éblouir, fermez les yeux puis acceptez, doucement, petit à petit, de les ouvrir à nouveau et de lui faire face, pupilles écarquillées. Associez les deux et vous aurez Sylvia: un pulsar. Pas moins que cela. Dans ma vie, je n'ai croisé que deux de ces merveilleux objets célestes. Et uniquement sur ces deux dernières années. Curieux, non? Des personnes fabuleuses, j'en avais, bien sûr, déjà rencontrées. J'ai même la prétention d'avoir contribué à moitié, génétiquement parlant en tout cas, à en créer. Et pourtant, jamais de pulsars. Mais revenons à Sylvia.


Je me rends souvent à Nantes afin de satisfaire à des obligations professionnelles, en partie en tout cas. C'est une ville étonnante que je n'ai jamais vraiment comprise, bien que je la connaisse depuis l'enfance (attaches familiales plombées d'un atavisme prononcé geocentré sur le Pays de Retz, les connaisseurs apprécieront). C'est dans la rupture, dans le décalage, dans la dissidence que cette ville respire le mieux. En tout cas aujourd'hui. Sinon, elle ne fait que ressembler à plusieurs grandes villes du grand ouest: embourgeoisée, embourbée, ensevelie par un conservatisme décadent hérité d'une période abominable faite de cruauté et d'asservissement (grassement rémunéré) d'une partie de l'humanité au profit d'une autre partie. En résumé, on s'y emmerde en regrettant le passé et on s'y révolte en oubliant l'avenir, en même temps ou, plus exactement, dans un rythme d'alternance bien marqué: des cycles réguliers de douze heures, parfois plus, parfois moins. Ce doit être l'influence des marées qui remontent et redescendent lascivement la Loire, ses affluents et ses multiples étiers. Ce tempo s'impose à chaque échelle de l'urbanisation de cette ville: artères, boulevards, rues, ruelles, venelles, caniveaux, principaux, transverses, parallèles, perpendiculaires et toutes les considérations géométriques que je vous laisse la liberté d'imaginer.


Dans cette ville, il y a une gare. Tout ça pour ça me direz-vous. Eh bien oui, tout ça pour ça, et qu'importe si je perds ici une moitié des lecteurs de ce texte. Dommage pour eux, bien plus que pour moi. Ce qu'ils ne comprendront pas, en s'arrêtant là, c'est la gare, justement. Car la gare, c'est Nantes. En modèle réduit. Il s'y produit le même battement, la même oscillation avec la même fractalisation. C'est d'autant plus vrai depuis quelques années: les pharaoniques travaux réalisés ont créés des quartiers en son sein même. Et, dans ces quartiers, nous retrouvons la même diversité que dans le reste de la ville. Le tout reproduit à l'identique à différentes échelles. Des fractales, je vous l'ai dit. Et dans cette gare, ce mini Nantes, il y a un micro quartier. Situé à l'étage, sur la passerelle, dans un coin oublié, non passant, côté sud, derrière une célèbre enseigne de café qui occupe trop de place et oblitère à la vue et à l'ouïe cet endroit insolite. Que trouvons nous ici? Un piano. Je viens maintenant de perdre la seconde moitié de mes lecteurs avec une histoire éculée de piano dans une gare, dans une ville, dans un pays. Tant pis, à nouveau. Je continue maintenant, pour moi uniquement. Et pour Sylvia, que les lecteurs lassés ne rencontreront jamais. Sylvia. Derrière son piano. Sylvia, c'est un pouls, une cadence. Nécessaire. Une onde gravitationnelle. Celle de l'univers en re-création. Elle nous offre l'opportunité de vivre, revivre, survivre en unité avec lui. Quand du bout de ses ongles, de ses doigts, ses mains, ses bras, de tout son corps déployé dans toutes les dimensions possibles elle rencontre son piano, c'est une cosmogonie, un point de départ. Et une aberration: comment, d'un instrument pauvrement manufacturé, mal accordé, usé, sali, déprécié, rabaissé et défoncé, peut-elle faire émerger une musique aussi inconcevable? Elle parvient ici à exploiter, sans jamais le révéler, le secret le plus intime qui puisse exister: de l'inutile, faire surgir le beau et le singulier. La première fois que je l'ai entendue, j'ai été terrassé, interdit. Ce jour-là je lui ai dit, moi qui suis si inhibé, à quel point je l'aimais. Ou plutôt à quel point j'aimais sa musique. Mais, pour moi, c'est identique. Et depuis, dès que je suis dans cette gare, je ne désire qu'une chose: la rencontrer. Puis l'entendre a nouveau. Et c'est le cas lorsque la chance est avec moi. La dernière fois que je l'ai vue, elle attendait avec patience que le piano soit libre, en mangeant du pain d'épices. J'ai à nouveau triomphé de ma timidité pour m'approcher d'elle et la saluer. Et elle m'a reconnue. J'en ai été très ému et très flatté. Tout en mangeant, elle m'a parlé: "C'est une commerçante qui me l'a donné. Il est au miel et à la cannelle. Elle est gentille. Elle me donne souvent quelque chose à manger à la fin du marché". Puis Sylvia a voulu partager son pain d'épices avec moi.


Sylvia est sans domicile et vit, pour l'essentiel, dans la rue. En réalité, elle donne vie à la rue, comme de nombreux sans domicile Nantais que je salue à travers ce texte. Elle n'a appris, seule, le piano que très récemment. Et sur ce piano précisément. Son âge? Je ne sais pas. 40, 50, 60, peu importe. Ce qui compte, ce sont les âges que j'ai quand je la vois et que je l'écoute, au mépris de toute concordance des temps. J'ai 5 ans, j'étais émerveillé. J'ai 15 ans, j'étais révolté. J'ai 25 ans, j'étais amoureux. J'ai 35 ans, j'étais motivé. J'ai 45 ans, j'étais circonspect. J'ai 55 ans, je suis désemparé. J'ai 65 ans je serai effrayé. J'ai 75 ans je serai débordé. J'ai 85 ans je serai satisfait. J'ai 95 ans, je serai satisfait. J'ai 105 ans, je serai satisfait…jusqu'à la fin de tout, tout ce qui me concerne. Je réutilise ici des mots que j'ai un jour offerts. Je me rappelle ainsi une promesse que j'ai faite, et que j'aimerais tenir. Je peux les rendre désormais à leur légitime propriétaire.


Demain je partirai. Train de 14h09. J'espère la retrouver jouant sur son piano. Si c'est le cas, j'irai la saluer. J'aimerais qu'elle se souvienne de moi. Et je serai heureux, un instant en tout cas.

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Comments (2)

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Erwann Avalach verif

Erwann Avalach 4 hours ago

Jai LU et aimé ce texte ainsi que les émotions qu'il procure. Merci. (Les majuscules sont bien sûr un clin d'œil à l'image qui l'accompagne.)

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Arthyyr verif

Arthyyr 4 hours ago

Merci Erwann, pour elle 😊

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