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Thérapie miroir : le reflet de la guerre
Non-fiction
Health
calendar Published Apr 13, 2026
calendar Updated Apr 13, 2026
time 8 min
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Thérapie miroir : le reflet de la guerre

Au début de ma pratique, je me souviens avoir partagé à mon superviseur clinique mon scepticisme quant à la possibilité, en tant que psychologue, de travailler certaines problématiques sans les avoir traversées J’interprétai à tort son silence comme un consentement. Dix années de pratique clinique plus tard, mon scepticisme s’est atténué sans disparaître pour autant. Je comprends en outre que cette question est trop complexe pour fournir une réponse univoque.


De toutes les personnes que j’ai pu recevoir en séance, pour une raison qui tient probablement de la métaphysique, la plupart ont des vécus qui faisaient écho au mien. Alors que différents paramètres contextuels et temporels ont rendu ces similitudes tantôt facilitatrices tantôt perturbatrices du travail thérapeutique, elles ont toutes eu pour effet de le rendre plus vrai, plus incarné.


Aujourd’hui j’en expérimente encore une nouvelle dimension…


Le 07 octobre 2023 le Hamas mène plusieurs attaques terroristes contre Israël ouvrant le début d’hostilités qui se transforment rapidement en une guerre sanglante et dévastatrice. En tant qu’arabophone, je compte parmi ma patientèle un certain nombre de Palestiniens. Leur prise en charge a fait un revirement complet depuis cette date. Baignant dans ce qui risque de constituer le prochain traumatisme, le déclencheur de la demande thérapeutique a souvent été mis en veilleuse. Pour les patients demandeurs d’asile, la question de l’obtention ou pas de la protection internationale et l’angoisse qu’elle génère est devenue secondaire, presque dérisoire. Celle de l’intégration, pour ceux reconnus comme réfugiés, mise en suspens. Comment peut-il en être autrement ? Même si lorsque le corps physique a pu être sauvé, il n’en est pas de même pour le psychique d’autant plus menacé lorsqu’on observe de loin la destruction de son peuple.


En tant que psychologue, je me sens comme une observatrice impuissante. Deux ans durant, j’ai suivi ces patients partageant leurs peines, leurs peurs, leur colère et leur révolte face à l’immobilisme mondial. Avec et à travers eux, j’ai été témoin de la destruction d’une civilisation. J’ai senti le gouffre qui se creuse avec ces autres qui débattent sur l’utilisation ou pas du terme ‘génocide’ à l’heure-même où celui-ci a lieu.

Avec eux, je me suis sentie plus étrangère, plus Libanaise que jamais.


Aujourd’hui la guerre est ‘terminée’, si on veut s’en tenir aux définitions. Je ne ferai toutefois pas offrande au peuple palestinien en parlant de paix. A peine cette guerre fut elle calmée, qu’une autre explose. D’abord l’Iran. J’avoue ne pas m’y être suffisamment intéressée. C’était trop. J’avais besoin d’une « pause » , un moment de répit. J’éteignais dorénavant ma radio lors de mes trajets en voiture.


Je ne veux plus rien entendre.


2 Mars 2026.


Je suis en vacances lors de l’assassinat d’Ali Khamenei. Je n’ai pas la naïveté de croire que son décès signera la fin de l’oppression du régime iranien, ni celle de croire à l’indépendance des évènements entre l’Iran et le Liban, malheureusement toujours sous la coupe du Hezbollah. Je ne m’attendais néanmoins pas à ça. A l’instar de beaucoup de Libanais, j’ai toujours cru le Liban inextinguible. L’éternel phénix. Mais cette fois, Israël profite de l’occasion pour poursuivre son invasion du Liban débutée il y a déjà plusieurs décennies.

Comme à chaque fois que le Liban est en guerre, j’ai besoin de rentrer chez moi en Belgique pour m’y réfugier. Cette fois, je suis en Espagne, je ne peux rien faire d’autre qu’attendre. Alors j’attends et me coupe du monde pour survivre à l’angoisse qui me noue l’estomac. Mi-mars, je rentre en Belgique, je lis l’actualité. Petit à petit je suis mise face à l’évidence : c’est la fin du Liban.

Les deux dernières années auprès des ‘mes’ palestiniens me reviennent en force. Je suis à la limite de la dissociation traumatique, revoyant en accéléré tous ces accompagnements, tous les récits, toutes les images, les souffrances, l’abattement. J’ai l’impression que ces moments constituent une boule de cristal de l’avenir du Liban. Défaitiste ? pessimiste ? démissionnaire ? peu m’importe le qualificatif, peu m’importe ma connexion au réel, la suite paraît évident : Ceci est « Gaza # 2 ».

La question aujourd’hui n’est plus tant comment travailler dans de telles conditions que comment survivre ? Comment survivre dans un environnement hermétique à ce qui se passe, qui observe et parle du Liban comme je l’ai entendu faire de Gaza. Je ne peux émettre d’opinons sur ce qui s’y passe. L’avalanche émotionnelle ne laisse pas de place à la pensée rationnelle. Dans les médias, autour de moi, on parle politique, ‘pronostics’ d’évolution. Comment se soucier de ces sujets lorsque des centaines de civils périssent tous les jours ? Les proches des victimes ne sont pas à même de débattre l’impunité des bourreaux. Je n’ai jamais compris la cohabitation de l’inhumanité et du débat intellectuello-politique.

Un soir, je vais manger avec une amie belge. J’ai la naïveté de penser que cela me fera du bien de penser à autre chose.


« C’est horrible cette inflation, tu as vu le contenu des œufs aux chocolat cette année ? ils sont presque vides »


Ces mots sonnent creux. Comment puis-je discuter d’œufs en chocolat alors que mon pays est en feu ? Comment pouvais-je discuter d’oeufs au chocolat alors que mes compatriotes ont à peine de quoi se payer du pain ?


Le lendemain matin, je reçois un patient Palestinien.


« Ils (Israël) s’en prennent au Liban maintenant …qu’est-ce qui s’est passé ?!.. Heureusement qu’il y a le Hezbollah pour défendre votre pays.. »


C’en est trop. Les larmes me montent aux yeux.


« Je ne veux pas parler de ça. On est ici pour parler de toi »


Mon patient , se morfond en excuses. Il me dit en boutade :


« Nous pouvons parler de vous aujourd’hui et moi je vous écoute. »


Je me rends compte que je l’ai littéralement engueulé. Ce n’est pas la colère de l’injustice, c’est autre chose qui résonne en moi.


Cette colère-là est défensive, coupable… La culpabilité du survivant.


Je regarde le sol. Je lève les yeux. Il me regarde. Il a compris.


« khalass c’est bon. Tu veux un café ? » dis-je dans un cri de lassitude.


« Yalla fais-nous une sobhyé[1] qu’on se sente un peu chez soi ! » me répond-il sur le même ton.


Je nous sers deux cafés.


Face à face, un sourire au coin. On soupire.


Ça fait du bien de se sentir un peu chez soi.




[1] Au moyen orient (surtout le Liban) il s’agit de la visite ou rassemblement matinal. C'est un moment de partage, de commérages, d'échange de nouvelles et de soutien social.



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